On l'appelle l'âge de la pierre. Le nom s'est imposé au XIXe siècle, lorsque les premiers préhistoriens classaient les vestiges selon la matière qui avait le mieux résisté au temps : la pierre taillée, puis la pierre polie, puis les métaux. Mais si l'on pouvait remonter le temps et entrer dans un campement de chasseurs du PaléolithiquePaléolithiquePériode la plus ancienne et la plus longue de la préhistoire (env. −3,3 Ma à −12 000), définie par les outils de pierre taillée et un mode de vie de chasse et de cueillette.→, on serait sans doute frappé par tout autre chose. Partout, on verrait du bois. Des lances appuyées contre la paroi, des manches, des bâtons à fouir, des plateaux, des perches soutenant des abris, des feux entretenus jour et nuit, des récipients d'écorce. La pierre, elle, n'occuperait qu'une petite place dans ce décor.
Le bois est le matériau le plus utilisé de toute l'histoire humaine, et pourtant le plus mal connu de la PréhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.→. Il pourrit, brûle, se fragmente, et disparaît presque toujours sans laisser de trace. Les rares objets en bois parvenus jusqu'à nous ont survécu par miracle, dans des conditions exceptionnelles. Mais chacun d'eux bouleverse notre regard. Des troncs assemblés il y a près d'un demi-million d'années en Zambie aux lances de SchöningenSchöningenSite allemand ayant livré huit lances de jet en bois vieilles d'environ 300 000 ans, parmi les plus anciennes armes en bois connues.→, des empreintes néandertaliennes de l'Abric Romaní aux pirogues du Mésolithique, ce dossier part à la recherche de ce monde de bois que la pierre nous a fait oublier.
Le grand oublié de la Préhistoire
Pour mesurer l'ampleur du problème, il suffit de comparer avec les sociétés de chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine.→ observées par les ethnologues aux XIXe et XXe siècles. Chez les Aborigènes d'Australie, les San du Kalahari ou les peuples du Grand Nord, la plus grande partie de l'équipement est fabriquée en matières végétales ou animales : bois, écorce, fibres, cuir, os. Les outils de pierre ne servent souvent qu'à fabriquer et à entretenir ces objets. Un bâton à fouirbâton à fouirOutil en bois pointu servant à creuser le sol pour extraire racines, tubercules ou petits animaux.→, un propulseur, un bouclier, un récipient, une pirogue : rien de tout cela ne résisterait à quelques siècles d'enfouissement.

Les archéologues parlent d'un biais de conservation. Sur un site paléolithique ordinaire, il ne reste que ce qui est minéral : les pierres taillées, parfois des os, plus rarement des charbons. Tout le reste, qui constituait sans doute l'essentiel de la culture matérielle, a disparu. Le préhistorien qui reconstitue la vie d'un groupe à partir de ses seuls silexSilexRoche siliceuse dure et cassante, débitée par les préhistoriques pour produire lames, pointes et outils tranchants.→ ressemble à quelqu'un qui tenterait de décrire une maison moderne à partir des vis et des clous retrouvés dans ses ruines.
Cette absence a longtemps pesé sur notre image des premiers humains. Faute de bois, on leur prêtait une technologie rudimentaire, limitée à quelques pierres frappées. Les découvertes de ces dernières décennies montrent au contraire que le travail du bois est aussi ancien que la taille de la pierre, et qu'il a sans doute joué un rôle au moins aussi important dans l'évolution de nos capacités techniques.
Comment le bois peut-il survivre ?
Le bois est une matière organique, constituée principalement de cellulose et de lignine. Exposé à l'air, à l'humidité et aux micro-organismes, il est dégradé par les champignons, les bactéries et les insectes en quelques années ou quelques décennies. Pour qu'il traverse des dizaines ou des centaines de milliers d'années, il faut que ces processus soient bloqués.
Le cas le plus fréquent est celui des milieux gorgés d'eau et privés d'oxygène : tourbières, fonds de lacs, berges de rivières, sédiments argileux. Dans ces conditions anaérobies, les organismes responsables de la décomposition ne peuvent pas agir. C'est ainsi qu'ont été conservées les lances de Schöningen, enfouies dans les dépôts d'un ancien lac, ou les pirogues et les arcs du Mésolithique, retrouvés dans les tourbières d'Europe du Nord.
