Depuis des siècles, une question hante les historiens de Paris : où se trouvait Lutèce, la ville des Gaulois Parisii, avant que les Romains ne s'en emparent ? Jules César l'a décrite, mais personne n'en avait jamais retrouvé de trace tangible. Jusqu'à cet été. À quatre mètres sous une cour de l'Hôtel-Dieu, l'ancien hôpital qui borde le parvis de Notre-Dame, sur l'île de la Cité, les archéologues ont mis au jour un mur de pierre et de bois long d'une vingtaine de mètres, construit selon une technique typiquement gauloise et portant les traces d'un violent incendie. Présenté à la presse le 23 septembre 2026, il pourrait être le rempart de la Lutèce gauloise.12

« C'est vertigineux de se retrouver ici et de découvrir l'origine probablement de la ville de Paris », a commenté le maire de la capitale, Emmanuel Grégoire, après avoir examiné les vestiges.2 Le ministère de la Culture parle d'une découverte « majeure ».

Une découverte fortuite sous l'Hôtel-Dieu

Rien ne laissait présager une telle trouvaille. Les fouilles ont débuté en février 2026, dans le cadre de la restructuration de la partie hospitalière de l'Hôtel-Dieu, après un diagnostic d'archéologie préventiveArchéologie préventiveArchéologie déclenchée par les travaux d'aménagement (routes, lignes, immeubles) pour étudier et sauvegarder les vestiges menacés avant leur destruction ; en France, elle relève notamment de l'Inrap.→ réalisé en 2019. Elles sont conduites par le pôle archéologie de la Ville de Paris et l'Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), sous le contrôle scientifique du service régional de l'archéologie de la DRAC Île-de-France.13

Vue plongeante sur les bâtiments et les cours de l'Hôtel-Dieu de Paris, sur l'île de la Cité
L'Hôtel-Dieu de Paris vu depuis les tours de Notre-Dame. C'est sous l'une de ses cours, à quatre mètres de profondeur, qu'est apparu le mur gaulois. (Crédit : Cristian Bortes, CC BY 2.0, Wikimedia Commons)

« Comme tous les chantiers archéologiques, on commence par les couches les plus hautes, donc les plus récentes. Au fur et à mesure, on s'est éloigné dans le temps », raconte Julien Avinain, chef du pôle archéologie de la Ville de Paris.2 Sous les niveaux médiévaux et antiques, les premiers indices d'une présence gauloise sont apparus au début de l'été. Puis, en juillet, le mur a commencé à émerger.

« Ces traces d'occupation gauloise sur l'île de la Cité, tous nos prédécesseurs en ont rêvé », témoigne Dorothée Chaoui-Derieux, conservatrice du patrimoine et coordinatrice des opérations d'archéologie à Paris pour le ministère. « On a la chance d'être au bon endroit au bon moment. »2

Un mur de pierre et de bois

Le vestige est conservé sur une vingtaine de mètres de long, pour à peine un mètre de hauteur. Sa construction associe des blocs de pierre et des éléments de bois disposés horizontalement dans la maçonnerie, une technique caractéristique des fortifications gauloises de la fin de l'âge du FerÂge du ferDernière période de la protohistoireProtohistoirePériode de transition entre préhistoire et histoire, concernant des sociétés sans écriture propre mais connues par des textes extérieurs.→ (à partir d'env. −1200 en Europe et au Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture.→), marquée par la métallurgieMétallurgieEnsemble des techniques d'extraction et de travail des métaux (cuivre, bronze, or) ; son essor à l'énéolithique et à l'âge du bronze transforme outillage, armement et hiérarchies sociales.→ du fer et les premiers royaumes.→.13

Maquette d'un rempart gaulois de type murus gallicus montrant l'armature de poutres de bois noyée dans la terre et les pierres
Maquette d'un murus gallicus, le rempart gaulois à armature de bois décrit par César, réalisée par le service archéologique de la Ville de Lyon. Le mur de l'Hôtel-Dieu relève d'une technique comparable. (Crédit : Nicolas Hirsch, CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons)

Ce type de rempart est bien connu des archéologues. César lui-même en a laissé une description précise dans sa Guerre des Gaules, à propos du siège d'Avaricum (Bourges) : un entrecroisement de poutres posées à intervalles réguliers, dont les vides sont comblés de terre et parementés de pierres. Le bois rend le mur résistant au bélier, la pierre le protège du feu. On parle de murus gallicus, le « mur gaulois ».4 Le rempart de l'Hôtel-Dieu présente une technique de construction de cette tradition, même si sa structure exacte reste à préciser.

Derrière le mur, les archéologues ont identifié une plateforme artificielle de sable et de graviers, ainsi que les restes d'un bâtiment en bois incendié et des graines carbonisées, qui suggèrent un espace de stockage.13 Au pied du mur gisait un fer de lance gaulois, et les fouilles ont aussi livré des fragments d'amphores, ces récipients qui transportaient le vin importé d'Italie, très prisé des élites gauloises.2

Une datation qui colle au récit de César

Les analyses au radiocarboneRadiocarbone (carbone 14)Méthode de datation fondée sur la décroissance du carbone 14, applicable jusqu'à environ 50 000 ans.→ réalisées sur les éléments de bois situent la construction dans une fourchette comprise entre 200 et 10 avant notre ère, selon le ministère de la Culture.2 Une période qui englobe la conquête romaine de la Gaule, entre 58 et 51 avant notre ère.

