Il y a 10 000 ans, dans le Croissant fertileCroissant fertileRégion en arc du Proche-Orient (Levant, Mésopotamie) où sont nés l'agriculture et l'élevage., des groupes de chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine. commencèrent à cultiver le blé, à élever des moutons, à construire des villages permanents. Cette « révolution néolithiqueRévolution néolithiquePassage des sociétés de chasseurs-cueilleurs à l'agriculture et à la sédentarité (vers 10 000 av. J.-C. au Proche-Orient), à l'origine des villages puis des cités. » devait transformer l'humanité de fond en comble — pour le meilleur et pour le pire.

Qu'est-ce que le NéolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la céramique, à partir d'env. −10 000. ?

Le mot vient du grec néos (nouveau) et líthos (pierre) : littéralement, « âge de la pierre nouvelle ». Il a été forgé en 1865 par le préhistorien anglais John Lubbock pour distinguer les outils en pierre taillée du PaléolithiquePaléolithiquePériode la plus ancienne et la plus longue de la préhistoire (env. −3,3 Ma à −12 000), définie par les outils de pierre taillée et un mode de vie de chasse et de cueillette. des outils en pierre polie du Néolithique. La distinction technique a rapidement montré ses limites : le polissage de la pierre existait déjà au Japon et en Chine bien avant le Néolithique.

Les archéologues d'aujourd'hui définissent le Néolithique avant tout comme une révolution économique : le passage d'une économie de prédation — chasse, pêche, cueillette — à une économie de productionagricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines., élevage. C'est cette mutation, et non l'outil en pierre polie, qui constitue le marqueur fondamental de la période.

Le concept de « révolution néolithique » a été popularisé en 1925 par l'archéologue australien Vere Gordon Childe. Les recherches ultérieures ont fortement nuancé le terme « révolution » : dans les foyers d'émergence, ce passage a pris plusieurs millénaires. Il n'a été ni synchrone ni universel : on identifie aujourd'hui six à huit foyers d'émergence agricole indépendants à travers le monde.

Vue aérienne du site de Çatalhöyük en Turquie
Vue aérienne du site de Çatalhöyük (Konya, Turquie), habité de ~7 500 à 5 700 av. J.-C. Ce proto-village de 12 hectares pouvait abriter jusqu'à 8 000 personnes — toutes les maisons jointives, accessibles uniquement par les toits. Source : CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons

Quand ? Une chronologie mondiale

Le Néolithique n'est pas une période unique : c'est une série de transitions indépendantes, survenues à des époques très différentes selon les régions du monde. Voici les grandes dates de cette révolution planétaire.

Le Croissant fertile — le foyer le plus ancien (~10 200 av. J.-C.)

Le Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture. est le berceau le plus ancien de l'agriculture. Le processus commence dans le Levant avec la culture natoufienne, des chasseurs-cueilleurs semi-sédentaires qui exploitaient intensément les céréales sauvages. Dès ~10 200 av. J.-C., débute le Néolithique précéramiqueNéolithique précéramiquePremière phase du Néolithique (env. −9 600 à −6 900), antérieure à l'invention de la poterie. A (PPNA) : premières expérimentations agricoles à Jéricho, Gilgal, Ain Mallaha. Vers ~9 500 av. J.-C., des constructeurs élèvent à Göbekli Tepe les premiers cercles de pierre monumentaux — alors même qu'ils sont encore nomades. Vers ~8 800 av. J.-C., le PPNB marque l'essor des villages rectangulaires en briques crues et la domestication complète des animaux. La poterie n'apparaît au Proche-Orient qu'à partir de ~7 000 av. J.-C.

L'Europe (~7 000 à 4 500 av. J.-C.)

La néolithisation de l'Europe s'est opérée par deux grandes voies migratoires, toutes deux issues du même fond génétique anatolien : la route danubienne (culture rubanée ou Linearbandkeramik) vers l'Europe centrale, et la route méditerranéenne (culture de la céramique cardiale) vers la péninsule ibérique, la France du Sud et l'Italie. Dès ~7 000 av. J.-C., le Néolithique est établi en Grèce et dans les Balkans. Il atteint l'Europe nord-occidentale — Îles Britanniques, Scandinavie — vers ~4 500 av. J.-C.

