Sur la route qui relie Maroua à Garoua, dans le département du Mayo-Louti, un affleurement de marbre clair émerge de la savane sèche du nord du Cameroun. À ses abords, près du village de Bidzar (parfois orthographié Bitzar), des centaines de dalles portent un étrange vocabulaire de signes gravés : des cercles isolés ou emboîtés, des réseaux de lignes, des spirales, des cuvettes creusées à même la pierre. On en dénombre près de cinq cents, réparties sans ordre apparent sur une bande de dalles longue d'environ deux kilomètres et demi. Ces pétroglyphesPétroglypheGravure réalisée sur une surface rocheuse par piquetage, incision ou abrasion, par opposition à la peinture rupestre ; art préhistorique répandu sur tous les continents.→ constituent l'un des ensembles d'art rupestreArt rupestreEnsemble des représentations graphiques (peintes ou gravées) réalisées sur des parois, dalles ou blocs rocheux.→ les plus remarquables d'AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→ centrale, et l'un des plus déconcertants : nul ne sait avec certitude qui les a tracés, ni quand, ni pourquoi.1
L'histoire scientifique de Bidzar est faite de silences et d'incertitudes assumées. Signalé dès 1933, étudié de manière méthodique seulement dans les années 1970, le site résiste à toutes les tentatives de datation absolue. Il offre pourtant un témoignage rare sur la pensée symbolique des sociétés anciennes du bassin tchadien. Aujourd'hui, ce patrimoine fragile se trouve menacé par une activité très concrète : l'exploitation du marbre même qui porte les gravures. Cet article propose de faire le point, sans combler artificiellement les lacunes de la recherche, sur ce que l'on sait et sur ce que l'on ignore encore de Bidzar.
Un champ de cercles gravés dans le marbre
Le support des gravures est un marbre calcaire que les géologues nomment cipolinCipolinMarbre calcaire veiné, à faible résistance au frottement, qui constitue le support des gravures de Bidzar.→, traversé de filons de chloritoschiste qui le teintent par endroits de vert, de rose, de jaune ou de bleu. Cette roche présente une faible résistance au frottement et se brise aisément, ce qui la rendait particulièrement propice à la gravure. Les artistes ont choisi avec soin les surfaces lisses, régulières, non criblées de trous naturels, pour y inscrire leurs motifs. La technique dominante est celle de la percussion indirecte punctiforme : un percuteur était posé sur la pierre, puis frappé au marteau, délogeant la matière point par point jusqu'à former un trait continu.1

Les figures sont presque toutes géométriques. Dominent les cercles : isolés, concentriques, emboîtés les uns dans les autres, tangents, sécants, parfois hachurés à l'intérieur, parfois reliés en réseaux complexes. On trouve aussi des spirales, des grilles, des alignements de cupulesCupulePetite cuvette hémisphérique creusée dans la pierre, motif d'art rupestre présent sur tous les continents.→, ces petites cuvettes hémisphériques creusées dans la pierre que l'on retrouve sur tous les continents. Quelques motifs plus difficiles à lire ont été qualifiés de schématiques, sans que l'on puisse décider s'ils figurent quelque chose ou relèvent d'une pure abstraction. Aucune figure humaine ou animale clairement identifiable n'y apparaît, ce qui distingue nettement Bidzar de bien d'autres ensembles africains.2
La répartition des gravures sur les dalles paraît aléatoire, mais certaines régularités trahissent un dessein. La récurrence de motifs semblables, impossibles à confondre avec de simples traces d'érosion, le choix manifeste de certains supports, la réapparition de constantes dans l'organisation des figures, tout indique une production humaine intentionnelle et non le hasard d'une roche altérée. Le fait même que des champs de marbre voisins, tout aussi exposés à l'érosion, soient totalement dépourvus de gravures confirme que l'on a bien affaire à l'œuvre d'une main, et non à un caprice de la nature.1
Une datation qui résiste à la science
C'est là le cœur de l'énigme : personne ne sait dater Bidzar. Contrairement aux grottes ornées d'Europe, où le charbon des pigments ou les foyers associés fournissent des points d'ancrage au radiocarboneRadiocarbone (carbone 14)Méthode de datation fondée sur la décroissance du carbone 14, applicable jusqu'à environ 50 000 ans.→, les gravures de Bidzar ne sont liées à aucune matière organique. On ne grave pas le marbre avec du carbone, et aucune couche archéologique scellée n'est venue, à ce jour, encadrer leur exécution. La datation radiométrique directe s'est révélée impossible.2

