Quand les premiers humains ont-ils atteint l'Amerique ? Pendant des decennies, la reponse semblait acquise : il y a environ 13 000 ans, des chasseurs venus d'Asie auraient traverse le detroit de Bering alors emerge et colonise rapidement tout le continent. Cette theorie, dite "ClovisClovisCulture paléoindienne d'Amérique du Nord (env. 13 000 ans), reconnaissable à ses pointes de pierre cannelées ; longtemps crue la plus ancienne du continent, elle ne l'est plus.→ First", s'appuyait sur des pointes de lance tres caracteristiques decouvertes dans les annees 1930 au Nouveau-Mexique, qui en avaient fait pendant longtemps la preuve la plus ancienne d'une presence humaine en Amerique du Nord. Mais au Bresil, dans le parc national de la Serra da Capivara, des decouvertes troublantes viennent ebranler cette certitude depuis plusieurs decennies.1
La Serra da Capivara : un paysage hors du temps
Le parc national de la Serra da Capivara se situe dans l'Etat du Piaui, dans le nord-est du Bresil. Inscrit au patrimoine mondial de l'Unesco en 1991, il abrite l'une des plus importantes concentrations d'art rupestre de la planete : des milliers de peintures et de gravures prehistoriques, certaines vieilles de plus de 25 000 ans, ornent les parois de grottes et d'abris sous roche creuses dans le gres rouge. Biches en course, scenes de danse, silhouettes humaines, mains negatives : une galerie colossale temoigne d'une occupation humaine intense et ancienne.
C'est dans ce cadre saisissant que l'archeologue bresilienne Niede Guidon decouvrit dans les annees 1970 et 1980 des niveaux d'occupation qui defieraient toutes les certitudes etablies. Sur le site de Toca do Boqueirnao da Pedra Furada, elle identifia des charbons de bois, des ocres et des eclats de quartz dans des couches sedimentaires datees entre 32 000 et 48 000 ans avant notre ere. La communaute archeologique reagit avec scepticisme : ces artefacts n'etaient-ils pas le resultat de processus naturels, du ruissellement des eaux ou de la chute de blocs depuis les parois ?
Eric Boeda et les galets de quartz : une enquete minutieuse
Quelques decennies plus tard, c'est un autre archeologue qui va relancer le debat avec une rigueur methodologique nouvelle. Eric Boeda, professeur a l'universite Paris-Nanterre et specialiste reconnu des industries lithiques du Paleolithique, arrive dans la Serra da Capivara en 2003. Sa question est simple mais exigeante : ces galets de quartz que l'on retrouve dans les couches vieilles de 25 000 ans sont-ils des outils fabriques par des mains humaines, ou de simples pierres fracturees par des processus naturels ?
A premiere vue, rien de spectaculaire. Des cailloux brises, des eclats grossiers, tres differents des belles pointes de silexSilexRoche siliceuse dure et cassante, débitée par les préhistoriques pour produire lames, pointes et outils tranchants.→ taillees du Paleolithique europeen. Le critique la plus frequente des tenants du "Clovis First" porte precisement la-dessus : on peut confondre des pierres fracturees par des gelees successives, par des crues ou par la chute d'autres blocs avec de veritables outils. C'est ce que les specialistes appellent des "geofacts", des formations naturelles trompeusement similaires a des artefacts.2
Pour trancher, Boeda et son equipe mettent en oeuvre un arsenal methodologique tres precis. Premiere etape : l'archeologie experimentale. En reproduisant les memes gestes avec les memes types de quartz, ils comparent les cicatrices d'eclatement obtenues artificiellement avec celles presentes sur les pieces trouvees en fouille. Certains criteres - angle des retouches, regularite des bulbes de percussion, sequences d'enlievements - ne peuvent etre produits que par une main intentionnelle. Deuxieme etape : l'analyse tracologique, qui consiste a examiner au microscope les microtraces usures d'utilisation sur les tranchants. Les resultats sont clairs : ces galets portent des stigmates de coupe sur des fibres vegetales et sur des os, compatibles avec un usage pour trancher de la viande et travailler du bois.3
La datation : 25 000 ans d'evidence
L'autre pilier de l'argumentation repose sur les datations. Pour etablir l'age des couches, l'equipe de Boeda utilise plusieurs methodes complementaires : la datation par luminescenceDatation par luminescenceMéthode datant le dernier chauffage ou la dernière exposition à la lumière de sédiments et minéraux, en mesurant l'énergie piégée dans le cristal.→ optiquement stimulee (OSL) sur des grains de sediment, et la datation uranium-thoriumDatation uranium-thoriumMéthode datant les concrétions calcaires (stalagmites, planchers) par la désintégration de l'uranium en thorium ; utile au-delà de la portée du carbone 14.→ sur des charbons. Ces mesures croisees donnent de maniere convergente des ages compris entre 20 000 et 30 000 ans pour les niveaux contenant les outils. La technique OSL a l'avantage de dater le moment ou les grains de sable ont ete exposes a la lumiere pour la derniere fois - c'est-a-dire le moment ou ils ont ete enfouis - ce qui peut correspondre a un depôt intentionnel par des occupants humains.