La Chine — un foyer indépendant (~9 500 av. J.-C.)

La Chine constitue l'un des foyers agricoles les plus anciens et les plus importants. Deux cultures se développent de façon indépendante : la culture du millet (Setaria italica) dans le bassin du Fleuve Jaune (~6 500 av. J.-C.) et la culture du riz (Oryza sativa) dans le bassin du Yangtsé (traces dès ~8 200 av. J.-C., culture systématique ~5 000 av. J.-C.).

L'Inde et le sous-continent (~7 000 av. J.-C.)

Le site de Mehrgarh (Balouchistan, Pakistan) est l'un des plus anciens sites néolithiques du sous-continent indien. Dès ~7 000 av. J.-C., on y cultive le blé et l'orge, on y élève des chèvres, des moutons et des bovins, on y construit en briques crues. Le site livre même les plus anciennes preuves de dentisterie au monde (perçage de dents in vivo, ~7 000 av. J.-C.).

Les Amériques — une terminologie différente

Le terme « Néolithique » est rarement utilisé pour les Amériques, où l'on parle plutôt de stade ArchaïqueArchaïqueSe dit d'une population ou d'une forme humaine ancienne et aujourd'hui disparue (Néandertal, Denisova, lignées fantômes), par opposition aux humains anatomiquement modernes. et Formatif. La domestication du maïs (Zea mays) à partir du téosinte sauvage remonte à ~5 000 av. J.-C. en Mésoamérique. Dans les Andes, pommes de terre, quinoa, haricots et camélidés (lama, alpaga) sont domestiqués à partir de ~3 500 av. J.-C. La civilisation de Caral-Supe (côte péruvienne, ~3 000 av. J.-C.) représente l'un des premiers États au monde — avec 30 établissements et une organisation urbaine, mais sans poterie.

Carte de la diffusion du Néolithique en Europe depuis l'Anatolie
Modèle simplifié de diffusion du Néolithique en Europe depuis l'Anatolie, montrant les deux voies principales : route danubienne (nord) et route méditerranéenne (sud). La diffusion s'est faite principalement par migration de populations (diffusion démique), et non par simple transmission culturelle. Source : CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons

Pourquoi ? Les causes de la révolution néolithique

La question des causes de la transition néolithique est l'une des plus débattues en archéologie. Il n'existe pas d'explication unique valable pour l'ensemble des foyers.

Le changement climatique

La théorie climatique reste la plus robuste. Le réchauffement de l'HolocèneHolocèneÉpoque géologique actuelle, débutée il y a environ 11 700 ans à la fin de la dernière glaciation ; cadre de toute l'histoire post-glaciaire. à partir de ~10 000 av. J.-C. a profondément modifié les écosystèmes. Dans le Croissant fertile, la fin du Dryas récent — un épisode de refroidissement brutal survenu vers 10 900 av. J.-C. — a pu forcer des populations semi-sédentaires à développer des stratégies agricoles pour faire face à la raréfaction des ressources sauvages. Le réchauffement post-Dryas a ensuite favorisé la croissance des plantes cultivées.

La pression démographique

La sédentarisationSédentarisationPassage d'un mode de vie nomade à une installation durable en un lieu, condition de l'apparition des villages. partielle de groupes comme les Natoufiens a engendré une hausse de la natalité. Les groupes devenus trop nombreux pour leurs ressources locales ont été contraints à s'étendre vers des régions moins favorables, où il fallait cultiver pour subsister (Flannery, 1969).

La révolution des symboles (Cauvin)

Pour l'archéologue Jacques Cauvin (Naissance des divinités, naissance de l'agriculture, 1994), les causes environnementales et démographiques sont insuffisantes. L'agriculture serait le produit d'une transformation cognitive et symbolique profonde : une « révolution des symboles ». Pour la première fois, des représentations abstraites (femme, taureau) précèdent et accompagnent l'innovation technique. L'agriculture aurait été un moyen de créer de nouveaux liens sociaux quand les groupes atteignaient un seuil critique.

