À 6 mois, le bébé néandertalien avait la taille et la masse d'un enfant humain de 13 mois. C'est la conclusion d'une étude publiée en avril 2026 dans Current Biology, après analyse du squelette le plus complet jamais retrouvé d'un nourrisson néandertalien : Amud 7, découvert dans la grotte d'Amud au nord d'Israël, près de la mer de Galilée, et daté de 51 000 à 56 000 ans.
Amud 7 : un paradoxe entre dents et os
Le squelette d'Amud 7 comprend 111 fragments osseux , crâne, membres, côtes, clavicule. Une reconstruction numérique 3D complète a permis à Ella Been, professeure à l'Ono Academic College en Israël, et à son équipe d'estimer avec précision la taille, le poids et le volume crânien du nourrisson.
Pour déterminer l'âge à la mort, les chercheurs ont d'abord analysé les dents : les lignes microscopiques de croissance de l'émail dentaire et le stade d'éruption de la mâchoire placent l'enfant à 5,5, 6 mois. Deux incisives de lait venaient tout juste de percer. Mais les os racontent une autre histoire.
Les longueurs des membres , humérus, fémur, tibia , correspondent à celles d'un enfant Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→ de 12 à 14 mois. Le bras supérieur s'aligne sur 13,7 mois. La taille estimée varie de 70,3 à 78,6 centimètres , celle d'un bambin qui marche, pas d'un nourrisson. Quant au volume endocrânien, estimé à près de 880 cm³, il correspond lui aussi à un enfant moderne plus âgé.
Ce décalage entre l'âge dentaire (6 mois) et l'âge squelettique (12, 14 mois) est au cœur de la découverte. Chez Homo sapiens, dents et squelette progressent en parallèle dans la petite enfance. Chez Amud 7, le corps a pris plusieurs longueurs d'avance sur les dents. « Les NéandertaliensNéandertaliensHumanité fossile d'Eurasie, robuste et adaptée au froid, éteinte vers 40 000 ans avant le présent.→ grandissaient plus vite que les humains modernes dans les premières années de vie, de la naissance jusqu'à la petite enfance », résume Ella Been.
Un schéma confirmé sur trois individus
Pour s'assurer qu'Amud 7 n'est pas un cas isolé, l'équipe l'a comparé à deux autres nourrissons néandertaliens bien documentés. Dederiyeh 1, trouvé en Syrie, avait deux ans à sa mort et présente le même décalage entre développement dentaire et taille corporelle. Roc de Marsal, en Dordogne, avait trois ans et confirme le même profil. Trois individus, trois sites différents, même constat.
« Voir le même schéma dans trois nourrissons différents montre que ce n'est pas accidentel », souligne Ella Been dans New Scientist. Pas un hasard génétique, pas une anomalie individuelle : une stratégie biologique d'espèce.
Les chercheurs identifient trois stades de croissance chez les enfants néandertaliens. Chez le nouveau-né, dents et corps se développent en synchronie , comme chez Homo sapiens. Chez le nourrisson (stade Amud 7), le corps et le cerveau accélèrent brutalement, distançant les dents. Puis, à partir de 7 ans environ, les deux espèces retrouvent des rythmes similaires. Adultes, les Néandertaliens atteignent une stature proche de la nôtre , « bien qu'ils fussent plutôt petits », précise Been.
Pourquoi grandir si vite ?
La réponse est climatique et énergétique. Les Néandertaliens vivaient en Eurasie, sous des latitudes et des conditions glaciaires impitoyables. Développer rapidement un corps plus grand et plus robuste offrait un avantage thermique décisif : une surface corporelle relative plus faible, une meilleure rétention de la chaleur, et une autonomie physique atteinte plus tôt. Chaque hiver de moins passé à dépendre totalement des adultes augmentait les chances de survie.
Homo sapiens, lui, a évolué près de l'équateur africain, dans des environnements plus stables et plus riches. Il a pu se permettre une enfance plus longue et plus vulnérable , en échange d'un cerveau disposant de davantage de temps pour se construire.
Cette course à la croissance avait un coût énergétique énorme. Construire simultanément des os épais et un cerveau en expansion rapide exige des apports caloriques considérables. Une étude de 2020 sur des dents de lait de Néandertaliens italiens a montré que le sevrage , l'introduction d'aliments solides , commençait vers 5, 6 mois, exactement comme chez Homo sapiens. Ce n'est pas une coïncidence : chez les deux espèces, c'est la demande énergétique du cerveau en croissance qui déclenche la diversification alimentaire précoce.
Pas si différents… mais si différents
Les Néandertaliens partagent environ 99,7 % de leur ADNADNMolécule porteuse de l'information génétique, utilisée pour reconstruire les liens de parenté entre espèces.→ total avec Homo sapiens. Les humains d'ascendance non africaine portent même 1 à 4 % d'ADN néandertalien issu d'hybridations passées. Alors pourquoi une croissance si différente ?
La réponse ne réside probablement pas dans un code génétique radicalement distinct, mais dans la régulation de gènes communs : comment et quand ces gènes partagés s'activent au cours du développement. Les Néandertaliens auraient réglé leur « programme de croissance » sur un mode accéléré dès les premiers mois, grâce à des différences dans l'expression génique , pas dans les gènes eux-mêmes.
Il est aussi possible de retourner la question : et si c'était Homo sapiens qui grandissait anormalement lentement ? Les humains passent presque deux fois plus de temps en enfance et adolescence que nos plus proches cousins vivants , chimpanzés et gorilles. Notre enfance allongée, vulnérable, coûteuse à entretenir, est une exception dans le monde des primates. Celle des Néandertaliens était peut-être simplement plus conforme à la règle.
Ce que ça change
La découverte d'Amud 7 recalibre notre compréhension de la différence entre les deux espèces. Elle montre que Néandertal et Homo sapiens ont divergé non seulement dans leur morphologie adulte, mais dès les premiers mois de vie , dans leur stratégie même de devenir adulte. Et elle souligne, une fois de plus, l'intelligence de cette adaptation : dans un monde glaciaire, grandir vite n'était pas un luxe. C'était une nécessité.
Sources : Been E. et al. (2026), Rapid growth in a Neandertal infant from Amud Cave in Israel, Current Biology, doi:10.1016/j.cub.2026.03.054 · Archaeology News · ZME Science · Smithsonian Magazine
Je reviens souvent ici avant de traiter un sujet scientifique. Fiable et bien écrit.
Les études de croissance à partir des stries d'émail dentaire ont révolutionné notre compréhension du développement des hominines. Le cas d'Amud 7 est particulièrement instructif car cet enfant de moins d'un an presentait déjà une dentition en bon état d'avancement. Comparer ces rythmes entre espèces nous informe sur leurs stratégies d'histoire de vie respective.
L'enfant d'Amud 7 est un des rares squelettes néandertaliens aussi complets découverts. Les analyses de la croissance dentaire de cet individu ont montré des rythmes de développement similaires à ceux des humains modernes, contrairement à ce qu'on pensait auparavant. Cela renforce l'idée que la durée de l'enfance néandertalienne était proche de la notre, avec tout ce que cela implique pour la transmission culturelle.