Un continent-laboratoire
Il y a quarante mille ans, l'immense plaine qui s'étend de l'Atlantique à la Sibérie orientale formait un seul domaine ouvert, froid et venteux, parcouru par les troupeaux de mammouths, de rennes et de chevaux. C'est dans cette steppe à mammouthsSteppe à mammouthsVaste écosystème froid et sec de steppe-toundra couvrant l'Eurasie glaciaire, peuplé de mammouths, rhinocéros laineux, rennes, chevaux et bisons.→Steppe à mammouthsÉcosystème glaciaire aujourd'hui disparu, mêlant prairie sèche et toundra, très riche en grands herbivores.→ que les premiers Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→ d'Europe de l'Est ont installé leurs campements, enterré leurs morts et sculpté l'ivoire. Les sites russes et sibériens du PaléolithiquePaléolithiquePériode la plus ancienne et la plus longue de la préhistoire (env. −3,3 Ma à −12 000), définie par les outils de pierre taillée et un mode de vie de chasse et de cueillette.→ supérieurPaléolithique supérieurDernière phase du Paléolithique (env. 45 000 à 10 000 ans), marquée par Homo sapiens en Europe, l'art, les parures et une succession de cultures (AurignacienAurignacienPlus ancienne culture du Paléolithique supérieur européen (env. −43 000 à −33 000), associée à l'arrivée d'Homo sapiens et aux premières œuvres d'art.→, GravettienGravettienCulture du Paléolithique supérieur (env. −33 000 à −21 000) répartie de l'Atlantique à la Sibérie, célèbre pour ses statuettes féminines en ivoire (« Vénus ») et, à Dolní Věstonice, la plus ancienne céramique cuite.→, SolutréenSolutréenCulture du Paléolithique supérieur européen (env. −22 000 à −17 000), remarquable par ses pointes lithiques en feuille de laurier taillées en retouche plate. Contemporain de la deuxième phase d'art de la grotte Cosquer.→, MagdalénienMagdalénienDernière grande culture du Paléolithique supérieur (env. −17 000 à −12 000), apogée de l'art pariétal (Lascaux).→).→ comptent parmi les plus riches du monde, et depuis une décennie, l'analyse de l'ADNADNMolécule porteuse de l'information génétique, utilisée pour reconstruire les liens de parenté entre espèces.→ ancienADN ancienMatériel génétique conservé dans des vestiges anciens, souvent dégradé, séquencé grâce à des techniques de pointe.→ en a fait un laboratoire exceptionnel pour comprendre le peuplement de l'Eurasie.

Loin d'être une marge reculée, la plaine d'Europe orientale a été l'un des théâtres majeurs de l'expansion de notre espèce. Les archéologues y ont mis au jour des concentrations de sites d'une densité remarquable, des ateliers de taille, des foyers, des fosses de stockage et des structures d'habitat qui témoignent d'une occupation durable et organisée. Trois ensembles résument à eux seuls cette histoire : Kostenki sur le Don, Sungir près de Vladimir, et Mal'ta-Buret' en Sibérie méridionale. Chacun éclaire une facette différente de ces sociétés, leur génétique, leurs rites funéraires, leur art.
Pendant longtemps, le récit du Paléolithique supérieur s'est écrit presque exclusivement à partir des sites de France et d'Espagne, Lascaux, Chauvet, Altamira. L'est du continent faisait figure de parent pauvre, faute de grottes ornées comparables. Les recherches des dernières décennies ont corrigé ce déséquilibre : la plaine n'a pas d'art pariétalArt pariétalArt réalisé sur les parois des grottes et abris (peintures, gravures), par opposition à l'art mobilier.→ spectaculaire parce qu'elle n'a presque pas de grottes, mais elle possède un art mobilier et des sépultures qui comptent parmi les plus riches du monde, et une profondeur chronologique qui en fait un point d'entrée privilégié de Homo sapiens en Europe.
Kostenki-Borshchevo : aux portes de l'Europe
Sur la rive droite du Don, à quelques centaines de kilomètres au sud de Moscou, le complexe de Kostenki-Borshchevo regroupe une vingtaine de sites étagés sur des terrasses. L'occupation humaine y commence très tôt, vers quarante-cinq à quarante mille ans, ce qui place Kostenki parmi les premières têtes de pont de Homo sapiens en Europe. Les niveaux les plus anciens ont livré des outils, des parures en coquillage et en ivoire, et des couches de cendres volcaniques qui aident à caler précisément la chronologie.