Le revers de la médaille

L'ethnologue Marshall Sahlins (Stone Age Economics, 1972) a démontré que les chasseurs-cueilleurs travaillaient souvent moins que les agriculteurs pour une alimentation comparable ou meilleure. Les squelettes des premiers agriculteurs montrent une santé généralement moins bonne que ceux des chasseurs-cueilleurs contemporains : taille plus petite, anémie, caries dentaires (liées au régime amidonné), maladies infectieuses plus fréquentes (densité de population, contacts avec les animaux domestiques). Pourtant, la croissance démographique liée à l'agriculture est incontestable : c'est elle qui a finalement « gagné ».

Les grandes inventions du Néolithique

L'agriculture : les plantes domestiquées

Au Proche-Orient, les premières plantes cultivées sont l'engrain (Triticum monococcum) et l'amidonnier (Triticum dicoccum), ainsi que l'orge (Hordeum vulgare), des légumineuses (lentille, pois chiche, fève), et le lin. La première plante cultivée dont nous ayons la preuve pourrait être la figue : des figues parthénocarpiques (ne pouvant se reproduire que par bouturage, preuve d'une manipulation humaine) datées de ~9 400 av. J.-C. ont été trouvées à Jéricho, précédant les céréales de plusieurs siècles.

En Chine, le millet précède le riz d'au moins 1 500 ans. En Mésoamérique, le maïs, issu du téosinte, subit une transformation morphologique radicale en l'espace de quelques millénaires. En AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde., le mil (Pennisetum glaucum) et le sorgho (Sorghum bicolor) sont domestiqués au Sahel vers ~3 000 av. J.-C.

L'élevage : les animaux domestiqués

Au Proche-Orient entre ~8 500 et 7 500 av. J.-C., quatre espèces majeures sont domestiquées : le mouton (issu du mouflon), la chèvre (issue du bouquetin de Perse), le bœuf (issu de l'aurochs, peut-être en plusieurs foyers indépendants), et le porc. En Chine, le cochon est domestiqué indépendamment vers ~7 000 av. J.-C. Le poulet, issu du coq bankiva d'Asie du Sud-Est, est domestiqué vers ~6 000 av. J.-C. Dans les Andes, le lama et l'alpaga le sont vers ~3 500 av. J.-C. Notons que le chien, seul animal domestiqué par des chasseurs-cueilleurs, l'avait été au Paléolithique supérieurPaléolithique supérieurDernière phase du Paléolithique (env. 45 000 à 10 000 ans), marquée par Homo sapiens en Europe, l'art, les parures et une succession de cultures (Aurignacien, Gravettien, Solutréen, Magdalénien)..

Haches en pierre polie du Néolithique
Hache en pierre polie du Néolithique britannique (FindID 468960). Le polissage d'un tel outil nécessitait entre 5 et 100 heures de travail selon la dureté de la roche. Ces haches avaient à la fois une fonction pratique (défrichage) et une valeur sociale et symbolique marquée. Source : CC BY-SA 4.0, Portable Antiquities Scheme, Wikimedia Commons

La pierre polie

Le polissage de la pierre se généralise au Néolithique avec l'essor des travaux agricoles. Les haches et herminettes en pierre polie permettent l'abattage des arbres (défrichage) et la construction. Une grande hache en pierre polie nécessite jusqu'à 100 heures de travail. Les matières utilisées — jadéite alpine, dolérite bretonne, silex du Grand-Pressigny — circulent sur des milliers de kilomètres, preuve de réseaux d'échange longue distance. La valeur esthétique de ces objets va bien au-delà de leur utilité pratique.

La poterie

Contrairement à une idée reçue, la poterie est antérieure à l'agriculture dans plusieurs régions : la culture Jômon au Japon produit des céramiques dès ~16 000 ans avant le présent, et les plus anciennes poteries chinoises (grotte de Xianrendong) sont datées de ~20 000 av. J.-C. Au Proche-Orient, en revanche, la poterie apparaît après l'agriculture, vers ~7 000 av. J.-C. seulement. Ce « Néolithique précéramique » proche-oriental (PPNA, PPNB) a duré plus de 3 000 ans sans céramique — les Proche-Orientaux utilisaient des récipients en bois, en pierre ou en osier.

