Quand on évoque la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.→, les regards se tournent souvent vers l'AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→ du Rift, vers les falaises de la Dordogne ou vers les steppes glaciaires d'Europe centrale. La Chine, pourtant, recèle l'une des plus riches et des plus longues archives de l'aventure humaine. Depuis les premiers hominidés apparus il y a plus de deux millions d'années jusqu'aux bronziers de Sanxingdui dont les œuvres défiaient encore nos catégories au XXe siècle, le territoire de la Chine actuelle a été le théâtre d'évolutions culturelles, techniques et biologiques d'une ampleur que l'archéologie ne fait que commencer à mesurer. Ce dossier vous invite à traverser ces millions d'années, des premières pierres taillées aux os oraculaires de la dynastie Shang, en suivant les grandes cultures préhistoriques qui ont façonné l'une des civilisations les plus durables que l'humanité ait connues.
Les premiers hominidés en Chine (2,5 millions – 300 000 ans)
La question de l'ancienneté de la présence humaine en Chine est l'une des plus débattues de la paléoanthropologiePaléoanthropologieScience qui étudie l'évolution humaine à partir des restes fossiles d'hominidés (os, dents, empreintes) et de leur contexte, pour reconstituer nos origines biologiques.→ mondiale. Les vestiges les plus anciens proviennent du site de Longgupo, dans la municipalité de Chongqing (ancien Sichuan), où un fragment de mandibule et des dents, découverts dans les niveaux 7 et 8 et datés de 2,48 millions d'années, ont été attribués à l'Homme de Wushan. Certains chercheurs y voient un hominidéHominidéMembre de la lignée humaine au sens large, incluant les humains actuels, leurs ancêtres et les grands singes apparentés.→ intermédiaire entre Homo habilis et Homo ergaster ; d'autres, une forme de ponginé, c'est-à-dire un grand singe non humain. Le débat reste ouvert, mais des vestiges lithiques de même datation, trouvés dans le même contexte, attestent indirectement une présence humaine précoce.
Plus sûrement daté, le site de Shangchen dans la province du Shaanxi a livré des outils en pierre échelonnés entre 2,1 et 1,3 million d'années, faisant de ce gisement l'un des plus anciens témoignages d'activité humaine hors d'Afrique. À Majuangu, dans le Nord de la Chine, la présence humaine est attestée par des outils datés de 1,66 million d'années. En 1965, le géologue Fang Qian découvre à Yuanmou, au sud du Yunnan, deux incisives qu'il date d'environ 1,7 million d'années : c'est l'Homme de Yuanmou, l'un des plus anciens représentants du genre Homo en Asie orientale. À Lantian dans le Shaanxi, une mandibule mise au jour en 1963 et les crânes de l'Homme de Yunxian, découverts au Hubei en 1989 et 1990 et datés de 936 000 ans, complètent ce panorama de la présence humaine archaïqueArchaïqueSe dit d'une population ou d'une forme humaine ancienne et aujourd'hui disparue (Néandertal, Denisova, lignées fantômes), par opposition aux humains anatomiquement modernes.→ sur le territoire chinois.
Mais c'est à Zhoukoudian, dans une colline calcaire à une cinquantaine de kilomètres au sud-ouest de Pékin, que se trouve le gisement le plus emblématique et le plus documenté de la préhistoire chinoise. De 1921 à 1937, une équipe internationale menée notamment par le géologue suédois Johan Gunnar Andersson, le paléontologue canadien Davidson Black, le paléontologue français Pierre Teilhard de Chardin et l'anatomiste Franz Weidenreich met au jour les fossiles de l'Homme de Pékin, un Homo erectus daté entre 780 000 et 300 000 ans. Dénommé Sinanthropus pekinensis à sa description en 1927, cet hominidé robuste, au cerveau d'un volume intermédiaire entre celui des australopithèques et le nôtre (entre 900 et 1 100 cm³), occupait les grottes de Zhoukoudian en groupes. Il fabriquait des outils de quartzite par percussion directe, pratiquait la chasse et la cueillette, et, fait remarquable, maîtrisait le feu à partir d'environ 430 000 ans, l'un des plus anciens foyers documentés au monde.

