Une campagne de cartographie sous-marine menée dans le port oriental d'Alexandrie, en Égypte, vient de produire la carte la plus détaillée jamais réalisée des vestiges immergés du célèbre Phare d'Alexandrie, l'une des Sept Merveilles du monde antique. L'équipe franco-égyptienne de l'Institut européen d'archéologie sous-marine (IEASM) et du ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités a identifié et localisé 43 blocs monumentaux en granite rose d'Assouan, dont certains pèsent plus de 70 tonnes, gisant éparpillés sur le fond de la baie d'Aboukir et du port oriental1. La précision de la cartographie nouvelle, fondée sur l'imagerie sonar multifaisceaux à haute résolution combinée à des plongées ciblées, permet pour la première fois d'envisager une reconstruction numérique du monument d'une fidélité sans précédent.
Le Phare d'Alexandrie, une merveille perdue
Construit sous le règne de Ptolémée II Philadelphe, entre 280 et 247 avant notre ère, le Phare d'Alexandrie était l'une des structures les plus impressionnantes du monde antique. Les sources littéraires le décrivent comme s'élevant entre 100 et 150 mètres de hauteur, ce qui en aurait fait, après les pyramides de Gizeh, la structure artificielle la plus haute de l'Antiquité. Érigé sur l'île de Pharos, dans la baie d'Alexandrie, il guidait les navires vers l'un des ports commerciaux les plus actifs de la Méditerranée ancienne pendant plus d'un millénaire.

Le phare fut progressivement endommagé par une série de séismes qui frappèrent la côte égyptienne entre le Xe et le XIVe siècle. Le tremblement de terre de 1303, l'un des plus dévastateurs de l'histoire de la Méditerranée orientale, causa des destructions considérables. En 1480, le sultan Qaïtbay fit construire sur les ruines du phare la forteresse qui porte aujourd'hui son nom, en réutilisant les blocs de l'édifice antique pour ses fondations. Cette réutilisation explique la présence de nombreux blocs de granite d'Assouan dans les fondations de la forteresse de Qaïtbay, confirmée par des analyses minéralogiques2.
43 blocs monumentaux cartographiés avec précision
La mission de l'IEASM, qui dispose d'une longue tradition de fouilles sous-marines dans les eaux alexandrines depuis les années 1990, a conduit cette nouvelle campagne en utilisant des technologies d'imagerie acoustique de dernière génération. Le sonar multifaisceaux haute résolution permet de créer des modèles tridimensionnels du fond marin avec une précision centimétrique, révélant des détails invisibles lors des plongées traditionnelles. Cette approche a permis d'identifier 43 blocs de grande taille dont les caractéristiques minéralogiques (granite rose d'Assouan), les dimensions et le traitement de surface les rattachent au phare antique ou aux monuments pharaoniques qui y furent incorporés.

Parmi les blocs nouvellement cartographiés, deux présentent des inscriptions hiéroglyphiques fragmentaires mentionnant le nom du pharaonPharaonTitre du souverain de l'Égypte antique, considéré comme un dieu vivant garant de l'ordre cosmique (la Maât), chef suprême de l'État, de l'armée et du culte.→ Ramsès II (vers 1279-1213 avant notre ère), qui précède le phare ptolémaïque de plus d'un millénaire. Cette découverte confirme ce que des prospections antérieures avaient suggéré : les bâtisseurs ptolémaïques avaient intégré dans la construction du phare des blocs recyclés de monuments royaux égyptiens plus anciens, une pratique courante dans la Méditerranée antique. Des analyses épigraphiques complémentaires sur ces blocs sont en cours pour identifier précisément l'origine de ces remplois3.
Vers une reconstruction numérique du phare
Les données de la nouvelle campagne, combinées aux descriptions textuelles antiques (Strabon, Pline l'Ancien, al-Idrisi), aux représentations iconographiques sur des monnaies alexandrines et des mosaïques, et aux analyses architecturales des blocs identifiés, ont permis à l'équipe de proposer une reconstruction numérique 3D du phare actualisée et plus précise que les modèles antérieurs.

Cette reconstruction confirme la structure tripartite du monument décrite dans les sources antiques : une base carrée de grande dimension, un registre intermédiaire octogonal, et un sommet cylindrique couronné d'une lanterne et d'une statue. La hauteur totale, calculée à partir des proportions architecturales des blocs retrouvés et des données textuelles, est estimée entre 115 et 135 mètres. Un grand miroir ou une surface métallique polie à l'intérieur de la lanterne aurait amplifié la lumière du feu pour la projeter vers le large, permettant aux navigateurs de localiser le port à plusieurs dizaines de kilomètres en mer.
La mission a également documenté des structures sous-marines moins connues dans les environs immédiats du phare : des quais ptolémaïques submergés, des moles de protection du port, et un groupe de statues royales dont l'une représente peut-être le dieu-fleuve Nil. Ces découvertes confirment que la zone immédiate du phare était un espace monumental densément aménagé, dont la visibilité et la grandeur servaient à impressionner les voyageurs arrivant par mer dans la cité fondée par Alexandre.
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