Le seul indice relatif tient à l'altération chimique de la roche. Certaines gravures épousent les formes d'érosion du support, ce qui prouve qu'elles sont postérieures à celles-ci ; mais ces altérations du marbre remontent elles-mêmes à des temps immémoriaux, et l'écart demeure gigantesque. Les spécialistes avancent donc une fourchette vertigineuse : les gravures pourraient avoir été réalisées il y a trois cents ans comme il y a trois mille ans. Autant dire que l'incertitude couvre une dizaine de siècles au bas mot.1
Dans la littérature, on rattache souvent, par commodité, les gravures abstraites d'Afrique sahélienne à une période large, du NéolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines.→, l'élevage, la sédentarisationSédentarisationPassage d'un mode de vie nomade à une installation durable en un lieu, condition de l'apparition des villages.→ et la céramique, à partir d'env. −10 000.→ récent aux temps protohistoriques. Mais il faut être clair : pour Bidzar, cette attribution relève de l'analogie et non de la preuve. Le site n'a livré ni outillage lithique daté, ni foyerfoyerStructure de combustion aménagée au sol, témoin de la maîtrise du feu et point de repère de l'organisation d'un habitat préhistorique.→, ni sépultureSépultureDépôt intentionnel d'un défunt, parfois accompagné d'offrandes ; indice de comportements symboliques.→ permettant de l'ancrer dans une culture précise. Les populations actuelles de la région, en majorité guidar, ne revendiquent pas la paternité de ces signes et semblent en avoir perdu la mémoire, ce qui suggère une ancienneté réelle sans permettre de la chiffrer.3
Cette impasse n'est pas propre à Bidzar : elle frappe presque tout l'art rupestre gravé, partout dans le monde. La pierre, contrairement au charbon ou à l'os, ne porte pas d'horloge interne exploitable, et les méthodes expérimentales développées pour contourner le problème, mesure de la patine, analyse des vernis du désert, étude des lichens, restent difficiles à calibrer et rarement concluantes. Dans le contexte du bassin tchadien, où les sols acides et le climatClimatConditions atmosphériques moyennes d'une région sur le long terme ; ses variations (glaciations, aridifications) ont orienté migrations, agriculture et effondrements de sociétés préhistoriques.→ contrasté dégradent vite les vestiges, l'espoir de retrouver un jour une couche archéologique scellée au contact d'une dalle gravée demeure mince. Reconnaître cette limite n'est pas un aveu d'échec, mais une condition de sérieux : dater faussement Bidzar serait plus dommageable que d'admettre qu'on ne sait pas.
Que signifient ces signes ?
Face à des motifs purement géométriques, sans figure reconnaissable, l'interprétation devient un exercice périlleux. L'hypothèse la plus souvent avancée est que ces gravures renvoient à un système de pensée, peut-être à un mythe, à un récit de création ou à une cosmogonieCosmogonieRécit ou système expliquant l'origine et l'ordonnancement du monde, souvent invoqué pour interpréter l'art abstrait.→. La récurrence de certains thèmes et l'organisation répétée des figures plaident pour un langage visuel codé, dont la clé s'est perdue avec les sociétés qui l'avaient élaboré. Les cercles, si universellement chargés de sens, ont pu évoquer le soleil, la lune, l'eau, les enclos, les cycles du temps, autant de lectures possibles qu'aucune donnée ne permet de trancher.1

Une piste parfois évoquée pour l'art rupestre géométrique d'Afrique centrale et orientale est celle des sociétés pastorales. Les éleveurs, dont les troupeaux structurent l'espace et le calendrier, auraient pu marquer durablement les points d'eau, les pâturages ou les lieux de rassemblement de signes identitaires ou rituels. Séduisante, cette hypothèse reste pour Bidzar une simple analogie régionale : aucun motif de bétail, aucun enclos figuré, aucune scène ne vient la confirmer sur place. La prudence impose de la présenter comme une possibilité parmi d'autres, et non comme une conclusion.
Il faut aussi se garder d'une tentation fréquente devant l'art abstrait : celle de projeter sur ces signes des grilles de lecture modernes, qu'elles soient astronomiques, chamaniques ou numériques. Les parallèles avec les motifs géométriques d'autres continents, séduisants, ne prouvent rien quant à l'intention des graveurs de Bidzar. L'honnêteté scientifique consiste ici à reconnaître que le sens précis de ces gravures nous échappe, et restera sans doute à jamais hors de portée.