La tragédie de Zhoukoudian est indissociable de l'histoire des fossiles : en décembre 1941, à la veille de l'entrée en guerre du Japon contre les États-Unis, les précieux ossements furent emballés pour être évacués et ne parvinrent jamais à destination. Perdus lors de cette évacuation, ils ne subsistent aujourd'hui que sous forme de moulages et de descriptions détaillées réalisées par Weidenreich avant leur disparition. Les fouilles reprises après la Seconde Guerre mondiale ont néanmoins livré de nouveaux fossiles et des outils, confirmant et enrichissant le tableau de cette population de chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine.→ du PléistocènePléistocèneÉpoque géologique des grandes glaciations (env. −2,6 Ma à −11 700), couvrant l'essentiel de la préhistoire humaine.→ moyen.
L'Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→ conquiert l'Asie (80 000 – 30 000 ans)
La question de l'arrivée de l'Homo sapiens anatomiquement moderne en Chine est au cœur d'un débat scientifique particulièrement vif, opposant deux grandes théories. La théorie de l'origine multirégionale, défendue notamment par le paléontologue Franz Weidenreich et longtemps soutenue par de nombreux chercheurs chinois, postule une évolution locale continue depuis les Homo erectus d'Asie orientale jusqu'aux hommes modernes actuels, sans remplacement de population. Cette thèse repose sur l'identification de traits morphologiques supposément continus depuis l'Homme de Pékin jusqu'aux populations modernes d'Asie de l'Est.
La théorie de l'origine africaine récente, au contraire, appuyée par une convergence de données génétiques et paléontologiques, soutient que l'Homo sapiens a quitté l'Afrique il y a environ 55 000 à 65 000 ans et a colonisé l'Eurasie en remplaçant les populations archaïques locales. Des fossiles découverts dans des grottes du sud de la Chine avaient été présentés comme des arguments en faveur d'une présence très ancienne d'Homo sapiens, suggérant des dates entre 80 000 et 120 000 ans. Une réévaluation publiée en 2021, combinant datations U/Th et analyses d'ADN ancienADN ancienFragments d'ADN conservés dans des restes anciens (os, sédiments) ; leur séquençage permet d'identifier des espèces et de retracer des lignées disparues.→, a montré que ces fossiles étaient en réalité beaucoup plus récents que prévu, certains datant même de l'HolocèneHolocèneÉpoque géologique actuelle, débutée il y a environ 11 700 ans à la fin de la dernière glaciation ; cadre de toute l'histoire post-glaciaire.→, en raison de la complexité des dépôts dans les grottes subtropicales chinoises. Selon ces travaux, les données actuelles indiquent que l'Homo sapiens ne s'est installé dans le sud de la Chine qu'entre 50 000 et 45 000 ans, en accord avec le modèle de dispersion tardive depuis l'Afrique.
C'est dans la Grotte supérieure de Zhoukoudian, le même site que l'Homme de Pékin mais dans des niveaux bien plus récents (vers 30 000 ans), que l'on découvre des traces remarquables d'Homo sapiens en Chine du Nord. Les ossements retrouvés témoignent de pratiques funéraires élaborées : de la poudre rouge d'hématite, symbole possible de vie ou de sang, a été déposée sur les ossements. Des parures — coquillages percés, dents d'animaux —, des lames de silex et des aiguilles en os complètent le tableau d'une culture matérielle déjà riche, comparable à ce que l'on observe au Paléolithique supérieurPaléolithique supérieurDernière phase du Paléolithique (env. 45 000 à 10 000 ans), marquée par Homo sapiens en Europe, l'art, les parures et une succession de cultures (Aurignacien, Gravettien, Solutréen, Magdalénien).→ européen à la même époque. Ces hommes modernes chassaient le cerf, pêchaient et vivaient au milieu de forêts et de prairies, peut-être en contact avec les derniers représentants des populations plus archaïques de la région, voire avec des Dénisoviens dont la présence est attestée en Asie orientale.
Le Paléolithique supérieur et la révolution céramique (40 000 – 10 000 ans)
Au cours du Paléolithique supérieur, les cultures lithiques chinoises se diversifient considérablement selon les régions. Dans le Nord, on observe une tradition de petits outils en silex héritée des périodes précédentes, illustrée notamment par les sites de Sarawusu, Zhiyu et Shuidonggou. Ce dernier, situé dans la région de Lingwu (Ningxia), a livré une industrie à lames présentant des similitudes frappantes avec les cultures paléolithiques d'Asie centrale et du Moyen-Orient, suggérant des contacts ou des convergences techniques sur de longues distances. Des cultures microlithiques apparaissent également après les années 1970, comme la culture de Xiachuan au Shanxi et la culture de Hutouliang au Hebei, témoignant d'une adaptation fine à des environnements diversifiés.