C'est à Kostenki 14, un gisement surnommé Markina Gora, qu'a été découvert en 1954 un squelette masculin presque complet. En 2014, une équipe internationale a séquencé son génome à partir d'un fragment d'os, obtenant l'un des plus anciens génomes humains d'Europe, daté d'environ trente-six à trente-huit mille ans1. Les résultats ont été spectaculaires. L'homme de Markina Gora appartenait déjà à une population dont la structure génétique préfigure celle des Européens actuels : on y retrouve les trois grandes composantes qui se recombineront plus tard en Europe. Son ADN portait aussi un peu plus de segments néandertaliensNéandertaliensHumanité fossile d'Eurasie, robuste et adaptée au froid, éteinte vers 40 000 ans avant le présent.→, et plus longs, que celui des Européens d'aujourd'hui, trace d'un métissageMétissageCroisement génétique entre populations ou espèces humaines ; entre Néandertal et Homo sapiens, il a laissé 1 à 2 % d'ADN néandertalien chez les non-Africains.→ ancien avec les Néandertaliens, survenu plus de quarante-cinq mille ans auparavant. Les auteurs en ont conclu que les lignées de l'Eurasie occidentale et de l'Asie de l'Est s'étaient déjà séparées à cette date, et que la trame génétique de l'Europe plongeait ses racines dans le Paléolithique supérieur5.
Kostenki illustre aussi une prouesse technique des chasseurs de la plaine : les habitations circulaires bâties en os de mammouth. À Kostenki 11, les archéologues ont étudié une structure annulaire de près de douze mètres de diamètre, édifiée voici environ vingt-cinq mille ans à partir des ossements d'au moins soixante mammouths, dont une soixantaine de crânes et une cinquantaine de mandibules2. Longtemps interprétés comme des huttes d'hiver, ces anneaux posent question : l'analyse récente a révélé des restes de bois carbonisé et des graines, mais une intensité d'occupation plus faible qu'attendu pour un camp de base permanent. Lieu de stockage, structure rituelle, abri saisonnier ? Le débat reste ouvert, mais l'ampleur de l'ouvrage, une des plus grandes de l'âge glaciaire, témoigne d'une maîtrise collective impressionnante.
Ces anneaux de mammouth ne sont pas isolés : on en connaît une soixantaine à travers l'Ukraine et la plaine russe occidentale, souvent associés à des fosses creusées à proximité, interprétées tour à tour comme des réserves de nourriture, des dépôts de combustible, des décharges ou des carrières de loess. Dans un paysage presque sans bois, les os et les défenses de mammouth constituaient la charpente, le mobilier et parfois le combustible des campements. Rassembler les restes de dizaines de bêtes, qu'ils aient été chassés ou, plus vraisemblablement, collectés sur des carcasses accumulées, représentait un effort logistique considérable, signe d'une planification sur le long terme et d'une connaissance intime du territoire.
Sungir : la mort parée d'ivoire
À quelque deux cents kilomètres à l'est de Moscou, près de Vladimir, le site de Sungir a livré l'un des ensembles funéraires les plus extraordinaires de toute la PréhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.→. Daté d'environ trente-quatre à trente mille ans, il doit sa célébrité à des sépultures ornées de dizaines de milliers de perles d'ivoire de mammouthIvoire de mammouthDéfense de mammouth travaillée par les artisans paléolithiques pour sculpter figurines, perles, sagaies et parures.→, chacune percée et polie à la main, représentant un investissement de travail considérable.

La tombe d'un homme adulte comptait à elle seule plusieurs milliers de perles, disposées en rangées qui dessinent le tracé de vêtements aujourd'hui disparus : capuche, chemise, pantalon, bottes. Mais c'est la double sépulture d'enfants qui frappe le plus. Deux adolescents y reposaient tête contre tête, couverts de parures et accompagnés d'un mobilier exceptionnel, dont de longues sagaies taillées dans de l'ivoire de mammouth redressé, parmi les plus grandes connues, ainsi que des disques ajourés, des bâtons percés et des figurines animales. La quantité d'ivoire travaillé, la sophistication des objets et l'énergie dépensée pour ces jeunes défunts suggèrent une société capable de rites complexes et peut-être de hiérarchies sociales naissantes.