D'autres milieux extrêmes jouent le même rôle protecteur. Le froid des glaciers et du pergélisol a préservé l'équipement d'Ötzi, l'homme des glaces, ou les objets des tombes scythesScythesPeuples nomades cavaliers des steppes eurasiennes (Ier millénaire av. J.-C.), réputés pour leur art animalier, leur orfèvrerie et leurs tombes à kourganes ; la culture de Pazyryk en est une expression orientale.→ de l'Altaï. L'aridité des déserts a conservé des objets en bois en Égypte ou dans le sud-ouest des États-Unis. Enfin, il existe des modes de conservation indirects : la carbonisation, qui transforme le bois en charbon presque indestructible, et la minéralisation, lorsque des minéraux remplacent ou moulent la matière organique. C'est ce dernier phénomène qui a permis de retrouver, à l'Abric Romaní, en Catalogne, les empreintes en creux d'outils néandertaliensNéandertaliensHumanité fossile d'Eurasie, robuste et adaptée au froid, éteinte vers 40 000 ans avant le présent.→ dans le travertin.7
Les premières traces : un bois invisible
Avant même de retrouver des objets en bois, les archéologues ont détecté leur existence de manière indirecte. Au microscope, le tranchant des outils de pierre conserve des traces d'usuretraces d'usureMicro-marques laissées sur un outil par son utilisation, étudiées en tracéologie pour reconstituer sa fonction.→ caractéristiques du matériau travaillé : un poli brillant, des stries, des émoussés. Dès les années 1980, ces analyses tracéologiques ont montré que certains éclats de pierre vieux de plus d'un million et demi d'années, en AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→ de l'Est, avaient servi à racler ou à couper du bois. Les premiers représentants du genre Homo travaillaient donc déjà ce matériau.
Des résidus végétaux conservés sur le tranchant des outils, comme des fibres ou des phytolithes, ces petites particules de silice produites par les plantes, viennent confirmer ces observations. Et sur certains sites exceptionnels, des fragments de bois eux-mêmes ont été retrouvés. À Gesher Benot Ya'aqov, en Israël, des sédiments vieux d'environ 780 000 ans ont livré des morceaux de bois, dont une planche présentant une surface polie, associés à des bifaces acheuléens. Ces vestiges sont difficiles à interpréter, mais ils témoignent d'une familiarité ancienne entre les hominines et les arbres.
Kalambo Falls : la plus ancienne construction du monde
En 2023, une découverte a fait reculer de plusieurs centaines de milliers d'années l'histoire de l'architecture en bois. Aux chutes de Kalambo, en Zambie, près de la frontière tanzanienne, l'équipe de Larry Barham, de l'université de Liverpool, a mis au jour deux troncs assemblés de manière intentionnelle. Le tronc supérieur a été façonné et entaillé pour s'emboîter dans le tronc inférieur, perpendiculaire. Des traces d'outils sont visibles sur les deux pièces.1

Grâce à la datation par luminescenceDatation par luminescenceMéthode datant le dernier chauffage ou la dernière exposition à la lumière de sédiments et minéraux, en mesurant l'énergie piégée dans le cristal.→, qui mesure le temps écoulé depuis la dernière exposition à la lumière des grains de sable entourant les vestiges, les chercheurs ont établi que la structure a au moins 476 000 ans. Elle aurait pu servir de base à une plateforme surélevée, à une passerelle ou à des fondations, dans une zone régulièrement inondée. Le même site a livré quatre autres objets en bois, datés de 390 000 à 324 000 ans : un coin, un bâton à fouir, une bûche découpée et une branche entaillée.1
« Oubliez l'étiquette d'âge de la pierre, regardez ce que faisaient ces gens », résumait Larry Barham.1 À une époque si lointaine que l'on ignore même quelle espèce humaine vivait à Kalambo, des hominines savaient donc assembler des pièces de bois pour modifier leur environnement. Une capacité de planification et de construction que l'on réservait jusque-là à des périodes bien plus récentes.