Dans le Sud, les traditions sur galets se poursuivent et se nuancent, avec des cultures régionales bien individualisées comme la culture de Fulin au Sichuan et la culture de Tongliang à Chongqing. Sur le plateau tibétain, au Xinjiang et au Qinghai, des sites paléolithiques révèlent une occupation humaine adaptée à des conditions extrêmes. Mais la découverte la plus spectaculaire de cette période est sans doute celle de la Grotte de Yuchanyan, dans le Hunan : on y a mis au jour les fragments d'une poterie grossière datée entre 18 000 et 14 000 ans avant le présent, faisant d'elle, avec quelques autres sites du sud de la Chine et du Japon, l'une des plus anciennes poteries connues au monde. Ce fait est d'autant plus remarquable que la céramique apparaît en Chine dans un contexte de chasseurs-cueilleurs, bien avant la néolithisation, contrairement au schéma classique qui associe poterie et agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines.→.
À la fin du Paléolithique supérieur, les populations du bassin du fleuve Jaune, vers 17 500 ans avant le présent, utilisent déjà des pierres à moudre et des meules pour broyer des végétaux, notamment des graines de millet sauvage. Cette pratique préfigure la domestication des céréales qui sera au cœur de la révolution néolithiqueRévolution néolithiquePassage des sociétés de chasseurs-cueilleurs à l'agriculture et à la sédentarité (vers 10 000 av. J.-C. au Proche-Orient), à l'origine des villages puis des cités.→. Le dernier maximum glaciaireDernier Maximum GlaciaireApogée de la dernière glaciation (env. 26 000 à 19 000 ans), aux calottes glaciaires maximales ; il repousse les populations vers des refuges méridionaux.→, vers 21 000 ans avant le présent, avait abaissé les températures de 6 à 9 degrés Celsius dans le Nord et le niveau des mers de 120 mètres : la Chine du Sud était alors reliée à une large plateforme continentale exposée, et la Mer de Chine méridionale était beaucoup moins profonde qu'aujourd'hui.
La néolithisation : riz, millet et premiers villages (10 000 – 7000 av. J.-C.)
Le réchauffement post-glaciaire, qui s'amorce vers 17 000 ans avant le présent, transforme profondément les paysages et les modes de vie en Chine. L'humidité augmente dans le Nord et le Nord-Est à partir de 14 600 ans avant le présent, des forêts tempérées s'installent dans le Sud, et les lacs s'élèvent. Après un épisode froid et sec, le Dryas récent (12 900 – 11 700 ans avant le présent), le réchauffement reprend et l'Holocène s'installe, favorisant une sédentarisationSédentarisationPassage d'un mode de vie nomade à une installation durable en un lieu, condition de l'apparition des villages.→ progressive des populations de chasseurs-cueilleurs.
La Chine constitue l'un des tout premiers foyers mondiaux de domestication des plantes. Deux grandes zones de néolithisation se développent indépendamment : le bassin du fleuve Jaune, dans le Nord, où le millet (principalement le millet des oiseaux, Setaria italica, et le millet commun, Panicum miliaceum) est domestiqué dès les environs de 7000 avant notre ère ; et la région du bas-Yangzi, dans le Centre-Sud, où le riz (Oryza sativa) est progressivement cultivé à partir des mêmes dates. Ces deux foyers évoluent de manière largement autonome, même si des échanges existent, aboutissant à des cultures matérielles et des structures sociales distinctes.
Les premières utilisations attestées du riz sauvage remontent aux débuts de l'Holocène (9000 – 7000 avant J.-C.), dans des populations de chasseurs-cueilleurs semi-sédentaires qui consommaient également des glands et des châtaignes d'eau. Ces groupes possèdent des jarres de céramique à fond plat et des outils de pierre polie. Progressivement, entre 7000 et 5000 avant notre ère, la néolithisation s'accomplit dans la majeure partie du territoire chinois habité, avec des cultures régionales remarquablement diversifiées. Au Gansu et dans le corridor du Hexi, dès le NéolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la céramique, à partir d'env. −10 000.→ final, jusqu'à six céréales sont cultivées simultanément : blé, orge, avoine, deux types de millet et riz, témoignant d'échanges intenses avec les cultures d'Asie centrale.
Peiligang, Cishan et Jiahu : les pionniers du Néolithique (6500 – 5000 av. J.-C.)
