Dans le bassin de Megalopolis, au coeur du Peloponnese grec, le site archeologique de Marathousa 1Marathousa 1Site paléolithique de plein air du bassin de Mégalopolis, en Grèce, au bord d'un ancien lac, où furent trouvés les plus anciens outils en bois portatifs.→ livre depuis plusieurs annees des vestiges exceptionnels du Pleistocene moyen. Une nouvelle etude publiee dans la revue PNAS y annonce la decouverte des plus anciens outils en bois portatifs jamais mis au jour dans le monde : un ensemble de fragments dates de quelque 430 000 ans, tailles et utilises par des hominines qui etaient vraisemblablement des representants d'Homo heidelbergensisHomo heidelbergensisEspèce humaine du Pléistocène moyen, souvent considérée comme l'ancêtre commun des Néandertaliens et de notre espèce.→.

Lance de Clacton, la plus ancienne pointe en bois connue, vieille d'environ 400 000 ans, decouverte en Angleterre
La lance de Clacton (Essex, Angleterre), datee d'environ 400 000 ans et taillee dans du bois d'if. Elle etait jusqu'ici la plus ancienne pointe en bois taille connue. Les outils de Marathousa 1 la precedent de plusieurs dizaines de millenaires. (CC BY 4.0 / Natural History Museum, Londres)

Des outils, pas des lances

La distinction est essentielle : les outils de Marathousa 1 ne sont pas des armes de jet comme les fameuses lances de SchöningenSchöningenSite allemand ayant livré huit lances de jet en bois vieilles d'environ 300 000 ans, parmi les plus anciennes armes en bois connues.→ (Allemagne), datees d'environ 300 000 ans, ni des pointes comme la lance de Clacton (environ 400 000 ans). Il s'agit d'outils portatifs -- probablement des batons a fouir, des manches ou des outils multifonctions -- dont la forme et les traces d'usuretraces d'usureMicro-marques laissées sur un outil par son utilisation, étudiées en tracéologie pour reconstituer sa fonction.→ suggerent une utilisation pour creuser, extraire des tubercules ou preparer des proies.

Les fragments, bien que fragmentaires en raison de leur age, conservent des traces indeniables de facon intentionnelle : des surfaces regulierement raclees, des extre-mites emoussees de maniere uniforme, et dans un cas une forme fusiforme evoquant un manche. L'equipe de chercheurs a egalement mis en evidence des traces de carbonisation sur l'un des fragments, ce qui pourrait indiquer un durcissement du bois par exposition au feu -- une technique connue des populations de chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine.→ historiques et prehistoriques.

Le bois, le grand absent du registre fossile

La rarete des outils en bois dans le registre archeologique est trompeuse : elle reflette les conditions de preservation bien plus que la frequence reelle de leur usage. Le bois se degrade rapidement, sauf dans des milieux particulierement favorables -- tourbieres, sediments lacustres anoxiques, milieux tres secs. Le bassin de Megalopolis, jadis occupe par un lac peu profond aux eaux anoxiques, a fourni un contexte exceptionnel pour la preservation de matiere organique.

Cette realite taphonomique signifie que notre vision du Paleolithique moyen est fortement biaisee vers les materiaux durables : la pierre, l'os et l'ivoire. Les industries lithiques du Paleolithique moyen -- Acheuleen tardif, culture de Clacton, debut du Mousterian -- sont abondamment documentees. Mais les hominines qui les fabriquaient travaillaient egalement le bois, les fibres vegetales et probablement d'autres materiaux organiques qui ont disparu sans laisser de traces. Marathousa 1 nous rappelle l'etendue de ce qui nous manque.

Outil a percussion d'Olduvai (chopper), temoignant des premiers stades de la fabrication d'outils lithiques chez les hominines
Chopper de l'industrie oldowayenne, l'une des plus anciennes technologies lithiques connues. A l'epoque de Marathousa 1 (430 000 ans), les hominines combinent industries lithiques achuleennes et travail du bois, attestant d'une versatilite technologique insoupconnee. (CC BY-SA 4.0)

Qui fabriquait ces outils ?

Le site de Marathousa 1 est associe a une faune du Pleistocene moyen qui comprend des restes d'hippopotames, d'elephants archaiques (Palaeoloxodon antiquus) et de grands felins. Les hominines qui frequentaient ce lac il y a 430 000 ans appartiennent probablement a l'espece Homo heidelbergensis, ou a une population apparentee non encore formellement identifiee. Des fragments de faune portant des traces de decoupe attestent d'une activite de boucherie sur place.

La capacite a fabriquer et utiliser des outils en bois portatifs implique une planification cognitive non negligeable : choisir l'essence adequate, abattre ou emonder l'arbre, transporter les billes, les fac,onner avec des outils lithiques. Les traces de raclage observees a Marathousa 1 correspondent precisement aux marques laissees par un outil en silexSilexRoche siliceuse dure et cassante, débitée par les préhistoriques pour produire lames, pointes et outils tranchants.→ glisse perpendiculairement a la surface du bois. Ces hominines disposaient donc d'une chaine operatoire integrant a la fois le travail de la pierre et celui du bois -- une sophistication technologique que l'on sous-estimait pour cette periode reculee.

Un reecalibrage de nos connaissances

Les auteurs de l'etude insistent sur la necessite de reconsiderer la chronologie des innovations technologiques au Paleolithique. Si des outils en bois portatifs existaient il y a 430 000 ans en Grece, ils ont vraisemblablement existe bien avant -- et ailleurs. La repartition geographique du site rappelle egalement que l'Europe meridionale et la Mediterranee orientale ont joue un role majeur dans l'histoire evolutive des hominines europeens, souvent eclipsee par les decouvertes spectaculaires d'Espagne (AtapuercaAtapuercaEnsemble de sites archéologiques de la sierra d'Atapuerca (Burgos, Espagne), inscrit à l'UNESCO, livrant une exceptionnelle séquence de fossiles humains, dont la Sima de los Huesos et Homo antecessor.→) ou de France (Tautavel).

Les prochaines campagnes de fouilles a Marathousa 1 se concentreront sur l'extension spatiale du depot et la recherche d'autres fragments organiques. L'equipe espere egalement extraire de l'ADN environnementalADN environnementalADN libéré par les organismes dans leur milieu (sol, sédiment, eau, paroi) et récupérable sans le moindre reste corporel identifiable.→ ou des proteines preservees dans les sediments, afin de mieux caracteriser la flore et la faune de cet ancien lac -- et peut-etre d'obtenir des informations genetiques sur les hominines eux-memes.