La datation a 25 000 ans place ces occupants au coeur du Dernier Maximum GlaciaireDernier Maximum GlaciaireApogée de la dernière glaciation (env. 26 000 à 19 000 ans), aux calottes glaciaires maximales ; il repousse les populations vers des refuges méridionaux.→ (LGM), lorsque les calottes polaires etaient a leur extension maximale et le niveau des mers beaucoup plus bas qu'aujourd'hui. Dans ce contexte, l'Atlantique relie les deux continents americains plus etroitement, mais de nombreuses zones temperees du Bresil restaient habitables avec une faune et une flore diversifiees.4
Qui etaient ces premiers Americains ?
La question de l'identite et de l'origine de ces hypothetiques occupants pre-Clovis est l'une des plus fascinantes. Si des hommes vivaient bien au Bresil il y a 25 000 ans, ils n'etaient certainement pas les ancetres directs des populations amerindiennes actuelles, qui presentent des caracteristiques genetiques tres specifiques liees a un passage par la Siberie et la Beringie il y a 15 000 a 18 000 ans. Cette discordance entre chronologie archeologique et genetique a alimente le scepticisme de nombreux specialistes : si les premiers Americains etaient si anciens, pourquoi n'en retrouve-t-on pas la trace dans les genomes modernes ?
Plusieurs hypotheses ont ete avancees. Ces occupants anciens auraient pu ne pas laisser de descendants, soit qu'ils aient ete extincts avant l'arrivee des vagues migratoires successives, soit que leur contribution genetique ait ete diluee au point de devenir imperceptible avec les methodes actuelles. Les travaux d'Eske Willerslev et de David Reich sur l'ADN ancienADN ancienMatériel génétique conservé dans des vestiges anciens, souvent dégradé, séquencé grâce à des techniques de pointe.→ des populations amerindiennes ont d'ailleurs identifie ce qu'ils appellent une "lignee fantome", dont l'empreinte dans les genomes actuels reste mysterieuse - un signal genetique sans correspondance connue dans le reste du monde, qui pourrait temoigner d'une presence archaique remontant bien avant Clovis.5
Un debat non ferme
La communaute scientifique reste divisee sur les conclusions de Boeda et de son equipe. Certains chercheurs, comme Gary Haynes de l'universite du Nevada, maintiennent que les pieces de quartz peuvent s'expliquer sans invoquer une intervention humaine. D'autres, comme Denis Vialou au Museum national d'Histoire naturelle de Paris, soulignent que la convergence de plusieurs methodes independantes - stratigraphieStratigraphieÉtude de la superposition des couches (strates) d'un site archéologique ; chaque couche correspond à une phase d'occupation et fonde une chronologie relative.→, tracologie, datation multi-techniques - constitue un faisceau d'indices solide. Le debat sur le peuplement des Ameriques est loin d'etre clos.
Ce documentaire de SLICE HISTOIRE plonge au coeur de cette enquete fascinante, suivant Eric Boeda dans ses fouilles, l'accompagnant dans ses analyses de laboratoire, et donnant la parole aux contradicteurs comme aux partisans. Au-dela du debat technique, il pose une question vertigineuse : qui etaient ces hommes dont nous ignorons presque tout, qui auraient vecu au Bresil il y a 25 millenaires, bien avant que la plupart des continents soient peuples de nos ancetres directs ?6
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