Les cultures de Peiligang (dans le centre du Henan) et de Cishan (dans le sud du Hebei et le nord du Henan), datées entre 6500 et 5000 avant notre ère, sont les plus anciennes cultures néolithiques documentées dans le bassin du fleuve Jaune. Leurs villageois cultivaient déjà le millet et pratiquaient l'élevage du porc et du chien, tout en continuant à chasser et à pêcher. La poterie de ces cultures, faite à la main (sans tour), était cuite à plus de 900 degrés Celsius et présente des formes déjà variées, avec des décors en corde et parfois des motifs peints rudimentaires. Des outils agricoles spécialisés — meules à pieds, houes en pierre à double tranchant courbe, faucilles dentées — attestent une agriculture organisée. Les maisons sont semi-souterraines, rondes ou carrées, dans un schéma que l'on retrouvera dans les villages de Yangshao.
Parmi les sites de la culture de Peiligang, celui de Jiahu, dans le comté de Wuyang (Henan), occupe une place à part dans l'histoire préhistorique mondiale. Occupé entre 7000 et 5700 avant notre ère, il a livré des découvertes d'une importance capitale. D'abord, des flûtes en os de grue (Jiahu gudi), creusées dans les tibias de grues de Mandchourie : datées de 7000 à 6000 avant notre ère, elles sont les instruments de musique les plus anciens du monde encore jouables. Certaines d'entre elles sont percées de cinq à huit trous, capables de produire des gammes proches de celles que nous utilisons aujourd'hui.

Jiahu a également livré seize carapaces de tortues portant des marques incisées : les symboles de Jiahu. Datés de 6600 avant notre ère, ces signes — points, traits, marques angulaires — ont été comparés à certains caractères de l'écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire.→ chinoise classique, au point que certains chercheurs y voient un ancêtre de l'écriture. La thèse reste controversée, mais la complexité des systèmes symboliques mis en évidence à Jiahu, combinée à la sophistication de sa musique et à l'organisation de ses sépultures, dresse le portrait d'une société néolithique d'une richesse insoupçonnée.
La culture de Yangshao : l'âge d'or de la poterie peinte (5000 – 3000 av. J.-C.)
La culture de Yangshao est la grande culture néolithique du bassin du fleuve Jaune, répartie sur un vaste territoire englobant le Henan, le Shanxi, le Shaanxi, le Hebei, le sud de la Mongolie intérieure et plusieurs provinces adjacentes. Identifiée pour la première fois en 1921 par le géologue suédois Johan Gunnar Andersson sur le site éponyme du Henan, elle se développe entre 5000 et 3000 avant notre ère, soit sur une durée de plus de deux millénaires. Les datations par carbone 14 échelonnent les sites de Yangshao entre 5150 et 2960 avant notre ère (dates calibrées).
Ce qui frappe d'emblée dans la culture de Yangshao, c'est l'extraordinaire qualité de sa céramique peinte. Les potiers de Yangshao, travaillant sans tour mais à la main, produisent des vases, des bols, des jarres et des amphores dont les surfaces sont ornées de motifs géométriques (spirales, losanges, lignes ondulantes) mais aussi de représentations figuratives (poissons, visages humains stylisés, oiseaux, grenouilles). Ces décors, peints en noir, rouge et blanc avant cuisson, atteignent un niveau de raffinement qui a conduit les premiers archéologues à qualifier Yangshao de « culture de la poterie peinte ». Certains motifs récurrents, notamment le visage humain associé à des poissons, ont été interprétés comme des symboles totemiques ou rituels.

L'agriculture à Yangshao est dominée par la culture du millet et d'autres céréales ; des fosses de stockage retrouvées sur plusieurs sites ont livré des graines de mil. L'élevage porte principalement sur les porcs et les chiens, avec des traces moins abondantes de bovins et de moutons. Les villages de Yangshao sont considérables : certains couvrent plusieurs hectares et regroupent plusieurs centaines d'habitations semi-souterraines, rondes ou carrées, à chambre intérieure et chambre extérieure, aux sols parfois enduits de chaux. La disposition des villages trahit une organisation sociale complexe : les habitations sont regroupées au centre, entourées d'un fossé défensif, tandis qu'un grand bâtiment — peut-être une maison commune ou une salle de réunion — se distingue par ses dimensions. Les cimetières, localisés hors du périmètre habité, témoignent d'un sens du groupe qui dépasse la vie des individus.