En 2017, l'étude génétique des individus de Sungir a renouvelé notre lecture du site3. Les chercheurs ont montré que les personnes inhumées ensemble n'étaient pas des parents proches : aucune n'était liée au troisième degré ou plus. Ce résultat a une portée considérable, car il indique que ces chasseurs, à l'image de nombreux peuples récents, évitaient les unions entre proches en organisant des réseaux d'échange matrimonial entre groupes. L'analyse a aussi révélé que l'un des adolescents, longtemps considéré comme une fille, était en réalité un garçon. Génétiquement, les habitants de Sungir se rattachaient aux populations du Paléolithique supérieur européen et se montraient proches de celles de Kostenki, confirmant l'unité d'un vaste monde de chasseurs à travers la plaine.
Le travail investi dans ces parures donne le vertige. On a estimé que la fabrication d'une seule perle, débitée, percée et polie dans l'ivoire, exigeait de l'ordre d'une heure de travail ; les milliers de perles d'une seule sépulture représentent donc des mois d'effort cumulé, bien avant le décès. Les corps étaient en outre saupoudrés d'ocreOcrePigment minéral (oxydes de fer) rouge ou jaune, utilisé dès la préhistoire pour la parure, les rites funéraires et l'art.→ rouge, pigment chargé de sens dans tout le Paléolithique supérieur, et accompagnés d'objets énigmatiques comme des disques d'ivoire ajourés ou un petit cheval-pendentif finement gravé. Que l'on ait consacré une telle débauche de biens à des enfants, dont la contribution économique restait limitée, suggère que le statut pouvait se transmettre ou se conférer indépendamment de l'âge, indice précieux sur l'organisation sociale de ces communautés.
Mal'ta-Buret' : l'enfant de Sibérie et les Anciens Nord-Eurasiens
À des milliers de kilomètres vers l'est, non loin du lac Baïkal, les sites jumeaux de Mal'ta et Buret' ont livré un art mobilier d'une richesse rare pour la Sibérie. Mal'ta a notamment fourni une trentaine de statuettes féminines en ivoire, les fameuses Vénus, ainsi que des oiseaux sculptés aux ailes déployées, des plaquettes gravées et des parures. Ce répertoire, caractéristique du Paléolithique supérieur européen, est exceptionnel si loin à l'est, et il tisse un fil culturel ténu mais réel entre les deux extrémités de la steppeSteppeVaste plaine herbeuse semi-aride d'Eurasie, sans arbres, propice à l'élevage nomade et au cheval ; corridor de circulation des peuples et des techniques de la préhistoire récente.→.

La plus grande surprise est pourtant venue d'une tombe d'enfant. En 2014, le séquençageSéquençageLecture de l'ordre des bases (A, T, G, C) d'une molécule d'ADN ; le séquençage à haut débit lit des millions de fragments en parallèle.→ du génome d'un jeune garçon de Mal'ta, baptisé MA-1 et âgé d'environ vingt-quatre mille ans, a livré l'un des plus anciens génomes humains modernes alors connus4. Son ADN a révélé une population jusque-là insoupçonnée, que les généticiens nomment désormais les Anciens Nord-EurasiensAnciens Nord-EurasiensPopulation paléolithique sibérienne (type Mal'ta) ancêtre à la fois des Européens et d'une partie des Amérindiens.→. MA-1 était apparenté aux Eurasiens de l'Ouest, et non aux Asiatiques de l'Est pourtant géographiquement plus proches, mais il partageait aussi une part importante de son héritage avec les Amérindiens. Les auteurs ont estimé qu'une fraction notable de l'ascendance amérindienne, de l'ordre de quatorze à trente-huit pour cent, dérivait d'une population apparentée à celle de Mal'ta.
Cette découverte a réécrit le récit du peuplement des AmériquesPeuplement des AmériquesEnsemble des migrations ayant conduit Homo sapiens à occuper le continent américain, depuis la Béringie ; sa date et ses routes restent débattues.→. Avant Mal'ta, on imaginait les premiers Américains comme une simple extension des populations d'Asie orientale. Le génome de l'enfant sibérien a montré qu'ils résultaient en réalité d'un mélange entre une lignée est-asiatique et cette mystérieuse population nord-eurasienne, elle-même parente des chasseurs européens de l'âge glaciaire. En d'autres termes, l'enfant de Mal'ta est un cousin lointain à la fois des Européens d'aujourd'hui et des peuples autochtones du continent américain. Des signatures génétiques comparables, retrouvées sur d'autres sites sibériens plus récents, montrent que cette composante a persisté dans la région à travers le dernier maximum glaciaireDernier Maximum GlaciaireApogée de la dernière glaciation (env. 26 000 à 19 000 ans), aux calottes glaciaires maximales ; il repousse les populations vers des refuges méridionaux.→.
