Pour atteindre les gravures de la Pegtymel, il faut d'abord rejoindre Pevek, l'une des villes les plus septentrionales de Russie, sur la côte de la mer de Sibérie orientale. Puis s'enfoncer dans la toundra, loin de toute route et de tout village, jusqu'à une longue falaise de roche sombre qui domine la rive droite de la rivière. Là, au-delà du cercle polaire, sur des parois que le gel fend chaque hiver un peu plus, des chasseurs ont gravé il y a environ deux mille ans des rennes, des bateaux, des baleines et d'étranges silhouettes coiffées de champignons. En août 2026, une expédition de l'Institut d'archéologie de l'Académie des sciences de Russie (IA RAN) y a recensé 31 surfaces gravées jusque-là inconnues.12

La découverte est d'autant plus remarquable que le site passait pour bien connu. Les pétroglyphesPétroglypheGravure réalisée sur une surface rocheuse par piquetage, incision ou abrasion, par opposition à la peinture rupestre ; art préhistorique répandu sur tous les continents.→ de la Pegtymel sont étudiés depuis près de soixante ans, et plusieurs missions successives avaient conclu qu'il ne restait plus grand-chose à y trouver. Il a fallu des cordes, des baudriers et une bonne dose d'obstination pour prouver le contraire.

Le seul art rupestre d'Asie au-delà du cercle polaire

La Pegtymel est une rivière de 345 kilomètres qui serpente à travers la Tchoukotka, l'extrémité nord-est de la Russie, avant de se jeter dans la mer de Sibérie orientale.4 Sur sa rive droite, un escarpement rocheux de plus de dix kilomètres de long porte un ensemble de gravures que les archéologues considèrent comme l'un des plus isolés et des plus difficiles d'accès de toute l'Asie. C'est aussi le plus septentrional : il s'agit du seul ensemble d'art rupestre connu sur le continent asiatique au-delà du cercle polaire arctique.13

Paroi sombre gravée de figures blanches : un personnage humain stylisé, une embarcation et un renne
Pétroglyphes de la Pegtymel, secteur du mont Keinynei : un personnage, une embarcation et un renne, gravés il y a environ deux mille ans. (Crédit : Vladimir Devyatkin, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons)

Les premières gravures ont été signalées en 1965 par un géologue, Nikolaï Samoroukov, qui prospectait la région. Dès 1967, l'archéologue Nikolaï Dikov, grande figure de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.→ de l'Extrême-Orient russe, en entreprend l'étude systématique. En 1968, il fouille au pied des falaises un campement de chasseurs, livrant les premiers indices sur les auteurs des gravures. Ses travaux, publiés au début des années 1970, font connaître le site à toute la communauté scientifique.13

D'autres équipes ont suivi. En 2000 puis en 2005, des expéditions conduites notamment par M. V. Slobodzian, du musée de l'Ermitage, et Ekaterina Devlet, de l'IA RAN, ont parcouru l'escarpement sans repérer de nouveau site. Depuis 2005, l'Institut d'archéologie poursuit méthodiquement les recherches, et depuis 2021, après une interruption de treize ans, une équipe dirigée par Elena Levanova et Iouri Svoïski a lancé un relevé numérique complet du site.13

Des alpinistes au service de l'archéologie

Lors de la campagne d'août 2026, l'équipe a choisi de s'attaquer aux secteurs que personne n'avait pu examiner de près. Certains panneaux, perchés sur des surplombs ou au bord de corniches instables, n'étaient accessibles qu'avec du matériel d'alpinisme. Ailleurs, les chercheurs ont dégagé des blocs à demi enfouis dans les éboulis, retiré les lichens et la terre qui masquaient la roche, et vu apparaître des surfaces gravées dans des zones jugées vides.12

Le bilan est impressionnant. Trente et une surfaces ornées inédites ont été identifiées, ce qui porte à 690 le nombre total de surfaces documentées sur l'escarpement de Keeneikuul et Kytchakvaams. La falaise de Keeneikuul, cœur du site, en concentre à elle seule 680. La partie orientale de cette concentration principale, longtemps considérée comme pauvre en gravures, s'est révélée au contraire densément ornée.12