Le site de Banpo, dans la banlieue de Xi'an (Shaanxi), est le plus célèbre et le mieux étudié des villages de Yangshao. Fouillé dès 1953 et partiellement ouvert au public sous la forme d'un musée de site en 1958, il couvrait à l'origine plusieurs dizaines de milliers de mètres carrés. L'analyse des strates successives révèle une agriculture itinérante par brûlis : la même parcelle est abandonnée pour laisser la végétation se reconstituer, puis réoccupée après quelques décennies. Aux alentours de 3000 avant notre ère, la culture de Yangshao entre progressivement en contact et en compétition avec la culture de Longshan qui lui succède dans la Plaine centrale.
La culture de Longshan : vers l'État et la guerre (3000 – 2000 av. J.-C.)
Succédant à la culture de Yangshao dans la Plaine centrale mais aussi dans plusieurs régions périphériques (Shandong, Shanxi, Shaanxi), la culture de Longshan représente le Néolithique final en Chine, une période de transformations sociales, politiques et technologiques majeures. Les datations par carbone 14 échelonnent les sites de Longshan entre 2500 et 2000 avant notre ère (dates calibrées), soit légèrement avant l'émergence des premières dynasties historiques.
La céramique de Longshan rompt spectaculairement avec celle de Yangshao. Tournée sur un tour rapide, cuite dans des fours à atmosphère réductrice qui lui confèrent une teinte noire caractéristique, la poterie Longshan est d'une finesse sans égal : les parois de certaines pièces, dites « coquille d'œuf », atteignent une épaisseur de 0,2 à 0,5 millimètres seulement. Ces vases d'une extrême délicatesse, produits en faible quantité, n'étaient vraisemblablement pas des ustensiles quotidiens mais des objets de prestige, peut-être réservés aux rituels ou aux élites. La maîtrise technique qu'ils supposent — contrôle parfait du tour, gestion précise de l'atmosphère de cuisson — n'a pas d'équivalent dans le monde néolithique contemporain.

Au-delà de la céramique, la culture de Longshan se distingue par des transformations sociales profondes. Les villages sont désormais protégés par des murs de terre battue, témoignant d'une insécurité croissante et de conflits entre communautés. Certains sites livrent des ossements humains entassés dans des fosses, probables victimes de massacres. Des pratiques divinatoires apparaissent, impliquant la chalumerie d'os d'animaux (scapulimancie), ancêtre direct des os oraculaires de la période Shang. Des rites funéraires différenciés, avec des tombes richement dotées à côté de sépultures pauvres, reflètent une stratification sociale accrue et l'institutionnalisation du culte des ancêtres. On entre dans une période proto-étatique où se dessinent les contours des premières grandes entités politiques chinoises.
Les cultures de jade : Hongshan et Liangzhu (3500 – 2000 av. J.-C.)
Contemporaines de la fin du Néolithique et couvrant des territoires parfois éloignés de la Plaine centrale, les cultures du jade constituent l'un des chapitres les plus fascinants de la préhistoire chinoise. Deux d'entre elles méritent une attention particulière : la culture de Hongshan, qui s'épanouit entre 4700 et 2900 avant notre ère en Mongolie intérieure et dans le Liaoning, et la culture de Liangzhu, florissante entre 3400 et 2000 avant notre ère dans la région du delta du Yangzi.
La culture de Hongshan est célèbre pour ses figurines de jade en forme de dragon-porc (zhulong), animaux hybrides dont la signification cosmologique reste largement énigmatique. Elle est aussi connue pour ses grandes enceintes rituelles, dont celle de Niuheliang, comportant des autels, des tumulusTumulusTertre de terre ou de pierres recouvrant une ou plusieurs sépultures ; coiffait souvent la chambre d'un dolmen au Néolithique.→ et des temples ornés de figurines d'argile représentant des déesses. L'organisation de ces complexes cérémoniels, éloignés des zones d'habitat, suggère l'existence de spécialistes rituels, voire d'un proto-clergé, dans une société déjà fortement hiérarchisée.