Clacton et Marathousa : les premières pointes
La plus ancienne arme en bois connue a été découverte en 1911, par un préhistorien amateur, Samuel Hazzledine Warren, sur la plage de Clacton-on-Sea, dans l'Essex. Il s'agit de l'extrémité d'une lance taillée dans du bois d'if, longue d'environ 37 centimètres et datée d'environ 400 000 ans. Warren crut d'abord avoir trouvé un bois de cervidé, avant de reconnaître une pointe façonnée.4

Pendant des décennies, de nombreux spécialistes ont douté de cette interprétation. Il paraissait impossible que des hominines aussi anciens aient pu concevoir et fabriquer une arme de chasse. Certains y voyaient plutôt un bâton à fouir. Il a fallu attendre la découverte des lances de Schöningen, dans les années 1990, pour que la pointe de Clacton soit généralement reconnue comme l'extrémité d'une lance, probablement une arme d'estoc tenue à la main.4
Plus récemment, le site grec de Marathousa 1Marathousa 1Site paléolithique de plein air du bassin de Mégalopolis, en Grèce, au bord d'un ancien lac, où furent trouvés les plus anciens outils en bois portatifs.→, dans le bassin de Mégalopolis, a livré des objets en bois travaillé vieux d'environ 430 000 ans, conservés dans les sédiments d'un ancien lac. Ils comptent parmi les plus anciens outils en bois portatifs connus en Europe, et confirment que les humains du PléistocènePléistocèneÉpoque géologique des grandes glaciations (env. −2,6 Ma à −11 700), couvrant l'essentiel de la préhistoire humaine.→ moyenPléistocène moyenSous-période géologique (environ 770 000 à 126 000 ans) marquée par une complexité comportementale croissante des hominines.→ maîtrisaient déjà le façonnage de ce matériau.
Schöningen, l'arsenal des chasseurs de chevaux
Entre 1994 et 1999, dans une mine de lignite à ciel ouvert de Schöningen, en Basse-Saxe, l'archéologue Hartmut Thieme a fait l'une des découvertes les plus importantes de l'histoire de la préhistoire. Dans les dépôts d'un ancien lac, au milieu de milliers d'os de chevaux portant des traces de découpe, son équipe a mis au jour une dizaine de lances en bois parfaitement conservées.3

Les lances complètes mesurent entre 1,84 et 2,53 mètres, pour un diamètre de 29 à 47 millimètres. La plupart sont taillées dans de l'épicéa, une seule dans du pin. Elles ont été façonnées avec un soin remarquable : la pointe est taillée dans la partie la plus dure du tronc, à la base de l'arbre, et le centre de gravité est placé vers l'avant, comme sur un javelot moderne. Deux bâtons plus courts, appointés aux deux extrémités, pourraient avoir servi de bâtons de jet.3
L'âge de ces armes a beaucoup varié. D'abord estimées à 380 000 ou 400 000 ans, elles ont ensuite été ramenées à environ 300 000 ans. En 2025, une nouvelle étude publiée dans Science Advances, fondée sur la racémisation des acides aminés conservés dans les opercules de petits escargots d'eau douce, les a datées d'environ 200 000 ans.2 Si cet âge se confirme, elles auraient été fabriquées par des Néandertaliens anciens. Quel que soit leur âge exact, les lances de Schöningen ont définitivement montré que les humains du Pléistocène moyen étaient des chasseurs organisés, capables de planifier une chasse collective au cheval sauvage.
Lances de jet ou lances d'estoc ?
Les lances de Schöningen ont relancé un vieux débat : les chasseurs du Paléolithique ancien et moyen lançaient-ils leurs armes, ou frappaient-ils leurs proies au corps à corps ? La question est importante, car la chasse à distance réduit considérablement les risques et suppose des capacités de coordination et de visée particulières.
Des expériences ont tenté de trancher. Des athlètes expérimentés, lanceurs de javelot, ont projeté des répliques de la lance II de Schöningen à 15 ou 20 mètres. Leur poids et leur équilibre se rapprochent de ceux de javelots modernes.3 D'autres pièces, comme la lance VI, qui ne s'affine pas vers l'arrière, sont plutôt interprétées comme des armes d'estoc. Les chasseurs disposaient sans doute des deux types d'armes, utilisés selon les circonstances.
Lehringen, la lance et l'éléphant
Un autre témoignage frappant vient de Lehringen, en Basse-Saxe. En 1948, des ouvriers y découvrirent le squelette d'un éléphant des forêts, entre les côtes duquel gisait une lance en bois d'if longue de près de 2,40 mètres. Datée d'environ 120 000 ans, elle a été fabriquée par des Néandertaliens.46

Le contexte suggère qu'elle a été utilisée pour abattre l'animal, peut-être enlisé au bord d'un lac. L'image d'un groupe de chasseurs s'attaquant à un pachyderme de plusieurs tonnes avec des lances en bois résume à elle seule l'audace de ces sociétés.