Plus loin, l'expédition a parcouru plus de dix kilomètres de falaises entre deux cours d'eau, dans une zone où les missions de 2000 et 2005 n'avaient rien trouvé. Cette fois, les chercheurs y ont repéré une nouvelle localité rupestre, baptisée Keininei I, composée de neuf surfaces gravées. Désormais, les images occupent les quatre grands pans rocheux de l'escarpement, séparés les uns des autres par des ruisseaux. Loin d'être un simple panneau isolé, la Pegtymel apparaît comme un véritable paysage gravé, étiré le long de la rivière.1

Rennes à la nage, baleines et chasses marines

Que racontent ces images ? D'abord, le quotidien de chasseurs du Grand Nord, réglé sur le passage des troupeaux et le rythme des saisons. La scène la plus fréquente montre des rennes surpris alors qu'ils traversent la rivière à la nage, poursuivis par des hommes en embarcation qui les frappent à la lance ou au harponHarponArme de chasse et de pêche en bois de renne ou en os, munie de barbelures ; objet emblématique du MagdalénienMagdalénienDernière grande culture du Paléolithique supérieur (env. −17 000 à −12 000), apogée de l'art pariétal (Lascaux).→, dont les formes servent à dater les niveaux.→. Cette technique de chasse aux gués, où l'on attend les hardes au moment où elles sont le plus vulnérables, a été pratiquée par les peuples de l'Arctique jusqu'à l'époque moderne.2

Gravure blanche sur roche sombre représentant une baleine poursuivie par des chasseurs
Scène de chasse à la baleine gravée sur une paroi de la Pegtymel. Les motifs marins rappellent que ces chasseurs exploitaient à la fois la toundra et l'océan. (Crédit : Vladimir Devyatkin, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons)

Mais la mer n'est jamais loin. Sur d'autres panneaux apparaissent des baleines et des phoques, chassés eux aussi depuis des embarcations. Le bestiaire comprend encore des ours, des loups, des renards polaires, des oiseaux et des chiens, compagnons indispensables des chasseurs arctiques.3 Cette double orientation, vers la toundra et vers l'océan, renvoie à un mode de vie entièrement rythmé par les saisons, où l'on suivait les rennes en été et en automne avant de se tourner vers les ressources marines.2

La datation de l'ensemble repose surtout sur le style des figures et sur le mobilier découvert à proximité. Les gravures sont généralement rattachées aux derniers siècles avant notre ère et aux premiers siècles de notre ère, soit il y a environ deux mille ans.24 Les embarcations représentées, longues et effilées, évoquent les canots de peau des cultures maritimes du détroit de Béring, qui se développent précisément à cette époque.

Les mystérieux hommes à tête de champignon

Le site doit pourtant sa célébrité à d'autres figures. Sur plusieurs panneaux apparaissent des silhouettes humaines, souvent féminines, dont la tête est surmontée d'une large coiffe arrondie en forme de chapeau de champignon. Certaines semblent danser, d'autres se tiennent par la main ou accompagnent des scènes de chasse. Pour la plupart des spécialistes, ces êtres renvoient à l'amanite tue-mouches (Amanita muscaria), un champignon aux propriétés hallucinogènes, et peut-être à des pratiques rituelles qui lui étaient associées.24

Trois amanites tue-mouches au chapeau rouge moucheté de blanc dans un sous-bois
L'amanite tue-mouches, champignon hallucinogène consommé rituellement par plusieurs peuples sibériens. Les « hommes-champignons » de la Pegtymel y feraient référence. (Crédit : Holger Krisp, CC BY 3.0, Wikimedia Commons)

