Sous la vase du confluent de l'Escaut et de la Sensée, à Bouchain dans le Nord de la France, une pirogue monoxyle vieille de plusieurs millénaires attendait depuis le NéolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la céramique, à partir d'env. −10 000. qu'on la retrouve. Découverte lors de fouilles programmées menées entre 2014 et 2017 par Gilles Leroy (Service régional d'archéologie de la DRAC Hauts-de-France), cette embarcation creusée dans un tronc d'arbre est l'une des rarissimes pirogues néolithiques retrouvées en France, après restauration de plusieurs années dans un laboratoire grenoblois spécialisé dans le traitement des matériaux organiques gorgés d'eau.1

Bouchain, un site d'exception

Bouchain est une petite commune du département du Nord, nichée au confluent de deux cours d'eau importants : l'Escaut, qui prend sa source en France avant de traverser la Belgique, et la Sensée. Ce site fluvial stratégique a attiré des populations humaines depuis la PréhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.. Les fouilles programmées, financées par le ministère de la Culture depuis 2014, ont mis au jour un site de la Préhistoire récente (Néolithique final et âge du BronzeÂge du bronzePériode protohistorique succédant au Néolithique, marquée par la métallurgie du bronze (alliage cuivre-étain) et l'essor des premières cités et États ; en Égypte, elle correspond à l'époque des premières pyramides.) exceptionnellement bien conservé grâce à l'engorgement d'eau des sédiments, qui a préservé les matières organiques habituellement périssables.2

Homo sapiens anatomiquement moderne, représentant des populations néolithiques
Crâne de Cro-Magnon 1, un Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens. anatomiquement moderne. Les populations du Néolithique en Europe du Nord, constructeurs de pirogues comme celle de Bouchain, étaient de la même espèce que nous. (Crédit : BioArt, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons)

La pirogue de Bouchain est un exemple de pirogue monoxyle, c'est-à-dire creusée dans un unique tronc d'arbre (probablement un chêne d'après l'analyse dendrochronologique), à l'aide d'outils lithiques et de techniques de brûlage contrôlé pour évider le bois. Ce type d'embarcation représente l'une des premières technologies nautiques connues en Europe, permettant la navigation sur les rivières et peut-être les lacs et les zones estuariennes côtières.

La navigation néolithique : bien plus qu'on ne le croyait

La découverte de la pirogue de Bouchain s'inscrit dans un corpus encore limité mais croissant de témoignages de navigation préhistorique en France et en Europe. Les pirogues de Bercy, découvertes à Paris en 1989 lors des travaux d'aménagement du quartier, constituent la référence française la plus connue : elles datent du Néolithique moyen (environ −4 500 à −3 400 avant notre ère) et montrent des embarcations de même type que celle de Bouchain. D'autres exemplaires ont été retrouvés dans les lacs alpins (dans les palafittes suisses et savoyards), en Allemagne, au Danemark et aux Pays-Bas.3

Dent fossile de mammouth, exemple de préservation en contexte aquatique
Les contextes aquatiques et humides offrent une préservation exceptionnelle des matières organiques. La pirogue de Bouchain a bénéficié du même phénomène, protégée par les sédiments fluviaux de l'Escaut pendant des millénaires. (Crédit : MCDinosaurhunter, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons)

Ces découvertes révèlent que les populations néolithiques d'Europe maîtrisaient parfaitement la navigation fluviale, et peut-être côtière. Les réseaux d'échanges néolithiques, qui distribuaient le silexSilexRoche siliceuse dure et cassante, débitée par les préhistoriques pour produire lames, pointes et outils tranchants. du Grand-Pressigny sur des centaines de kilomètres ou les jades alpin jusqu'en Bretagne, reposaient en partie sur ces voies aquatiques. La pirogue n'était pas seulement un outil de pêche ou de transport local : elle était un vecteur de connexion entre les communautés, un moyen de circulation des personnes, des marchandises et des idées.

La restauration : un défi technique

Après sa découverte à Bouchain, la pirogue a été transférée au Centre de conservation du patrimoine, spécialisé dans le traitement des objets organiques archéologiques gorgés d'eau. Le processus de consolidation, qui consiste à remplacer progressivement l'eau contenue dans le bois par des résines de conservation, peut prendre plusieurs années. L'objectif final est la stabilisation complète de l'objet, qui sera ensuite exposé dans un dépôt de la DRAC de Lille, permettant aux chercheurs de continuer à l'étudier et au public d'en découvrir l'exceptionnelle beauté brute.