On tient généralement pour acquis que la croissance économique s'accompagne d'un creusement des inégalités : au fil de l'expansion des villes, la richesse se concentre, le fossé entre riches et pauvres s'élargit. Une étude publiée en mai 2026 dans la revue Antiquity vient ébranler cette certitude à l'aide d'un contre-exemple vieux de 4 000 ans. Mohenjo-daroMohenjo-daroL'une des plus grandes villes de la civilisation de l'Indus (Sind, Pakistan), célèbre pour sa Grande Baignoire et son urbanisme en damier ; site du patrimoine mondial.→, la plus grande cité de la civilisation de l'IndusCivilisation de l'IndusGrande civilisation urbaine de l'âge du bronze (~2600-1900 av. J.-C.) sur l'actuel Pakistan et le nord-ouest de l'Inde : villes planifiées (Harappa, Mohenjo-daro), briques standardisées, écriture non déchiffrée, absence de palais monumentaux.→, faisait exactement l'inverse : plus elle grandissait et prospérait, plus ses habitants se rapprochaient en termes de richesse.
Le Dr Adam Green, chercheur à l'Université de York (département d'Archéologie et département d'Environnement et de Géographie), a exploité les données d'anciennes fouilles pour mesurer l'inégalité économique à Mohenjo-daro à travers le temps. L'indicateur choisi est le coefficient de Gini — l'outil statistique qu'utilisent aujourd'hui les économistes pour mesurer les écarts de revenus au sein d'une population. Appliqué aux surfaces des maisons, ce coefficient révèle comment la richesse était distribuée entre les habitants de la cité.
Le résultat est sans appel : non seulement Mohenjo-daro était plus égalitaire que ses contemporaines de Mésopotamie et de Grèce de l'Âge du bronzeÂge du bronzePériode protohistorique succédant au Néolithique, marquée par la métallurgie du bronze (alliage cuivre-étain) et l'essor des premières cités et États ; en Égypte, elle correspond à l'époque des premières pyramides.→, mais ses inégalités ont décliné au fil du temps. À son apogée, l'écart entre les maisons les plus vastes et les plus modestes avait chuté à des niveaux comparables à ceux des premiers villages agricoles — alors que la ville comptait probablement plusieurs dizaines de milliers d'habitants.
Une ville sans rois ni palais
Ce résultat statistique fait écho à une particularité bien connue de Mohenjo-daro, remarquée dès les premières fouilles dans les années 1920 : la cité est remarquablement absente de signes de pouvoir personnel. Pas de palais royal, pas de tombeaux dorés, pas de statues géantes de dirigeants. Alors qu'en Égypte on érigeait des pyramides pour des rois-dieux et qu'à Knossos les Grecs de l'Âge du bronze bâtissaient d'imposants palais pour leurs élites, les habitants de l'Indus investissaient dans quelque chose d'entièrement différent.
Ce sont en effet les infrastructures collectives qui dominent le paysage urbain de Mohenjo-daro : des rues tracées au cordeau selon un plan en damier, un réseau de caniveaux en brique qui desservait chaque quartier — y compris les maisons ordinaires —, et le célèbre Grand Bain, une piscine maçonnée qui témoigne d'un investissement public à grande échelle. L'usage d'un système de poids et mesures standardisé à l'échelle de toute la région garantissait en outre des échanges commerciaux équitables pour l'ensemble des citoyens.
Autre indice de cette organisation collective : les sceaux de l'Indus, ces petits objets en stéatite gravée qui servaient d'outils administratifs et commerciaux, ont été retrouvés dans des maisons ordinaires à travers toute la ville — et non concentrés dans des bâtiments publics ou des palais. Nul souverain ne semble avoir monopolisé les outils du pouvoir économique.
Productivité et égalité : le défi au dogme économique
Les données révèlent un corrélation contre-intuitive : c'est précisément pendant la période où l'inégalité était la plus faible que la productivité de Mohenjo-daro semble avoir été la plus élevée. La ville se développait, ses rues s'étendaient, ses infrastructures se perfectionnaient — et simultanément, l'écart entre riches et pauvres se réduisait. Green en tire une conclusion directe : « La prospérité de Mohenjo-daro n'exigeait pas la concentration du pouvoir entre les mains de quelques-uns. Au contraire, la partager semble avoir été essentiel pour la maintenir sur la durée. »
Ce résultat défie frontalement un postulat fondamental de l'économie moderne selon lequel la croissance produit nécessairement des inégalités croissantes (la fameuse courbe de Kuznets). Mohenjo-daro prouve qu'une société peut être technologiquement avancée et hautement productive et veiller à ce que sa prospérité profite au plus grand nombre.
La gouvernance comme clé de voûte
Comment une cité de cette taille parvenait-elle à maintenir une telle cohésion économique ? Les chercheurs n'ont pas de réponse définitive — la civilisation de l'Indus reste l'une des plus mystérieuses de l'Antiquité, car son écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire.→ n'a toujours pas été déchiffrée. Mais les indices archéologiques convergent vers un modèle de gouvernance collective plutôt qu'autoritaire. L'investissement constant dans des infrastructures utiles à tous — drainage, voirie, systèmes de mesure —, au lieu de monuments glorifiant un souverain, suggère une forme de décision partagée, même si son fonctionnement précis nous échappe.
Green résume ainsi la leçon de Mohenjo-daro pour les sociétés contemporaines : « La civilisation de l'Indus démontre clairement qu'une société urbaine peut être hautement productive et inventive à grande échelle, tout en assurant que les ressources et le pouvoir sont partagés équitablement. En fait, agir ainsi était peut-être indispensable pour maintenir la prospérité sur des siècles. »
Comparée à l'Egypte ancienne que je connais mieux, la civilisation de l'Indus me surprend par l'absence apparente de tombes royales et de monuments dédiés à des souverains. Cette absence de pharaon ou de roi visible dans l'archéologie est intrigante. Avaient-ils un autre mode de gouvernance, plus collectif ou théocratique ? C'est l'une des grandes énigmes de l'archéologie orientale.
La civilisation de l'Indus est l'une des grandes oubliées des documentaires sur l'Antiquité, éclipsée par l'Egypte et la Mésopotamie. Pourtant Mohenjo-Daro est une ville planifiée d'une sophistication remarquable : réseau d'égouts, bains publics, standardisation des briques. Les indices d'une relative égalité sociale qu'on y perçoit sont fascinants dans le contexte de civilisations contemporaines fortement hiérarchisées.