L'hypothèse n'a rien de fantaisiste. Les récits des ethnographes des XIXe et XXe siècles décrivent en effet la consommation rituelle de l'amanite chez plusieurs peuples du nord-est sibérien, dont les Tchouktches et les Koriaks. Le champignon y était associé au chamanismeChamanismeEnsemble de croyances et de pratiques rituelles fondees sur la communication entre le monde des vivants et un monde des esprits, par l intermediaire d un officiant (le chamane) entrant en transe. L hypothese chamanique a ete proposee pour interpreter une partie de l art parietal paleolithique.→, aux visions et aux voyages dans l'autre monde. Dans certaines traditions orales, des « gens-champignons » apparaissent aux personnes intoxiquées pour les guider dans leurs visions.5 Les figures de la Pegtymel pourraient représenter ces esprits, ou des officiants en costume rituel. Dikov lui-même y voyait déjà l'illustration de croyances liées au champignon sacré.

Si cette lecture est la bonne, les gravures de la Pegtymel compteraient parmi les plus anciennes représentations connues d'un usage rituel de l'amanite en Sibérie. Elles témoigneraient d'une continuité de croyances sur près de deux millénaires, des chasseurs qui ont gravé ces falaises jusqu'aux chamanes observés par les voyageurs européens.

Un relevé numérique au centimètre près

Au-delà des découvertes, la campagne 2026 marque l'aboutissement d'un chantier de documentation lancé en 2021. Pour la première fois, les chercheurs disposent d'un relevé numérique de tous les pétroglyphes connus de la Pegtymel. Chaque surface gravée a été repérée par positionnement géodésique de précision, photographiée et modélisée en trois dimensions à haute résolution. Des relevés photogrammétriques par drone ont permis de cartographier l'ensemble des falaises, et toutes ces données ont été intégrées dans un système d'information géographique.1

Cette approche change la manière de lire le site. Modèles 3D et cartes détaillées montrent comment les gravures se répondent d'un pan de falaise à l'autre, comment elles s'organisent par rapport aux ruisseaux, aux points de vue sur la rivière et aux passages probables des rennes. Elle permet aussi aux chercheurs de préciser les limites des différentes localités rupestres, Keeneikuul, Keininei et Ankapagrat.12

Un second campement au pied des falaises

Les falaises n'ont pas livré que des images. En parcourant le pied de l'escarpement, l'équipe a ramassé en surface une pointe en os ou en bois de renne, peut-être un fragment de harpon, un outil sur galet portant des traces d'enlèvements, et un grattoir en calcédoine. Ces objets signalent une seconde zone d'activité, consacrée au travail de l'os et de la pierre, située à l'est du campement que Dikov avait fouillé en 1968.1

La découverte est importante, car elle rappelle que les gravures ne sont pas isolées dans un désert. Elles s'inscrivent dans un paysage habité, où l'on taillait des outils, préparait les peaux, réparait les armes, guettait le passage des troupeaux. Le lieu où l'on chassait était aussi celui où l'on gravait, peut-être pour s'assurer le succès, honorer les esprits du gibier ou transmettre un savoir.2

Une course contre le gel

Il y a urgence. Dans cet environnement arctique, la roche est soumise chaque année à des cycles de gel et de dégel qui élargissent les fissures et font éclater la surface des parois. Les lichens colonisent les gravures, l'érosion les efface peu à peu, et le vandalisme, même rare dans un lieu aussi isolé, a déjà laissé des traces. « Il est très important de créer une copie virtuelle de chaque site afin de les préserver », soulignait Elena Levanova dès 2021.3

C'est tout le sens du projet de musée virtuel en préparation. En libre accès, il proposera des modèles 3D interactifs des panneaux gravés et une visite panoramique complète du site. Les chasseurs de rennes et de baleines de la Pegtymel, et leurs énigmatiques compagnons coiffés de champignons, pourront ainsi être découverts par tous ceux qui ne gagneront jamais la Tchoukotka.1

L'expédition a été financée par une subvention de la Société géographique russe, avec l'appui logistique de compagnies minières et des administrations locales, dont celle du port de Pevek.1 Une preuve, s'il en fallait, que même aux confins du monde, l'archéologie reste une aventure collective. Et que les falaises les mieux explorées peuvent encore réserver des surprises à qui accepte de s'y suspendre au bout d'une corde.