La culture de Liangzhu, dans le delta du Yangzi (Jiangsu et Zhejiang actuels), atteint un degré de sophistication encore plus remarquable. Ses artisans produisent des objets de jade d'une précision technique stupéfiante, notamment les disques bi — plats, annulaires, polis sur leurs deux faces — et les tubes cong, prismes rectangulaires à canal cylindrique central, ornés de masques stylisés dits « taotie ». Ces objets, dont certains atteignent 30 centimètres de hauteur, représentent des centaines d'heures de travail à l'abrasif, car le jade (néphrite) ne peut être sculpté qu'avec du sable de corindon et de la patience. Les sépultures de l'élite liangzhu, fouillées notamment à Yaoshan et Fanshan, contiennent parfois des centaines de pièces de jade, témoignant d'une accumulation de richesse et de prestige sans précédent dans la Chine préhistorique.

La découverte, en 2007, d'une grande cité de Liangzhu avec ses remparts en terre, ses canaux d'irrigation et ses entrepôts à Liangzhu City (près de Hangzhou, Zhejiang), classée au Patrimoine mondial de l'UNESCO en 2019, a renversé le modèle qui faisait de la Plaine centrale le seul berceau de la civilisation chinoise. La cité de Liangzhu, avec une superficie intérieure de 2,9 km² et un système hydraulique contrôlant un bassin versant de 100 km², était une véritable métropole néolithique dont la sophistication rivalisait avec les premières cités de Mésopotamie.
Sanxingdui : une civilisation hors du commun (1700 – 1100 av. J.-C.)
En 1986, dans les environs de Guanghan, au Sichuan, deux fosses rituelles mises au jour fortuitement bouleversent toutes les conceptions que l'on avait de la diversité culturelle de la Chine de l'âge du bronzeÂge du bronzePériode protohistorique succédant au Néolithique, marquée par la métallurgie du bronze (alliage cuivre-étain) et l'essor des premières cités et États ; en Égypte, elle correspond à l'époque des premières pyramides.→. Les objets qu'elles contiennent — des centaines de bronzes monumentaux, des ivoires d'éléphant, des cauris, des disques de jade — ne ressemblent à rien de ce que l'on connaît dans la Chine contemporaine. Ils appartiennent à une civilisation que l'on appellera Sanxingdui, du nom du site, et qui prospère entre 1700 et 1100 avant notre ère, contemporaine des dynasties Shang dont les inscriptions oraculaires et les bronzes rituels sont si bien connus.
Le clou de la découverte est une série de masques et de statues en bronze dont l'esthétique n'a aucun équivalent dans l'art chinois antique. Les visages sont caractérisés par des yeux exorbités en forme de lames cylindriques projetées en avant (les yeux « télescopes »), des oreilles en ailettes, des nez proéminents et des bouches aux commissures relevées en un sourire figé. La statue la plus célèbre, un personnage debout sur un socle de bronze, mesure 2,62 mètres de haut et tient dans ses mains tendues un objet disparu, peut-être un défense d'éléphant ou un disque de jade. Les bronziers de Sanxingdui maîtrisaient une technologie de fonte à la cire perdue d'une complexité remarquable, produisant des œuvres en plusieurs pièces assemblées dont les dimensions dépassent tout ce qui est contemporain.

Qui étaient les gens de Sanxingdui ? Des fouilles plus récentes (2020-2022) dans de nouvelles fosses rituelles ont confirmé et amplifié la singularité du site : on y a retrouvé des objets en or, en ivoire et en soie (identifiée par analyse des protéines), ainsi que des bronzes hybrides mêlant le style Sanxingdui à des éléments de l'art Shang, suggérant des contacts, des échanges ou des influences entre les deux cultures. L'écriture n'a pas encore été trouvée à Sanxingdui, ce qui laisse entière la question de la langue et de l'identité ethnique de ses habitants. Certains chercheurs les associent aux ancêtres légendaires du Shu, l'une des principautés historiques du Sichuan. Quoi qu'il en soit, Sanxingdui incarne à lui seul la leçon principale de la préhistoire chinoise : la Chine n'a jamais été un foyer unique et unifié, mais un kaléidoscope de cultures, de technologies et de visions du monde.
La civilisation Shang et les os oraculaires (1600 – 1046 av. J.-C.)
La transition entre préhistoire et histoire en Chine s'opère de manière progressive et reste l'objet de débats. Les premières dynasties chinoises — Xia, Shang et Zhou — sont mentionnées dans les textes historiques rédigés bien après leur existence présumée. De la dynastie Xia, dont l'existence reste contestée par une partie de la communauté scientifique internationale, on ne connaît que des traces archéologiques indirectes, notamment à travers la culture d'Erlitou, dans la Plaine centrale.