Le feu, outil du menuisier
Travailler le bois avec des outils de pierre demande du temps et de la patience. Mais les hominines ont rapidement découvert un allié précieux : le feu. En chauffant une pièce de bois avec précaution, on peut la redresser, la durcir, ou faciliter le raclage de ses parties carbonisées. Cette technique est encore utilisée par de nombreux peuples chasseurs pour fabriquer des pointes ou des bâtons à fouir.
La preuve la plus ancienne de cette pratique provient de Poggetti Vecchi, en Toscane. Ce site thermal, daté d'environ 171 000 ans, a livré plusieurs dizaines de bâtons en bois de buis, associés à des restes d'éléphants. L'analyse de leur surface a montré qu'ils avaient été partiellement carbonisés de manière contrôlée, puis raclés avec des outils de pierre pour obtenir une forme régulière. Les chercheurs y voient des bâtons à fouir, peut-être aussi utilisés pour d'autres tâches.5
Le choix du buis n'est pas anodin. C'est l'un des bois les plus durs et les plus denses d'Europe, très résistant à l'usure. Comme à l'Abric Romaní, où le pin sylvestre et le genévrier étaient choisis selon l'usage, les Néandertaliens de Poggetti Vecchi connaissaient les propriétés des différentes essences et sélectionnaient soigneusement leur matière première.
Néandertal, maître menuisier
Longtemps décrit comme un être fruste, l'homme de Néandertal apparaît aujourd'hui comme un artisan accompli du bois. L'exemple le plus éloquent vient de l'Abric Romaní, à Capellades, en Catalogne. Dans cet abri-sous-rocheAbri-sous-rocheCavité peu profonde au pied d'une falaise ou sous un surplomb rocheux, offrant un abri naturel ; lieu privilégié d'habitat et d'art rupestre préhistorique.→, des eaux calcaires ont moulé dans le travertin les objets en bois abandonnés par les Néandertaliens entre 62 000 et 40 000 ans. Une étude publiée en octobre 2026 y a identifié deux lances de 2,45 et 1,99 mètres, un gourdin taillé dans un seul bloc, des plateaux d'écorce posés près des foyers, des bâtons à fouir et une perche de plus de cinq mètres soutenant sans doute un pare-vent autour d'une zone de repos.7
À Aranbaltza, au Pays basque, un bâton à fouir néandertalien en if a été daté d'environ 90 000 ans. Et partout en Europe, les Néandertaliens fixaient leurs outils de pierre sur des manches en bois à l'aide d'une colle qu'ils fabriquaient en chauffant de l'écorce de bouleau. Ce brai de bouleau, retrouvé sur plusieurs sites, suppose une maîtrise remarquable de la température. Des expériences récentes suggèrent même qu'il possédait des propriétés antibactériennes, ce qui aurait pu en faire un remède pour soigner les plaies.13
Le manche est une invention capitale. En fixant une pointe de pierre au bout d'une hampe de bois, on crée un outil composite, plus efficace et plus polyvalent que chacune de ses parties. Cette technique, attestée chez les Néandertaliens comme chez les premiers Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→ africains, marque une étape décisive dans l'histoire des technologies.
Sapiens et la révolution des armes de jet
Avec l'arrivée d'Homo sapiens en Europe, il y a plus de 40 000 ans, l'équipement en bois se diversifie encore. Les chasseurs du Paléolithique supérieurPaléolithique supérieurDernière phase du Paléolithique (env. 45 000 à 10 000 ans), marquée par Homo sapiens en Europe, l'art, les parures et une succession de cultures (AurignacienAurignacienPlus ancienne culture du Paléolithique supérieur européen (env. −43 000 à −33 000), associée à l'arrivée d'Homo sapiens et aux premières œuvres d'art.→, GravettienGravettienCulture du Paléolithique supérieur (env. −33 000 à −21 000) répartie de l'Atlantique à la Sibérie, célèbre pour ses statuettes féminines en ivoire (« Vénus ») et, à Dolní Věstonice, la plus ancienne céramique cuite.→, SolutréenSolutréenCulture du Paléolithique supérieur européen (env. −22 000 à −17 000), remarquable par ses pointes lithiques en feuille de laurier taillées en retouche plate. Contemporain de la deuxième phase d'art de la grotte Cosquer.→, MagdalénienMagdalénienDernière grande culture du Paléolithique supérieur (env. −17 000 à −12 000), apogée de l'art pariétal (Lascaux).→).→ utilisent le propulseur, un bâton muni d'un crochet qui prolonge le bras et permet de lancer une sagaie bien plus loin et plus fort. Les exemplaires conservés sont souvent en bois de renne, mais beaucoup étaient sans doute en bois végétal et ont disparu.