Bidzar dans l'art rupestre africain
Resituer Bidzar dans l'ensemble de l'art rupestre africain aide à mesurer son originalité. Le continent est l'un des plus riches du monde en la matière, des peintures et gravures du Sahara (Tassili n'Ajjer, Acacus) aux fresques animalières d'Afrique australe, en passant par les milliers de figures piquetées d'Afrique orientale. Dans cet immense corpus, les ensembles purement géométriques et dépourvus de toute représentation figurative, comme Bidzar, forment une catégorie minoritaire et particulièrement difficile à interpréter.4

La comparaison la plus souvent citée est celle des gravures de l'Ogooué, au Gabon (Kongo Boumba, Lindili, Elarmekora, entre autres), qui rassemblent plus d'un millier de figures piquetées dans des grès-quartzites. Mais les gravures gabonaises mêlent figures géométriques, cercles, triangles, formes zoomorphes et représentations d'armes ou d'outils, répertoire bien plus varié que celui de Bidzar. Par leur support de marbre et leur abstraction exclusive, les gravures camerounaises apparaissent comme un cas singulier, sans véritable équivalent connu au Cameroun ni dans la sous-région.1
L'étude moderne du site doit beaucoup au préhistorien français Alain Marliac, qui travailla sur la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.→ du Cameroun septentrional dans le cadre de l'ORSTOM (aujourd'hui IRD) et consacra à Bidzar une étude détaillée publiée en 1982, après une reprise des recherches vers 1970. Le site avait été signalé pour la première fois en 1933 par E. M. Buisson. Ces travaux, longtemps restés la principale référence, ont posé les bases de la description des motifs et de la réflexion sur leur chronologie, tout en reconnaissant franchement les limites de l'exercice.3
Depuis Marliac, la recherche de terrain à Bidzar est restée clairsemée, à la mesure des moyens limités de l'archéologie dans la région et de l'éloignement du site des grands centres universitaires. Les travaux ultérieurs de préhistoriens tels que Richard Oslisly sur l'Afrique centrale ont renouvelé l'approche de l'art rupestre de la zone forestière et de ses marges, mais l'ensemble de Bidzar, isolé dans sa savane et dans son abstraction, n'a pas fait l'objet d'une campagne d'envergure comparable à celles menées au Sahara ou en Afrique australe. C'est précisément ce déficit d'étude, autant que l'absence de matière datable, qui explique la persistance des zones d'ombre.
Le marbre contre la mémoire : une destruction en cours
La plus grande menace qui pèse sur Bidzar n'est pas le temps, mais l'économie. Le marbre calcaire qui porte les gravures constitue aussi une ressource industrielle convoitée. Depuis le vingtième siècle, les cimenteries et les fabriques de marbre de la région exploitent ces affleurements, et l'extraction a déjà détruit des panneaux gravés. Chaque bloc découpé pour l'industrie peut emporter des signes vieux de plusieurs siècles, effaçant d'un coup de foreuse ce qu'aucune main ne retracera jamais.2
La contradiction est tragiquement simple : la qualité même de la pierre, qui la rendait facile à graver et belle à regarder, en fait une cible pour les carrières. Le site ne bénéficie que d'une protection provisoire et fragile. En 2018, le ministère des Arts et de la Culture du Cameroun a soumis Bidzar à la liste indicative du patrimoine mondial de l'UNESCO, au titre du critère (i), le qualifiant de chef-d'œuvre du génie créateur humain. Une inscription sur la liste indicative n'est toutefois qu'une première étape : elle signale une intention, non une protection effective.1
Entre l'avancée des carrières et l'érosion naturelle, la fenêtre pour documenter l'ensemble se referme. Les techniques modernes de relevé, photogrammétriephotogrammétrieTechnique reconstituant un modèle en relief (3D) d'un objet à partir de nombreuses photographies prises sous des angles variés.→, scan laser, cartographie numérique des dalles, permettraient au moins de sauvegarder une image fidèle des gravures avant leur éventuelle disparition. Faute d'une telle campagne systématique, Bidzar pourrait rejoindre la longue liste des sites d'art rupestre perdus avant d'avoir été compris.
Conclusion : une énigme à préserver
Bidzar résume, en quelques centaines de cercles gravés, toute la difficulté de l'archéologie de l'abstraction. Sans matière organique à dater, sans figure à interpréter, sans tradition vivante pour en transmettre le sens, le site oppose à nos questions un silence dont il faut accepter l'épaisseur. Nous savons que des hommes ont patiemment piqueté ce marbre, qu'ils l'ont fait avec méthode et sans doute avec une intention sacrée ou sociale ; nous ignorons presque tout du reste.
Cette énigme mérite d'être protégée précisément parce qu'elle n'est pas résolue. Chaque dalle encore intacte reste un document potentiel, une chance pour des méthodes futures de livrer ce que les nôtres ne savent pas lire. Laisser l'industrie du marbre effacer Bidzar reviendrait à détruire la question avant d'avoir pu y répondre. Dans le nord du Cameroun, un champ de cercles attend toujours que quelqu'un sache enfin les comprendre, à condition qu'il en reste à comprendre.
Passionnant. J'avais jamais vraiment creusé ce sujet. Maintenant je veux aller plus loin.
J'envoie régulièrement vos articles à mes petits-enfants. Une belle façon d'apprendre ensemble.