Poterie néolithique grecque, musée archéologique
Céramique néolithique de Grèce, une des régions où la poterie arrive très tôt en Europe avec la néolithisation anatolienne (vers 6 500 av. J.-C.). Les styles céramiques constituent le principal marqueur chronologique et culturel du Néolithique — ils donnent souvent leur nom aux cultures de la période. Source : CC BY 2.0, Wikimedia Commons

L'architecture et le village

La sédentarisation entraîne une révolution architecturale. On passe des structures circulaires semi-enterrées (type natoufienNatoufienCulture de chasseurs-cueilleurs semi-sédentaires du Levant (~−12 500 à −9 500) récoltant des céréales sauvages et bâtissant les premières maisons rondes ; elle prépare le Néolithique.) aux structures rectangulaires hors-sol en briques crues — une avancée technique majeure, comparable en importance à l'invention de l'agriculture : l'angle droit implique le chaînage des murs et une tout autre conception de l'espace. L'usage de la chaux et du plâtre (obtenus par cuisson de calcaire ou de gypse) révolutionne la construction : enduits de sols et de murs, modelage de crânes de défunts pour reconstituer leurs traits (culte des ancêtres à Jéricho et 'Ain Ghazal).

Le tissage et le lin

Le lin (Linum usitatissimum), cultivé au Proche-Orient dès ~8 000 av. J.-C., est à la fois une plante oléagineuse (ses graines) et une plante textile (ses fibres). Le tissage se développe au Néolithique : fusaïoles et pesons de métier à tisser abondent dans les fouilles. Les preuves directes (tissus) sont rares car organiques ; la laine de mouton ne sera exploitable que bien plus tard, par sélection de races à toison dense.

Les sites archéologiques emblématiques

Göbekli Tepe (Turquie, ~9 600 av. J.-C.)

Le site le plus révolutionnaire découvert depuis un siècle. Situé dans le sud-est de l'Anatolie, il s'agit de l'ensemble monumental le plus ancien connu au monde. Au moins sept cercles de pierre couvrant 10 hectares, avec des piliers en calcaire en « T » atteignant 5 à 6 mètres de haut, ornés d'animaux en bas-relief (renards, scorpions, serpents, sangliers, vautours). Construit par des chasseurs-cueilleurs nomades : Göbekli Tepe renverse la théorie classique selon laquelle l'agriculture aurait précédé les grandes structures monumentales. Ici, c'est l'inverse. Inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2018.

Vue des piliers en T de Göbekli Tepe en Turquie
L'enceinte D de Göbekli Tepe (province de Şanlıurfa, Turquie), avec ses piliers en calcaire en forme de T ornés d'animaux gravés en bas-relief. Construit par des chasseurs-cueilleurs nomades vers 9 600 av. J.-C., ce site est le plus ancien ensemble monumental connu au monde. Source : CC BY-SA 3.0, Teomancimit, Wikimedia Commons

Çatalhöyük (Turquie, ~7 500-5 700 av. J.-C.)

Site néolithique de référence en Anatolie centrale, extension de 12 hectares pouvant accueillir jusqu'à 8 000 habitants. Architecture caractéristique : maisons rectangulaires en briques crues contiguës, sans rues — l'accès se faisait uniquement par les toits via des échelles. Intérieurs ornés de peintures murales représentant humains et animaux. Les morts étaient enterrés sous les planchers des maisons. L'analyse des sépultures ne révèle pas de grandes inégalités de taille ou de richesse : une société apparemment relativement égalitaire. Une étude génétique publiée dans Science en 2025 y a détecté une structure matrilinéaire — l'exemple le plus ancien connu d'une société à filiation féminine confirmée par l'ADN.

Skara Brae (Orcades, Écosse, ~3 500-3 100 av. J.-C.)

