Il y a environ 50 000 ans, dans une grotte d'Europe occidentale, un groupe de Neandertaliens s'affaire autour d'un foyer. Ils ne chassent pas du mammouth ni du bison cette fois-ci : leur proie est un aigle royal, un vautour fauve ou peut-etre un corbeau. Des os d'oiseaux portant des stries de decoupe et des traces de chauffe nous racontent cette scene avec une precision inattendue. Les Neandertaliens ne mangeaient pas seulement des grands mammiferes -- ils chassaient et cuisaient des oiseaux avec une dexterite que la science a longtemps sous-estimee.
Les preuves de cette pratique sont dispersees sur des dizaines de sites europeens, du Portugal a la Crimee. Dans la grotte de Combe-Grenal (Dordogne), des os de vautours et d'eperviers montrent des marques de decoupe caracteristiques, identiques a celles que l'on retrouve sur les os de cerfs ou de bisons. A la Grotte du Lazaret (Nice), les fouilles ont livre des restes d'au moins sept especes d'oiseaux differentes, dont plusieurs rapaces, tous traites comme des ressources alimentaires.
Des techniques moustertiennes adaptees aux petites proies
La culture de Moustier -- l'industrie lithique associee aux Neandertaliens -- produit des outils varies : racloirs, pointes, encoches, denticulees. Ces instruments, tailles sur eclats de silexSilexRoche siliceuse dure et cassante, débitée par les préhistoriques pour produire lames, pointes et outils tranchants.→, sont parfaitement adaptes a la decoupe de carcasses de toute taille. Les specialistes ont montre que les stries visibles sur les os d'oiseaux correspondent exactement aux traces laissees par des outils mousteriens utilises pour desarticuler les membres et preleveer la chair des filets pecloraux.
La cuisson est attestee par des os calcines retrouves directement dans les foyers ou a leur proximite immediate. Des etudes menees sur les sites de Kebara (Israel) et de Zafarraya (Espagne) ont revele des os d'oiseaux brunis ou noircis en surface mais preserves en leur coeur -- signature typique d'une exposition breve a une chaleur moderee, compatible avec une cuisson sur braise plutot qu'une incineration accidentelle.
Les rapaces : nourriture et symboles
Une decouverte particulierement remarquable vient du site croate de Krapina, ou des griffes d'aigles royaux presentent des stries de polissage et de decoupe coherentes avec la fabrication d'ornements portes. Ces memes griffes avaient peut-etre une valeur symbolique autant qu'alimentaire : les Neandertaliens retiraient-ils la chair avant d'assembler les serres en parure ? La question reste ouverte, mais elle illustre la complexite des rapports de ces hominines avec le monde aviaire.
A Fumane (Italie du nord), huit os de rapaces et de corvides -- vautours percnopteres, gypaetes barbus, corbeau, chouette -- portent tous des stries semblables, concentrees sur les zones a plumes. Les chercheurs ont interprete ces marques comme le resultat du plumage des ailes pour en prelever les grandes plumes de vol. Ces plumes servaient-elles a la parure, a des usages techniques comme le lissage ou le transport d'amadou, ou a autre chose encore ? Ce debat anime toujours la communaute scientifique.
Chasseurs agiles ou charognards opportunistes ?
Comment les Neandertaliens capturaient-ils ces oiseaux ? Les rapaces comme les aigles et les vautours sont des proies difficiles a attraper, agiles et vigilantes. Plusieurs hypotheses ont ete avancees : pieges a collets installes pres des carcasses de grands animaux pour attirer les vautours, attaque de nids sur des parois rocheuses, ou encore chasse a l'affut au moment des parades nuptiales. La capture de corvides comme les corbeaux et les corneilles, plus familiers des campements humains, est plus aisee a concevoir.
Il est aussi possible que les Neandertaliens recuperaient des carcasses d'oiseaux morts naturellement ou tues par d'autres predateurs. Mais la regularite et la concentration des marques de decoupe sur des zones specifiques -- filets pectoraux, ailes, pattes -- plaident pour une exploitation systematique et deliberee, pas pour un ramassage opportuniste.
Une redecouverte tardive
Pendant longtemps, les os d'oiseaux ont ete negliges lors des fouilles anciennes, juges trop petits et trop fragmentes pour etre informatifs. C'est la reanalyse systematique de collections oubliees dans les reserves des musees, a partir des annees 1990, qui a revele l'ampleur de cette pratique. Des chercheurs comme Jordi Aguste, Eugeni Carbonell et surtout Marco Peresani (Universite de Ferrare) ont ete parmi les premiers a documenter la manipulation deliberee d'os d'oiseaux par les Neandertaliens.
Ces travaux ont profondement modifie notre vision de Neandertal : un chasseur generaliste et opportuniste, certes, mais aussi un predateur capable de diversifier son alimentation en fonction des saisons et des ressources locales, et peut-etre un etre symbolique qui voyait dans les plumes et les griffes des rapaces quelque chose qui depassait la simple valeur nutritive.
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