Dans une niche creusée dans la paroi de la grotte d'Amud, près du lac de Tibériade en Israël, un nourrisson néanderthalien a été déposé il y a 51 000 à 56 000 ans. Sur son corps reposait la mâchoire d'un cerf rouge. Cette disposition inattendue, révélée par une nouvelle étude publiée dans Current Biology, est désormais l'une des preuves les plus convaincantes d'une intentionnalité funéraire chez les Néanderthaliens, et soulève des questions profondes sur leurs capacités symboliques et leur rapport à la mort.1

Amud 7 : le bébé géant

Le squelette, connu sous le nom d'Amud 7, avait été découvert lors de fouilles antérieures dans la grotte d'Amud, au nord d'Israël, site néanderthalien fouillé depuis les années 1960. Il s'agit de l'un des squelettes de nourrisson néanderthalien les plus complets jamais retrouvés, conservé en 111 fragments distincts. La nouvelle étude fournit pour la première fois une analyse biologique complète du spécimen. Le résultat est saisissant : cet enfant était mort à environ 5 à 6 mois seulement, mais son squelette avait déjà la taille d'un enfant moderne d'un an à un an et demi. Sa croissance était deux fois plus rapide que chez nos bébés.1

Illustration d'une sépulture néanderthalienne
Illustration d'une sépultureSépultureDépôt intentionnel d'un défunt, parfois accompagné d'offrandes ; indice de comportements symboliques. néanderthalienne. Le dépôt intentionnel de corps dans des niches ou des fosses, avec parfois des offrandes animales, atteste d'une relation complexe à la mort chez Homo neanderthalensis. (Domaine public, Wikimedia Commons)

Cette croissance accélérée n'est pas propre à Amud 7 : elle reflète une stratégie biologique générale chez les Néanderthaliens, qui semblent avoir investi dans une maturation rapide permettant aux enfants d'atteindre plus vite une autonomie locomotrice et cognitive. Cette stratégie est à l'opposé de la trajectoire humaine moderne, qui privilégie une longue enfance et une maturation lente permettant un développement cérébral étendu.

La mâchoire de cerf : un geste inattendu

Ce qui rend Amud 7 unique dans le contexte de l'archéologie néanderthalienne est la présence d'une mâchoire de cerf rouge déposée sur le corps de l'enfant. La mâchoire était placée de façon non accidentelle : sa position sur le thorax du nourrisson exclut tout dépôt fortuit par des charognards ou par les eaux. Il s'agirait donc d'un objet intentionnellement placé par des individus de la communauté néanderthalienne, dans un geste qui évoque une offrande funéraire.2

Homo neanderthalensis, reconstruction
Reconstruction d'Homo neanderthalensis. La découverte de tombes intentionnelles avec offrandes animales montre que les Néanderthaliens avaient un rapport à la mort qui dépasse le simple pragmatisme. (Crédit : Tiia Monto, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons)

Ce type de découverte nourrit un débat qui divise les paléoanthropologues depuis des décennies : les Néanderthaliens enterraient-ils vraiment leurs morts, et si oui, avec quelle intention ? La grotte de Shanidar (Irak), avec ses célèbres sépultures néanderthaliennes (dont l'une associée à du pollen de fleurs, bien que cette interprétation reste controversée), la grotte de La Ferrassie (France), ou la grotte des Fées de Châtelperron, constituent autant d'arguments en faveur d'une intentionnalité funéraire. Amud 7 s'inscrit dans ce corpus, avec la particularité de l'offrande animale posée sur un tout jeune enfant.3

Vers une reconnaissance de la vie symbolique néanderthalienne

La découverte de la grotte d'Amud contribue à un changement de paradigme progressif dans les sciences préhistoriques. Les Néanderthaliens ne seraient plus de simples hominines techniquement compétents mais cognitivement limités, mais des êtres dotés d'une vie émotionnelle et symbolique complexe, capables de deuil, de rituels et peut-être de croyances concernant l'au-delà. Ce portrait, construit à partir de dizaines de découvertes au Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture. et en Europe, rapproche les Néanderthaliens de nous davantage encore, et soulève la question de savoir jusqu'où les distinctions biologiques entre les espèces du genre Homo reflètent de véritables discontinuités cognitives.