Village néolithique exceptionnellement bien conservé, découvert en 1850 après une tempête. Huit habitations en pierre sèche reliées par des passages couverts, avec mobilier intégré également en pierre (lits-cadres, buffets, foyers) — les seuls matériaux à avoir survécu. Contemporain des premières phases de Stonehenge, Skara Brae montre que le nord de l'Europe produisait au Néolithique une architecture domestique sophistiquée.

Le village néolithique de Skara Brae en Écosse, vue intérieure
Skara Brae (Orcades, Écosse), village néolithique daté de ~3 500-3 100 av. J.-C. et découvert sous les dunes après une tempête en 1850. Le mobilier en pierre — lits, buffets, foyers — est encore en place, offrant un instantané unique de la vie domestique néolithique en Europe du Nord. Source : CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons

Jéricho (Cisjordanie, ~9 500 av. J.-C.)

L'une des plus anciennes agglomérations du monde. La ville PPNA pouvait abriter 2 000 à 3 000 personnes, entourée d'un mur de pierre et d'une tour massive de 8,5 mètres. En 2006, des restes de figues cultivées datés de ~9 400 av. J.-C. y ont été trouvés — première preuve de culture délibérée de plantes, antérieure de plusieurs siècles aux premières céréales cultivées. Jéricho est l'une des villes habitées en continu les plus anciennes du monde.

Les temples mégalithiques de Malte (~3 600-2 500 av. J.-C.)

Les temples de Malte sont les plus anciennes structures autoportantes du monde encore debout. Le temple de Ġgantija (île de Gozo) date de ~3 600 av. J.-C. — plus vieux que Stonehenge et les pyramides d'Égypte de plus d'un millénaire. L'Hypogée de Ħal Saflieni (~2 500 av. J.-C.) est le seul temple préhistorique souterrain au monde, creusé dans la roche calcaire sur trois niveaux.

La culture Cucuteni-TrypilliaCucuteni-TrypilliaVaste culture énéolithique de l'Europe du Sud-Est (env. −5000 à −3000), répartie sur la Roumanie, la Moldavie et l'Ukraine. Célèbre pour sa céramique peinte en spirales, ses figurines et ses immenses agglomérations de plusieurs milliers d'habitants, parfois cycliquement incendiées et reconstruites. (Ukraine/Roumanie, ~5 300-2 300 av. J.-C.)

Cette culture néolithique tardive des Balkans a produit les plus grandes agglomérations humaines de l'époque : des proto-villes de plan elliptique concentrique pouvant atteindre plusieurs km² et accueillir 10 000 à 20 000 habitants — les plus grandes connues avant les cités mésopotamiennes. Elle a également développé un possible système de proto-écritureProto-écritureSystèmes de notation antérieurs à l'écriture véritable (calculi, bulles-enveloppes) qui codent l'information sans transcrire encore la langue. (signes Vinca).

Reconstitution d'un village lacustre néolithique
Reconstitution d'un village lacustre néolithique sur pilotis, tel qu'on en trouve aux abords des Alpes (Suisse, Italie du Nord, Allemagne) entre ~4 300 et 800 av. J.-C. Ces « cités palafittiques » ont livré un mobilier organique exceptionnel — bois, textiles, semences — grâce à la conservation anaérobie des sédiments lacustres. Source : CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons

Organisation sociale : villages, hiérarchies et guerres

Sédentarisation et village

La sédentarisation a, dans de nombreuses régions, précédé l'adoption de l'agriculture (cas des Natoufiens au Proche-Orient). Le village est la forme d'organisation sociale dominante du Néolithique. La densité de population croissante a des effets profonds : spécialisation artisanale, division du travail, émergence de rôles sociaux distincts (chamanes, artisans, commerçants, guerriers).

Commerce et réseaux d'échange

Les réseaux d'échange néolithiques ont longtemps été sous-estimés. L'obsidienne de Turquie circule sur des milliers de kilomètres. Les haches en jadéite des Alpes atteignent la Bretagne et la Pologne. L'ambre balte arrive en Méditerranée. Ces échanges témoignent de connexions sociales et commerciales longue distance insoupçonnées — un « monde » néolithique bien moins isolé qu'on ne le croyait.