Puis vient l'arc, peut-être l'une des inventions les plus importantes de la préhistoire. Les plus anciennes preuves directes de flèches en bois proviennent de Stellmoor, près de Hambourg, où des chasseurs de rennes ont abandonné il y a environ 12 000 ans une centaine de hampes de flèches en pin, dans les sédiments d'un ancien lac. Mais des pointes de projectiles en pierre beaucoup plus anciennes, en Afrique et en Asie, suggèrent que l'arc pourrait avoir été inventé bien plus tôt.
Le bois sert aussi à bâtir. Sur le site d'Ohalo II, au bord du lac de Tibériade, en Israël, des chasseurs-cueilleurs ont construit il y a environ 23 000 ans des huttes de branchages, dont les sols ont livré des milliers de graines et des restes de lits végétaux. Partout, les hommes du Paléolithique supérieur s'abritaient sous des structures de bois, de peaux et de végétaux dont il ne reste presque rien.
Cette rareté des vestiges explique un paradoxe. Le Paléolithique supérieur est la période la mieux documentée de la préhistoire européenne, avec ses grottes ornées, ses parures et ses outils en os et en bois de cervidé. Mais ses objets en bois végétal restent presque entièrement inconnus, à l'exception de quelques pièces carbonisées ou conservées dans des milieux humides. On devine pourtant leur présence partout : dans les traces d'emmanchement des pointes, dans les foyers, dans les trous de poteaux des habitations, et jusque dans les gestes représentés sur les parois.
Pagaies et pirogues du Mésolithique
À la fin de la dernière période glaciaire, il y a un peu moins de 12 000 ans, les forêts reconquièrent l'Europe. Les chasseurs-cueilleurs du MésolithiqueMésolithiquePériode intermédiaire entre Paléolithique et NéolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la céramique, à partir d'env. −10 000.→ (env. −10 000 à −6 000 en Europe), encore fondée sur la chasse et la cueillette.→ vivent désormais au milieu des arbres, au bord des lacs, des rivières et des côtes. Le bois devient plus que jamais le matériau de base de leur existence. Et les tourbières du nord de l'Europe ont conservé un nombre exceptionnel de leurs objets.

À Star Carr, dans le Yorkshire, au bord d'un ancien lac, des chasseurs ont aménagé il y a plus de 11 000 ans des plateformes de bois le long de la rive et abandonné une pagaie, l'une des plus anciennes connues.10 Elle témoigne d'une navigation lacustre déjà bien établie.
La plus ancienne embarcation du monde
Les embarcations elles-mêmes ont parfois survécu. En 1955, lors de la construction d'une autoroute près du village de Pesse, aux Pays-Bas, des ouvriers ont mis au jour une pirogue monoxyle taillée dans un tronc de pin sylvestre. Longue de 2,98 mètres et large de 44 centimètres, elle a été datée par le radiocarbone d'entre 8040 et 7510 avant notre ère. C'est la plus ancienne embarcation connue au monde.8

Pour fabriquer une pirogue monoxyle, on évidait un tronc à l'aide du feu et d'outils de pierre ou d'os, en brûlant progressivement le bois puis en raclant les parties carbonisées. Ces embarcations simples permettaient de pêcher, de chasser le gibier d'eau, de transporter des matériaux et de se déplacer rapidement le long des cours d'eau. Elles ont joué un rôle essentiel dans l'occupation des zones humides de l'Europe mésolithique.