La culture d'Erlitou (vers 1900 – 1500 avant notre ère), avec son vaste site-palais de Henan, est souvent présentée comme le début de l'âge du bronze chinois et peut-être comme la capitale d'une première entité dynastique. Les bronzes d'Erlitou sont encore simples comparés à ce qui suivra, mais la cité qui les a produits, avec ses palais sur terrasse, ses ateliers spécialisés et ses sépultures différenciées, est la première grande agglomération de la Plaine centrale dont on puisse parler avec certitude.
La culture d'Erligang (vers 1600 – 1400 avant notre ère), succédant à Erlitou dans la région de Zhengzhou, représente l'apogée précoce de la civilisation Shang. Les bronzes rituels — tripodes ding, vases à vin jue, cloches nao — atteignent ici une complexité et une sophistication décoratives sans précédent, avec les premiers exemples du masque taotie (visage de monstre à yeux proéminents) qui dominera l'iconographie Shang. Ces objets sont produits dans des ateliers spécialisés par des artisans dont le statut social est élevé, pour le compte d'une aristocratie guerrière et cérémonielle.
C'est néanmoins à Yinxu, la dernière capitale Shang, localisée près d'Anyang (Henan) et occupée du XIVe au XIe siècle avant notre ère, que la frontière entre préhistoire et histoire est franchie de la manière la plus spectaculaire. Depuis la fin du XIXe siècle, des milliers d'os et de carapaces de tortues portant des inscriptions ont été mis au jour : les os oraculaires (jiaguwen), dont les inscriptions constituent le plus ancien corpus d'écriture chinoise déchiffré à ce jour.

La scapulimancie, pratiquée depuis le Néolithique de Longshan, atteint à Yinxu un degré de formalisation exceptionnel. Les devins royaux gravaient leurs questions sur des os (surtout des omoplates de bovins ou des plastrons de tortue), appliquaient une braise incandescente pour provoquer des craquelures, puis interprétaient ces fissures comme des réponses divines, avant de graver la réponse et, parfois, le résultat vérifié plus tard. On a retrouvé environ 150 000 fragments d'os oraculaires à Yinxu, portant plus de 5 000 caractères distincts, dont 1 700 environ sont identifiés. Ces textes, qui traitent de chasse, de guerre, de sacrifices, de météorologie et de la santé du roi, ouvrent une fenêtre unique sur la vie et les préoccupations d'une cour royale du IIe millénaire avant notre ère, et montrent sans ambiguïté que l'écriture chinoise classique est le descendant direct de cette écriture oraculaire.
Diversité culturelle et unité de la préhistoire chinoise
L'un des enseignements majeurs de l'archéologie chinoise du XXe et du XXIe siècle est la remise en cause radicale d'un modèle monocentrique de la civilisation chinoise. Longtemps, le cours moyen du fleuve Jaune, avec la culture de Yangshao puis de Longshan, était considéré comme le berceau unique de la Chine ancienne, le « vase d'expansion » à partir duquel la civilisation se serait répandue dans toutes les directions. Les découvertes des dernières décennies — Liangzhu dans le delta du Yangzi, Sanxingdui au Sichuan, Hongshan en Mongolie intérieure, Hemudu sur la côte du Zhejiang pour la culture du riz, Erlitou dans le Henan pour les débuts du bronze — ont imposé une vision radicalement différente : celle d'un « kaléidoscope culturel » (pour reprendre l'expression de l'archéologue Su Bingqi), où des cultures régionales distinctes interagissent, échangent et se stimulent mutuellement sans que l'une d'entre elles soit la source unique des autres.
Cette diversité culturelle n'exclut pas des échanges à longue distance attestés dès le Néolithique : des coquillages marins retrouvés dans des tombes à des centaines de kilomètres de la côte, du jade transporté depuis les gisements du Xinjiang (jade de Khotan) ou de Sibérie jusqu'à la Plaine centrale, des céréales et des technologies qui circulent sur des milliers de kilomètres. Elle n'exclut pas non plus des contacts avec les cultures d'Asie centrale et d'Europe : la technologie du bronze elle-même, dont l'alliage cuivre-étain, semble provenir de l'Oural ou d'Asie centrale, introduite en Chine par des voies qui restent à préciser. La question des échanges entre l'Eurasie préhistorique, trop souvent compartimentée entre « Orient » et « Occident » par les traditions historiographiques nationales, est aujourd'hui au cœur des recherches les plus innovantes en archéologie chinoise.