Religion et funéraire

Le Néolithique voit l'essor de pratiques funéraires élaborées : inhumations sous les planchers des maisons (Çatalhöyük), crânes enduits de plâtre reconstituant le visage des défunts (culte des ancêtres à Jéricho et 'Ain Ghazal), tombes collectives mégalithiques (dolmens, allées couvertes, tumulusTumulusTertre de terre ou de pierres recouvrant une ou plusieurs sépultures ; coiffait souvent la chambre d'un dolmen au Néolithique. à couloir). Göbekli Tepe, Stonehenge et Newgrange témoignent d'une architecture monumentale à vocation rituelle et astronomique d'une sophistication remarquable.

Violence et guerre

L'idée d'un Néolithique pacifique a été définitivement abandonnée. Les données archéologiques montrent que la violence intergroupe était beaucoup plus fréquente au Néolithique qu'au Paléolithique. La fosse de la mort de Talheim (Allemagne, ~5 000 av. J.-C.) contient les restes de 34 victimes — hommes, femmes et enfants — d'un massacre collectif. L'hypogée de Roaix (Vaucluse, ~2 900-2 600 av. J.-C.) livre ~40 individus avec des pointes de flèches dans les os. Dans les îles britanniques, entre 8,5 % et 24,5 % des crânes néolithiques présentent des traumatismes. La sédentarisation, la constitution de stocks alimentaires et la propriété foncière ont probablement alimenté cette violence accrue.

Ce que la génétique révèle

Les avancées en paléogénétiquePaléogénétiqueÉtude de l'ADN ancien extrait de restes (os, dents, sédiments, parois) pour reconstituer le passé des populations. depuis 2010 ont transformé notre compréhension du Néolithique européen. La néolithisation s'est faite principalement par diffusion démique — migration de populations — et non par simple transmission culturelle. Les premiers agriculteurs européens (dits Early European Farmers, EEF) constituaient une population homogène issue d'Anatolie, génétiquement très proche des Sardes actuels. Ils n'ont eu qu'un mélange de 7 à 11 % avec les chasseurs-cueilleurs mésolithiques européens qu'ils ont rencontrés. L'Homme des glaces Ötzi (~3 300 av. J.-C.), premier individu néolithique entièrement séquencé (2012), illustre parfaitement ce profil EEF.

Une discontinuité génétique majeure survient ensuite à l'Âge du bronzeÂge du bronzePériode protohistorique succédant au Néolithique, marquée par la métallurgie du bronze (alliage cuivre-étain) et l'essor des premières cités et États ; en Égypte, elle correspond à l'époque des premières pyramides. : l'arrivée des Yamnaya (nomades des steppes pontiques), porteurs de l'haplogroupe R1b, transforme profondément le fond génétique européen — surtout au nord et à l'ouest.

Découvertes récentes (2024-2026)

La pierre d'autel de Stonehenge vient d'Écosse (2024)

Une étude publiée dans Nature en août 2024 () a révélé que la pierre d'autel de Stonehenge — son monolithe central — ne provient pas du Pays de Galles comme on le croyait depuis des décennies, mais du nord-est de l'Écosse, à plus de 750 km du site. Cette pierre de 6 tonnes a été transportée il y a environ 4 600 ans — le plus long voyage enregistré pour une pierre de construction préhistorique. Ce résultat, obtenu par datation minéralogique et analyse chimique, implique une organisation logistique d'une complexité insoupçonnée pour le Néolithique britannique.

Le mur immergé de l'île de Sein (2025)

En 2025, des archéologues maritimes ont découvert au large de l'île de Sein (Bretagne) une structure de pierre immergée à 9 mètres de fond : un mur long de 120 mètres, large de 20 mètres, composé de blocs et de monolithes disposés intentionnellement. Sa construction est datée de 5 800 à 5 300 av. J.-C. — plusieurs siècles avant les premiers mégalithes bretons connus. À cette époque, le plateau aujourd'hui submergé formait un paysage côtier habité. L'étude, publiée dans l'International Journal of Nautical Archaeology (), bouscule notre compréhension des sociétés littorales néolithiques et de leur capacité d'organisation.

