Au bord d'un lac aujourd'hui disparu, dans la vallee du Jourdain, des hominines dressaient leurs camps et allumaient des feux. Ils taillaient des bifaces acheuleens, collectaient des noix et des plantes, et -- comme le revele une etude publiee en 2022 dans Nature Ecology and Evolution1 -- ils cuisaient du poisson. Ce comportement, jusqu'ici associe aux humains anatomiquement modernes ou, au mieux, aux Neandertaliens tardifs, remonte desormais a 780 000 ans avant le present sur le site israelien de Gesher Benot Ya'aqov. La frontiere de la cuisine vient d'etre repoussee de plus de 600 000 ans.
Un site exceptionnel dans le couloir levantin
Gesher Benot Ya'aqov, dont le nom hebreu signifie "le pont des filles de Jacob", est l'un des gisements paleolithiques les mieux documentes du Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture.→. Localise sur les rives de l'ancien lac Hula, dans la depression du Rift syro-africain, le site conserve une sequence stratigraphique qui couvre plusieurs centaines de milliers d'annees. Les sediments lacustres ont preserve de facon remarquable les restes organiques : graines, bois, pollen, ossements de faune, mais aussi, on le sait desormais, des vertebres de poissons portant les marques indubitables d'une cuisson intentionnelle.
Les fouilles menees depuis plusieurs decennies par Naama Goren-Inbar de l'Universite Hebraique de Jerusalem ont revele une faune piscicole abondante, dominee par de grandes especes de cyprins (Barbus, Carassius) et de poissons-chats (Clarias). Ces especes peuplaient le lac et ses affluents et pouvaient atteindre des tailles considerables : certains Barbus depassaient le metre de long, representant une ressource alimentaire majeure pour les groupes hominines frequentant les rives. Le site avait deja livre des indices de maitrise du feu datant d'environ 790 000 ans, ainsi que des temoins d'exploitation de plantes, de bois travaile et de collecte systematique de ressources variees.
C'est dans ce cadre exceptionnel que l'equipe dirigee par Irit Zohar du Musee d'Histoire naturelle de Tel-Aviv a entrepris une analyse approfondie de plusieurs centaines de vertebres et de dents de poissons provenant des couches acheuleennes. L'objectif : determiner si ces restes avaient ete exposes a une source de chaleur et, si oui, dans quelles conditions.
L'empreinte du feu dans les cristaux de l'os
La methode choisie par les chercheurs combine diffractometrie aux rayons X (XRD), spectroscopie infrarouge a transformee de Fourier (FTIR) et microscopie electronique a balayage (MEB). Ces techniques permettent de detecter des modifications de la structure cristalline de l'hydroxyapatite -- le mineral constitutif des os et des dents -- induites par la chaleur. Elles permettent aussi de distinguer les signatures d'une cuisson intentionnelle de celles d'un incendie naturel ou d'une alteration post-depositionnelle.
Les resultats sont sans ambiguite. Les vertebres de Barbus longiceps et de Carassius sp. presentent un grossissement significatif des cristaux d'hydroxyapatite, signature caracteristique d'une exposition a des temperatures comprises entre 200 et 500 degres Celsius. Cette plage thermique correspond precisement a une cuisson sur braises ou sous la cendre, et non a un incendie de vegetation qui atteint generalement plus de 600 degres et produit des signatures cristallographiques differentes. La comparaison avec des echantillons non alteres du meme site et avec des experimentations de cuisson realisees en laboratoire renforce encore cette interpretation : les poissons de Gesher Benot Ya'aqov ont ete exposes a une chaleur moderee et deliberee.
Fait remarquable : les dents des memes individus, qui resistent mieux a la chaleur que les vertebres, montrent des niveaux d'alteration moins marques. Ce gradient est coherent avec une preparation prealable des poissons (evisceration, decoupage) avant leur cuisson. L'analyse spatiale a par ailleurs revele que les vertebres thermiquement alterees se concentrent pres des zones ou des traces de foyer avaient deja ete identifiees, excluant une contamination ou une confusion avec d'autres niveaux stratigraphiques.
Six cent mille ans de cuisine en plus
Avant cette etude, le plus ancien indice de cuisson de poisson remontait a environ 120 000 ans, dans la grotte de Pinnacle Point en AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→ du Sud. Des preuves plus robustes n'apparaissaient qu'entre 90 000 et 60 000 ans avant le present, associees aux premiers humains modernes et, marginalement, aux Neandertaliens. Gesher Benot Ya'aqov repousse cette frontiere de plus de 600 000 ans, dans un contexte attribue a Homo erectus ou a un stade ancestral d'Homo heidelbergensisHomo heidelbergensisEspèce humaine du Pléistocène moyen, souvent considérée comme l'ancêtre commun des Néandertaliens et de notre espèce.→.
Cette decouverte souleve des questions profondes sur les capacites cognitives et sociales de ces hominines. La cuisson ne s'improvise pas : elle necessite la maitrise du feu, la capacite d'anticiper les transformations des aliments sous l'effet de la chaleur, et tres vraisemblablement un partage des ressources au sein du groupe social. Sur le plan nutritionnel, le poisson cuit est bien plus digestible que le poisson cru, riche en proteines assimilables et exempt de nombreux parasites. Il constitue egalement une source optimisee d'acides gras omega-3 (DHA et EPA), essentiels au developpement cerebral.
Ces observations rejoignent l'hypothese de la cuisson defendue depuis longtemps par Richard Wrangham, selon laquelle la cuisson des aliments aurait joue un role decisif dans l'expansion cerebrale du genre Homo au Pleistocene inferieur3. Si des hominines cuisaient deja leurs aliments il y a 780 000 ans, les benefices metaboliques de la cuisson ont pu contribuer a l'encephalisation bien plus tot qu'on ne le supposait. Le cerveau humain est en effet l'organe le plus energivore du corps, et une alimentation plus riche et plus digestible a pu constituer un avantage selectif majeur.
Des ressources aquatiques cles dans l'evolution humaine
Au-dela de la cuisson, cette etude souligne l'importance des ressources aquatiques dans le regime alimentaire des premiers hominines du Proche-Orient. Le paleo-lac Hula et ses tributaires offraient une biomasse piscicole considerble, accessible de facon saisonniere lors des frayeres et en permanence dans les zones peu profondes. Les especes identifiees a Gesher Benot Ya'aqov incluent des poissons de grande taille dont la capture active exigeait probablement une organisation collective et peut-etre des techniques de peche rudimentaires.
Plusieurs paleoanthropologues ont propose que l'acces regulier aux ressources aquatiques -- poissons, mollusques, oeufs d'oiseaux aquatiques -- a pu constituer un facteur cle dans les accelerations evolutives observees chez Homo pres des plans d'eau. Le DHA, acide gras essentiel principal du cerveau humain, est abondant dans les poissons d'eau douce et difficile a obtenir en quantites suffisantes par la seule consommation de vegetaux ou de gibier terrestre. Gesher Benot Ya'aqov, avec son lac, ses marecages et ses rives riches en faune, represente exactement le type d'environnement propice a cette diversification alimentaire benefique.
La decouverte contribue aussi a nuancer le concept de "revolution du Paleolithique superieur", selon lequel les comportements modernes seraient apparus brusquement il y a 40 000 ans. On sait desormais que des comportements complexes -- cuisson, planification, cooperation alimentaire -- emergent bien plus tot dans la lignee humaine, de facon graduelle plutot que soudaine. Gesher Benot Ya'aqov en est une illustration saisissante : la cuisine, symbole de culture, est plus ancienne qu'on ne le croyait d'au moins six siecles de millenaires.
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