Les premiers arcs
Les tourbières danoises ont livré les plus anciens arcs connus au monde. Découverts à Holmegaard, au sud de la Seeland, ils datent d'environ 7000 avant notre ère. Taillés dans du bois d'orme, ils mesurent généralement entre 1,70 et 1,80 mètre. Leurs branches sont larges et parallèles, leur poignée étroite et rigide, et l'arc plie sur toute sa longueur jusqu'aux pointes.9

Le choix de l'orme s'explique simplement : l'if, considéré comme le meilleur bois d'arc d'Europe, n'est arrivé au Danemark qu'au IIIe millénaire avant notre ère. Les archers mésolithiques utilisaient donc le meilleur bois disponible, et leur conception était si efficace que des archers modernes s'en inspirent encore pour fabriquer des arcs de tir à longue distance.9 Fabriquer un bon arc demande de savoir choisir un arbre, de le fendre dans le sens des fibres, de laisser sécher le bois, puis de l'amincir patiemment pour que les deux branches plient de manière égale. Un savoir-faire de spécialiste, transmis de génération en génération.
Avec l'arc, la chasse change d'échelle. Une flèche portée par un arc peut atteindre une proie à plusieurs dizaines de mètres, avec une grande précision. Le gibier des forêts mésolithiques, cerfs, chevreuils, sangliers, aurochs, se chasse désormais à l'affût ou à l'approche, souvent avec l'aide de chiens. Les pointes de flèches en silex, minuscules et standardisées, appelées microlithes, sont la trace la plus courante de cette révolution, mais c'est le bois de l'arc et des hampes qui en faisait toute l'efficacité.
Le Néolithique, une civilisation du bois
Avec l'arrivée de l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines.→ en Europe, à partir du VIIe millénaire avant notre ère, le bois prend une place encore plus importante. Les premiers agriculteurs défrichent les forêts à la hache de pierre polie, construisent de grandes maisons à charpente de bois, fabriquent des araires, des manches de faucilles, des récipients, des cuillères, des peignes. Les grandes maisons danubiennes, longues de plusieurs dizaines de mètres, reposaient sur des centaines de poteaux de chêne.
Les puits néolithiques comptent parmi les vestiges en bois les plus impressionnants de cette époque. En Allemagne, plusieurs puits cuvelés de planches de chêne, construits vers 5100 ou 5000 avant notre ère, ont été retrouvés presque intacts, grâce à l'eau qui les remplissait. Leur assemblage, en caissons de planches emboîtées, témoigne d'une technique de charpenterie très élaborée, à une époque où les outils étaient encore en pierre.
Dans les régions humides, les communautés néolithiques ont aussi construit des chemins de bois pour traverser les marais. Le plus célèbre est le Sweet Track, dans le Somerset, en Angleterre. Grâce à la dendrochronologie, on sait que les arbres utilisés pour le construire ont été abattus au cours de l'hiver 3807-3806 avant notre ère. Long de près de deux kilomètres, ce chemin de planches posées sur des piquets croisés permettait de traverser les marais des Somerset Levels.12 Les villages lacustres des Alpes, construits sur pilotis au bord des lacs de Suisse, d'Allemagne et d'Italie, ont eux aussi livré des milliers d'objets en bois parfaitement conservés.
Ötzi, une panoplie de bois
L'exemple le plus parlant de l'importance du bois au Néolithique est sans doute celui d'Ötzi, l'homme des glaces retrouvé en 1991 dans les Alpes de l'Ötztal, à la frontière italo-autrichienne. Mort il y a environ 5 300 ans, il a été conservé avec tout son équipement par la glace du glacier.11

Or cet équipement est d'abord un équipement de bois. Ötzi portait un arc en if long de 1,82 mètre, encore inachevé, et un carquois contenant des hampes de flèches en bois de viorne et de cornouiller. Sa hache à lame de cuivre était emmanchée dans un manche d'if, son poignard en silex dans un manche de frêne. Il transportait une hotte à armature de bois, et des récipients en écorce de bouleau.11 Chaque objet était fabriqué dans l'essence la mieux adaptée à son usage : l'if pour sa souplesse et sa résistance, le frêne pour sa dureté, la viorne pour la rectitude de ses tiges.
Sans la glace, il ne serait resté d'Ötzi que quelques os, une lame de cuivre et quelques silex. Ce contraste résume toute la difficulté de l'archéologie préhistorique : l'immense majorité de ce qu'utilisaient nos ancêtres a disparu, et nous devons reconstruire leur monde à partir de ce qui reste.