Karahantepe, le « jumeau » de Göbekli Tepe (2025)

Les fouilles de Karahantepe (Turquie, province de Şanlıurfa), site contemporain de Göbekli Tepe, ont livré en 2025 un pilier en TPilier en TMonolithe de pierre en forme de T des sanctuaires anatoliens (Göbekli Tepe, Karahan Tepe), souvent gravé d'animaux ou de membres humains. portant pour la première fois un visage humain sculpté en trois dimensions, ainsi qu'un ensemble de statuettes animales (sanglier, vautour, renard) qui pourraient constituer le plus ancien récit narratif tridimensionnel connu. Le site a été classé parmi les dix meilleures découvertes archéologiques de 2025 par Archaeology Magazine.

Çatalhöyük : une société matrilinéaire (2025)

Une étude génétique majeure publiée dans Science en 2025 () a analysé l'ADN de plusieurs dizaines d'individus inhumés à Çatalhöyük sur plusieurs générations. Les résultats confirment que les lignées maternelles structuraient les regroupements familiaux dans ce site — faisant de Çatalhöyük l'exemple le plus ancien connu d'une société à organisation matrilinéaire attestée par l'ADN, il y a plus de 9 000 ans.

Inrap : découvertes françaises récentes (2024-2025)

En France, l'Inrap a multiplié les découvertes significatives. À Pontcharaud (Clermont-Ferrand), 285 structures néolithiques dont 63 sépultures ont révélé quatre millénaires d'occupation. À Carhaix-Plouguer (Bretagne), une fouille préventive de 12 hectares a mis au jour une maison néolithique, une nécropoleNécropoleVaste ensemble de sépultures, « ville des morts » organisée, souvent sur plusieurs époques. de l'âge du Bronze, et six millénaires d'occupation continue.

La fin du Néolithique

La transition vers le ChalcolithiqueChalcolithique« Âge du cuivre » : période de transition entre Néolithique et âge du bronze, marquée par les premiers objets en cuivre (époque d'Ötzi). (âge du cuivre) est progressive et régionalement très variable. Dans les Balkans, les premiers objets en cuivre fondu apparaissent dès ~5 500 av. J.-C. (site de Pločnik, Serbie). Au Proche-Orient, le Chalcolithique commence vers ~4 500 av. J.-C. L'Âge du bronze — alliage cuivre-étain, métallurgieMétallurgieEnsemble des techniques d'extraction et de travail des métaux (cuivre, bronze, or) ; son essor à l'énéolithique et à l'âge du bronze transforme outillage, armement et hiérarchies sociales. de fusion — s'impose vers ~3 500 av. J.-C. en Anatolie et Mésopotamie, vers ~2 000 av. J.-C. en Europe occidentale et en Chine.

Cette transition coïncide avec l'émergence des premières cités-États (Sumer, Ur, Lagash), de l'écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire. cunéiformeCunéiformePlus ancienne écriture connue, née à Uruk ; ses signes, imprimés dans l'argile au calame, ont la forme de coins (du latin cuneus). et hiéroglyphique, des premières armées professionnelles et des premières dynasties. C'est la fin de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels. — et des mondes néolithiques.

Les études démographiques révèlent une trajectoire paradoxale en Europe : croissance rapide des populations au début du Néolithique, puis effondrement démographique « d'une ampleur énorme » après ~5 000 av. J.-C., pendant environ 1 500 ans — peut-être lié à des épidémies, des conditions climatiques ou l'arrivée de nouvelles populations. Puis reprise, et transformation profonde avec l'afflux des migrationsMigrationsDéplacements de populations sur de longues distances ; moteur majeur de l'histoire humaine (sortie d'Afrique, peuplement des continents, diffusions néolithiques et steppiques). des steppes pontiques à l'Âge du bronze.

En définitive, le Néolithique n'est pas tant une période de l'histoire humaine qu'un processus : une transition longue, inégale, régionalement différenciée, qui a inventé en moins de 8 000 ans la quasi-totalité des structures sur lesquelles repose encore la civilisation contemporaine — l'agriculture, la ville, l'État, la guerre — et qui continue de façonner nos génomes, nos paysages et nos cultures.