L'héritage immatériel : symboles, rituels et premières écritures
À côté des objets matériels, la préhistoire chinoise témoigne d'une vie symbolique et rituelle d'une grande richesse. Les motifs récurrents de la poterie de Yangshao — poissons, visages humains, spirales — forment un système iconographique cohérent dont la signification précise nous échappe, mais dont la persistance sur plusieurs siècles et des centaines de sites trahit une charge culturelle forte. Les disques bi et les tubes cong de Liangzhu, associés systématiquement à certaines positions dans les sépultures, semblent exprimer une cosmologie dans laquelle le cercle (le ciel ?) et le carré (la terre ?) jouent des rôles complémentaires.
Les symboles de Jiahu, les marques incisées sur les poteries de Yangshao et les signes retrouvés sur certains ossements de Longshan constituent des systèmes proto-graphiques dont la relation avec l'écriture chinoise classique est débattue. Pour certains chercheurs, notamment dans la tradition académique chinoise, une continuité directe relie ces marques aux sinogrammes actuels, faisant de l'écriture chinoise la plus ancienne du monde en usage continu. Pour d'autres, plus prudents, l'écriture véritable — au sens d'un système capable de noter le langage — n'apparaît qu'à Yinxu avec les os oraculaires, et les signes antérieurs restent des systèmes de communication plus limités.
Ce débat, loin d'être purement académique, touche à des questions d'identité nationale et de continuité culturelle qui mobilisent profondément la société chinoise contemporaine. L'archéologie préhistorique est en Chine un enjeu politique autant que scientifique : elle alimente un récit de la continuité civilisationnelle qui distingue la Chine d'autres grandes nations nées d'rupteurs historiques plus marqués. C'est pourquoi les fouilles chinoises sont aujourd'hui parmi les plus intensives et les mieux financées au monde, et pourquoi les découvertes qui émergent chaque année — à Sanxingdui, à Liangzhu, dans les provinces encore peu explorées du Sud-Ouest — continuent de réécrire notre compréhension de la plus longue aventure humaine que nous connaissions.
Conclusion : la Chine, carrefour et source
La préhistoire de la Chine est à la fois une aventure de deux millions d'années et un chantier perpétuellement en cours. De l'Homme de Pékin, qui domestique le feu dans ses grottes de Zhoukoudian il y a 400 000 ans, aux bronziers de Sanxingdui dont les masques aux yeux exorbités défient encore nos catégories, en passant par les potiers de Yangshao, les joueurs de flûte de Jiahu et les artisans du jade de Liangzhu, ce territoire a engendré une succession de cultures d'une richesse et d'une diversité qui n'ont rien à envier aux foyers de civilisation les mieux connus. La Chine préhistorique n'est pas le simple prologue de la Chine historique : c'est un monde en soi, pluriel, inventif et vibrant, dont nous ne faisons qu'entrevoir l'étendue.
Les grandes questions restent ouvertes. Comment les premières dynasties émergent-elles de ce kaléidoscope de cultures régionales ? Quels rapports y a-t-il entre les traditions de la Plaine centrale et celles du delta du Yangzi, du Sichuan ou du Yunnan ? Comment la Chine préhistorique s'insère-t-elle dans les flux d'échanges et de populations qui reconfigurent l'Eurasie entre 5000 et 1000 avant notre ère ? À mesure que les outils de la génétique des populations, de la datation multi-méthodes et de la modélisation climatique se perfectionnent, et que les fouilles s'étendent à des régions encore peu explorées, les réponses se précisent — et les questions se multiplient. Car c'est bien là le propre de la préhistoire chinoise : plus on la connaît, plus on mesure l'ampleur de ce qu'il reste à comprendre.
Je connais tres peu la préhistoire de la Chine et cet article m'a vraiment ouvert les yeux. On parle toujours de la préhistoire européenne ou africaine mais la Chine a ses propres sites remarquables depuis des millions d'années. Les découvertes récentes de Homo longi et d'autres nouvelles espèces montrent que l'Asie a été un laboratoire de l'évolution humaine au meme titre que l'Afrique.
La préhistoire de la Chine est un domaine en pleine expansion qui remet en question bien des certitudes établies en Occident. Les découvertes de restes humains archaïques comme Dali ou Maba, difficiles à classer dans les catégories habituelles, suggèrent une évolution humaine en Asie orientale avec des particularités propres. La question du modèle multirégional versus Out of Africa se pose différemment en Chine.