Un seul pied peut-il recrire une page entiere de l'histoire humaine ? Celui de Burtele, exhume en 2012 dans la region de Woranso-Mille (Afar, Ethiopie), a donne une reponse affirmative. Date de 3,4 millions d'annees, il porte les traits d'un hominineHominineMembre de la sous-famille Homininae incluant la lignée humaine (Homo, Australopithecus, Paranthropus…) mais excluant les orangs-outans et les gibbons. Le terme remplace progressivement « hominidé » dans son acception restreinte.→ que l'on n'attendait pas : un bipede partiel, adepte de la grimpe, contemporain de Lucy mais manifestement different d'elle. L'etude pilotee par Yohannes Haile-Selassie au Museum d'histoire naturelle de Cleveland l'a publie dans Nature, rouvrante un debat qu'on croyait clos sur la ramification de notre propre arbre genealogique.1
Un pied hors norme pour son epoque
Le pied de Burtele (specimen BRT-VP-2/73) est complet : calcaneus, tarses, metatarses, phalanges. Son examen anatomique est saisissant. Le gros orteil y est divergent et opposable, a la maniere d'un pouce de primate arboricole plutot que d'un hallux humain solidarise aux autres orteils. Les phalanges sont longues, courbes, adaptees a la saisie de branches. La voute plantaire est absente ou tres reduite, sans l'arc longitudinal qui, chez Australopithecus afarensis, materialise l'engagement dans la marche terrestre. Ce pied sait marcher debout - la morphologie du calcaneus et du talus le confirme - mais il est aussi concu pour grimper, s'agripper, s'elever dans les arbres avec une aisance que Lucy ne possedait probablement plus.2
Ce profil mixte n'avait pas d'equivalent dans le registre fossile du Pliocene ethiopien. Il ne correspond a aucune espece connue a cette epoque. Et pourtant, la datation par paleomagnétisme et par tephrochronologie est sans ambiguite : le specimen appartient bien au meme horizon stratigraphique que les fossiles d'A. afarensis de la region, entre 3,4 et 3,2 millions d'annees avant notre ere. Les deux morphologies ont donc coexiste dans la meme region au meme moment.
Lucy n'etait pas seule : la coexistence bouleverse le modele lineaire
La decouverte du pied de Burtele s'inscrit dans une sequence de resultats qui, depuis une quinzaine d'annees, obligent les paleoanthropologues a renoncer a l'image d'un ancetre unique succedant au suivant en une chaine ininterrompue. Bien avant que Neanderthal et Sapiens ne partagent les paysages eurasiatiques, c'est en AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→ orientale, au Pliocene, que la diversite des hominines atteint son expression la plus spectaculaire. Le pied de Burtele en est la demonstration : non seulement plusieurs especes coexistaient, mais elles le faisaient avec des morphologies locomotrices radicalement differentes, revelant des strategies evolutives distinctes face aux memes contraintes environnementales.
En 2015, la decouverte d'une machoire et de dents dans la meme region de Woranso-Mille a permis a Haile-Selassie de decrire une nouvelle espece, Australopithecus deyiremeda. La proximite geographique et stratigraphique avec le pied de Burtele suggere fortement que ce specimen lui appartient, bien que l'attribution reste debattue en l'absence d'un squelette postcrânien directement associe aux restes dentaires. Si cette hypothese se confirme, A. deyiremeda aurait maintenu une locomotion mixte - bipede au sol, grimpeur en hauteur - un million d'annees apres que A. afarensis avait largement abandonne ce mode de vie mixte.3
Des strategies evolutives divergentes face a un environnement instable
Pourquoi deux especes d'hominines auraient-elles coexiste dans la meme region avec des modes locomoteurs aussi differents ? La reponse est probablement dans le paysage. L'Afar du Pliocene n'etait pas une savane uniforme : les etudes paleobotaniques et paleoclimatiques montrent un environnement en mosaique, alternant savanes ouvertes, liseres boisés le long des cours d'eau, forets-galeries denses dans les zones de piedmont. Dans cet environnement heterogene, maintenir la capacite de grimper n'etait pas une archaisme - c'etait une prime d'assurance.
Australopithecus afarensis avait investi dans la bipédieBipédieMode de locomotion sur deux membres postérieurs, trait définisseur de la lignée humaine apparu il y a plus de 7 millions d'années. Visible dans l'anatomie du bassin, du fémur et du trou occipital.→ efficace sur terrain ouvert : sa voute plantaire rigide, ses orteils alignes, ses membres inferieurs longs en faisaient un marcheur perfectionne, mais un grimpeur mediocre. A. deyiremeda (ou l'espece de Burtele, quelle qu'elle soit) aurait fait le pari inverse : conserver la polyvalence au prix d'une moindre efficacite dans chaque domaine. Ce compromis lui permettait de fuir les predateurs dans les arbres, d'exploiter les ressources de la canopee, de se refugier en hauteur en periode de stress environnemental - avantages considerables dans un monde ou les conditions changeaient vite.4
La bipédie humaine n'a pas ete une invention unique et lineaire
Ce que le pied de Burtele remet radicalement en cause, c'est la vision teleologique de l'evolution humaine : l'idee que chaque trait anatomique - le pied plat, l'orteil aligne, la voute plantaire - serait apparu une fois, par selection positive, pour ne plus jamais regresser. La realite du terrain fossile est bien plus complexe. La bipédie a probablement emerge plusieurs fois, dans plusieurs lignees, selon des modalites differentes. Certaines ont abouti a une bipédie stricte et efficace ; d'autres ont maintenu un compromis avec la grimpe pendant des centaines de milliers d'annees.
Cette perspective multiphyletique a des consequences importantes pour l'interpretation du registre fossile. Elle signifie que deux fragments osseux de la meme region et de la meme epoque ne peuvent pas etre automatiquement attribues a la meme espece au seul motif de leur contemporaneite. Elle invite a la modestie face aux reconstructions phylogenetiques qui ne reposent que sur quelques specimens, et elle rappelle que la diversite - et non l'unicite - est le mot d'ordre de l'evolution humaine depuis ses origines africaines.5
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