Le site lui-même mérite qu'on s'y attarde. Les fouilles anciennes y ont reconnu des habitations semi-enterrées, aux parois renforcées de bois de renne et d'os de grands mammifères, organisées autour de foyers. L'enfant MA-1 reposait dans une fosse tapissée d'ocre, paré d'un collier, d'un diadème, d'un pendentif en forme d'oiseau et d'une plaquette gravée, un mobilier funéraire qui fait directement écho aux pratiques observées à l'autre bout de la plaine. Les oiseaux sculptés de Mal'ta, souvent interprétés comme des cygnes ou des oies en vol, et les Vénus à la silhouette parfois vêtue d'un épais vêtement à capuche, dessinent un univers symbolique cohérent, à des milliers de kilomètres des sites européens mais étrangement familier.
La steppe à mammouths et l'art d'un monde glaciaire
Pour comprendre ces sociétés, il faut imaginer leur environnement. Au plus froid de la dernière glaciation, l'Europe de l'Est et la Sibérie étaient couvertes par la steppe à mammouthsSteppe à mammouthsÉcosystème glaciaire aujourd'hui disparu, mêlant prairie sèche et toundra, très riche en grands herbivores.→, un écosystème aujourd'hui disparu, mélange de prairies sèches et de toundra, extraordinairement productif en grands herbivores. Mammouths laineux, rhinocéros laineux, bisons, chevaux, rennes et bœufs musqués y vivaient en abondance. De ce monde, les chasseurs tiraient tout : la viande, les peaux pour les vêtements et les tentes, les tendons, et surtout l'ivoire et les os, matières premières incontournables en un pays presque sans arbres.
Cet équilibre reposait sur un climatClimatConditions atmosphériques moyennes d'une région sur le long terme ; ses variations (glaciations, aridifications) ont orienté migrations, agriculture et effondrements de sociétés préhistoriques.→ rigoureux et sec. À la fin de la dernière glaciation, le réchauffement et l'expansion des forêts ont peu à peu disloqué la steppe à mammouths, dont les grands herbivores ont décliné puis, pour beaucoup, disparu. Avec eux s'est effacé le fondement économique de ces sociétés, contraintes de se réinventer. Mais pendant des dizaines de milliers d'années, cet écosystème unique avait nourri certaines des cultures les plus inventives de la Préhistoire.
L'os et l'ivoire de mammouth servaient à bâtir les habitations, à fabriquer les armes, les aiguilles à chas, les parures et les œuvres d'art. L'art mobilierArt mobilierObjets d'art transportables (statuettes, gravures sur os ou ivoire), comme les Vénus paléolithiques.→ de ces sites, statuettes féminines, oiseaux, animaux stylisés, perles par milliers, révèle des univers symboliques élaborés et une virtuosité technique qui n'a rien à envier à celle des grands sites d'Europe occidentale. La parure, en particulier, occupe une place centrale : loin d'être un simple ornement, elle signalait l'appartenance, le statut, peut-être l'âge ou le rôle social, et elle accompagnait les morts dans l'au-delà.
Ces traditions s'inscrivent dans le grand courant culturel du GravettienGravettienCulture du Paléolithique supérieur (env. −33 000 à −21 000) célèbre pour ses statuettes féminines, les « Vénus ».→ et de ses prolongements orientaux, qui unit, sur des milliers de kilomètres, des groupes partageant des techniques de taille, des armes et des codes esthétiques communs. Ce que la génétique confirme aujourd'hui, l'archéologie le pressentait : la plaine n'isolait pas, elle reliait. Les perles de Sungir, les Vénus de Mal'ta et le génome de Kostenki racontent la même histoire, celle d'un vaste réseau de chasseurs adaptés au froid, mobiles, inventifs, dont l'héritage biologique et culturel irrigue encore une grande partie de l'humanité actuelle. De la vallée du Don au lac Baïkal, le Paléolithique supérieur de Russie et de Sibérie n'est pas une province marginale de la Préhistoire : c'est l'une de ses salles de machines.
Je note la source pour un prochain article. Le niveau de détail est exactement ce qu'il me faut.