Les gestes du menuisier préhistorique
Comment travaillait-on le bois sans métal ? Les outils de pierre offrent une palette de gestes plus riche qu'on ne l'imagine. Pour abattre un jeune arbre ou sectionner une branche, on pouvait l'entailler tout autour avec un éclat tranchant, puis la casser. Pour obtenir une longue pièce droite, on fendait le tronc dans le sens des fibres à l'aide de coins de bois ou de bois de cervidé. Pour donner forme à une pointe ou à un manche, on raclait patiemment la surface avec des racloirs, des encoches et des denticulés, des outils de pierre dont le tranchant est adapté à ce travail.
Le feu complétait cette panoplie. En chauffant la pièce, on la redressait ou on la courbait. En carbonisant légèrement une surface, on la rendait plus facile à racler. En brûlant progressivement l'intérieur d'un tronc, on pouvait l'évider pour en faire un récipient ou une pirogue. Les expériences d'archéologie expérimentale montrent qu'une lance comparable à celles de Schöningen demande plusieurs heures de travail, et qu'un arc de type Holmegaard en réclame plusieurs jours.
Au Néolithique, la hache et l'herminette en pierre polie, emmanchées sur du bois, transforment radicalement les possibilités. Elles permettent d'abattre de grands arbres, d'équarrir des poutres, de tailler des planches. Des expériences ont montré qu'une hache néolithique bien affûtée peut abattre un chêne de taille moyenne en moins d'une heure. C'est cette capacité à travailler le bois à grande échelle qui a rendu possibles les maisons, les puits et les chemins de bois des premiers agriculteurs.
Le bois, carburant de l'humanité
Avant d'être un matériau de construction, le bois fut un combustible. La maîtrise du feu, dont les plus anciennes traces probables remontent à plus d'un million d'années en Afrique du Sud, dans la grotte de Wonderwerk, a profondément transformé la vie des hominines : cuisson des aliments, chaleur, protection contre les prédateurs, lumière permettant d'allonger la journée, rassemblement autour du foyer. Tout cela reposait sur la collecte quotidienne de grandes quantités de bois.
Les charbons de bois retrouvés dans les foyers préhistoriques sont d'ailleurs l'une des principales sources d'information sur les forêts du passé. Leur étude, appelée anthracologie, permet d'identifier les essences brûlées et de reconstituer la végétation qui entourait les sites. À l'Abric Romaní, par exemple, plus de 90 % des charbons proviennent du pin sylvestre, signe que l'abri était entouré de forêts de conifères.7
Le choix du combustible n'était pas laissé au hasard. Certains bois brûlent vite et chauffent fort, d'autres se consument lentement et produisent des braises durables, d'autres encore dégagent une fumée utile pour sécher ou fumer la viande. Les chasseurs-cueilleurs actuels connaissent finement ces propriétés, et tout indique que leurs lointains prédécesseurs les connaissaient aussi.
Ce que nous apprennent les chasseurs-cueilleurs d'aujourd'hui
Pour imaginer la place du bois dans la vie préhistorique, les archéologues se tournent aussi vers les sociétés de chasseurs-cueilleurs observées par les ethnologues. Chez les Aborigènes d'Australie, l'équipement traditionnel comprend des lances, des propulseurs, des boucliers, des bâtons à fouir, des boomerangs et des plats en bois, alors que les outils de pierre sont relativement peu nombreux et servent surtout à fabriquer et à entretenir ces objets. Chez les San du Kalahari, l'arc, les flèches, le bâton à fouir et les récipients sont en bois ou en matières végétales.
Ces comparaisons ne permettent pas de reconstituer précisément la culture d'un groupe disparu, mais elles donnent un ordre de grandeur. Dans une société de chasseurs-cueilleurs, la pierre ne représente souvent qu'une petite partie de l'équipement. Le reste, l'essentiel, est fait de bois, d'écorce, de fibres, de peaux et de tendons. C'est cette part invisible que les rares découvertes en bois préhistoriques permettent d'entrevoir.
Les glaciers qui fondent, une chance et une menace
Paradoxalement, le réchauffement climatique offre aujourd'hui aux archéologues de nouvelles occasions de retrouver des objets en bois. Dans les montagnes de Norvège, des Alpes ou des Rocheuses, la fonte des névés et des glaciers libère des flèches, des arcs, des bâtons et des outils perdus par des chasseurs il y a parfois plusieurs milliers d'années. Ces objets, conservés intacts dans la glace, apparaissent soudain à l'air libre.
Mais cette chance est aussi une course contre la montre. Une fois exposé, le bois se dégrade en quelques saisons. Les archéologues des glaces arpentent donc chaque été les zones de fonte pour collecter ces vestiges avant qu'ils ne disparaissent définitivement. Le même phénomène menace les tourbières, asséchées par le drainage et la hausse des températures, qui risquent de perdre les trésors de bois qu'elles conservent depuis des millénaires.
Comment les archéologues étudient-ils le bois ?
Lorsqu'un objet en bois est découvert, il faut agir vite. Un bois gorgé d'eau, exposé brutalement à l'air, se rétracte, se fissure et peut se désagréger en quelques heures. Les archéologues le maintiennent donc humide, le documentent, puis le confient à des laboratoires spécialisés qui remplacent progressivement l'eau contenue dans ses cellules par des substances stabilisantes, avant de le sécher lentement.
L'identification de l'essence se fait au microscope, en observant la structure des cellules du bois en coupe. Les traces de façonnage, de coupe ou de brûlure sont étudiées à la loupe binoculaire et au microscope électronique, et de plus en plus par imagerie en trois dimensions ou par tomographie, qui permettent d'examiner l'intérieur des objets sans les abîmer.
Pour la datation, les méthodes varient selon l'âge des vestiges. Pour les derniers 50 000 ans, le radiocarbone peut être appliqué directement au bois. Pour les périodes plus récentes, la dendrochronologie, qui compare la succession des cernes de croissance des arbres avec des séries de référence, permet parfois de dater l'abattage d'un arbre à l'année près, comme pour le Sweet Track. Pour les périodes plus anciennes, on date les sédiments qui entourent les objets, par luminescence, par paléomagnétisme ou, comme à Schöningen, par la racémisation des acides aminés conservés dans des coquilles.2
Ce que le bois change à notre vision de la Préhistoire
Chaque découverte d'objet en bois préhistorique a eu un effet comparable : elle a révélé chez nos ancêtres des capacités que l'on ne soupçonnait pas. La lance de Clacton a d'abord été jugée trop sophistiquée pour son époque. Les lances de Schöningen ont imposé l'image de chasseurs organisés. Les troncs de Kalambo ont montré que l'on construisait déjà il y a près d'un demi-million d'années. Les empreintes de l'Abric Romaní ont dévoilé l'intérieur aménagé d'un campement néandertalien.17
Ces trouvailles invitent à relire autrement les sites où le bois a disparu. Derrière chaque bifacebifaceOutil de pierre taillé sur ses deux faces pour obtenir une forme et des tranchants réguliers.→, chaque racloir, chaque pointe de pierre, il faut imaginer les manches, les hampes, les bâtons, les récipients et les structures qui les accompagnaient. Les outils de pierre servaient souvent à fabriquer ces objets de bois, qui constituaient le cœur de la technologie préhistorique.
Le travail du bois a aussi joué un rôle dans l'évolution de nos capacités cognitives. Fabriquer une lance équilibrée, un arc efficace ou une pirogue suppose de choisir un arbre, d'anticiper le séchage et la déformation du bois, d'enchaîner de longues séquences de gestes, parfois sur plusieurs jours. Ces chaînes opératoires complexes, transmises par l'apprentissage, témoignent d'une planification et d'une capacité d'abstraction remarquables.
Un âge du bois ?
Certains archéologues proposent aujourd'hui, avec un brin de provocation, de rebaptiser l'âge de la pierre en âge du bois. L'idée n'est pas de remplacer une étiquette par une autre, mais de rappeler que la pierre n'a été conservée que par hasard, parce qu'elle est indestructible, et qu'elle ne représente qu'une petite partie de ce que nos ancêtres fabriquaient.
Chaque année, de nouvelles découvertes viennent enrichir ce corpus fragile. Les mines de lignite, les fonds de lacs, les tourbières, les glaciers qui fondent sous l'effet du réchauffement climatique livrent des objets que l'on croyait perdus à jamais. Et des méthodes nouvelles, comme l'étude des empreintes minéralisées ou des résidus microscopiques, permettent de retrouver la trace du bois là où il a disparu.
Le monde de bois de la Préhistoire ne sera jamais entièrement reconstitué. Mais chaque lance, chaque pagaie, chaque empreinte nous rapproche un peu plus de la réalité vécue par nos ancêtres : celle d'êtres humains qui, depuis des centaines de milliers d'années, ont fait de la forêt leur atelier.
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