Surtout, le mur porte les traces d'un incendie intense. Or c'est précisément ce que raconte César. Au livre VII de la Guerre des Gaules, il relate la campagne menée en 52 avant notre ère par son lieutenant Labienus contre les Parisii et leurs alliés, commandés par le vieux chef aulerque Camulogène. À l'approche des Romains, les Gaulois mettent eux-mêmes le feu à Lutèce et coupent les ponts, avant d'être écrasés lors d'une bataille livrée non loin de la ville. César décrit Lutèce comme « une place forte des Parisii, située dans une île de la Seine ».15

Le feu qui a ravagé le mur de l'Hôtel-Dieu pourrait donc être celui-là même allumé par les Gaulois en 52 avant notre ère. L'hypothèse est séduisante, mais les chercheurs restent prudents : il faudra préciser la fonction défensive du mur, ainsi que ses dates de construction et de destruction, avant de pouvoir l'affirmer.1

L'énigme de la Lutèce gauloise

Pourquoi cette découverte est-elle si importante ? Parce que, malgré deux siècles de recherches, la Lutèce gauloise restait introuvable. Les fouilles menées sur l'île de la Cité, notamment lors de la création de la crypte archéologique du parvis de Notre-Dame dans les années 1960 et 1970, n'avaient livré que des vestiges romains et plus récents. Aucune trace sûre d'une agglomération fortifiéeOppidumVaste agglomération fortifiée de l'Europe celtique de la fin de l'âge du fer, perchée et ceinte d'un rempart ; première forme de ville au nord de la Méditerranée.→ gauloise n'y avait été identifiée.5

Statère d'or des Parisii orné d'un cheval stylisé et d'un motif en filet
Statère d'or des Parisii, Ier siècle avant notre ère. Ces monnaies, parmi les plus belles de la Gaule, témoignent de la richesse du peuple qui a donné son nom à Paris. (Crédit : Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0)

Ce silence archéologique avait nourri une hypothèse concurrente. Au début des années 2000, des fouilles menées à Nanterre, à une dizaine de kilomètres à l'ouest, dans une boucle de la Seine, ont révélé une vaste agglomération gauloise du IIe et du Ier siècle avant notre ère, avec des rues, des habitations et un riche mobilier. Certains archéologues ont alors proposé que la Lutèce de César se trouvait là, et non sur l'île de la Cité.5 Le texte de César, qui parle d'une île, laissait la porte ouverte : la boucle de Nanterre comportait elle aussi des îles.

Le mur de l'Hôtel-Dieu relance donc le débat en faveur de l'île de la Cité. Pour Julien Avinain, l'origine gauloise de l'édifice est quasi certaine : « Le doute est de moins en moins permis. »2 Reste à savoir si ce mur appartenait bien à une enceinte urbaine, à une plateforme fortifiée ou à un autre type d'aménagement. Les deux sites, Nanterre et la Cité, pourraient d'ailleurs avoir coexisté, comme deux pôles d'un même territoire des Parisii.

Les oppida, premières villes de Gaule

Si le mur de l'Hôtel-Dieu appartient bien à une enceinte, Lutèce rejoindrait la grande famille des oppidaOppidumVaste agglomération fortifiée de l'Europe celtique de la fin de l'âge du fer, perchée et ceinte d'un rempart ; première forme de ville au nord de la Méditerranée.→, ces agglomérations fortifiées qui se multiplient en Gaule et dans toute l'Europe celtique aux IIe et Ier siècles avant notre ère. Bibracte sur le mont Beuvray, capitale des Éduens, Gergovie chez les Arvernes, Alésia chez les Mandubiens ou encore Manching en Bavière en sont les exemples les plus célèbres.

Ces sites, souvent perchés sur des hauteurs ou installés dans des méandres de rivières, étaient protégés par de puissants remparts, parfois longs de plusieurs kilomètres. À l'intérieur, on trouvait des quartiers d'artisans, des sanctuaires, des espaces publics, des demeures aristocratiques et des ateliers monétaires. Ils jouaient un rôle de centres politiques, économiques et religieux pour les peuples gaulois, et constituent ce que les archéologues considèrent comme les premières villes au nord des Alpes.

Les amphores retrouvées sous l'Hôtel-Dieu s'inscrivent bien dans ce contexte. Au IIe et au Ier siècle avant notre ère, les élites gauloises importaient massivement du vin d'Italie, transporté dans ces grands récipients de terre cuiteTerre cuiteArgile façonnée puis durcie par cuisson ; matériau des poteries, briques et figurines, omniprésent depuis le Néolithique.→ et consommé lors de banquets qui affirmaient leur prestige. On estime que des dizaines de millions d'amphores ont ainsi traversé la Gaule avant même la conquête romaine. Leur présence sur l'île de la Cité suggère que les occupants du site participaient à ces réseaux d'échange à longue distance.

Le peuple qui a donné son nom à Paris

Les Parisii étaient un petit peuple gauloisGauloisPeuples celtesCeltesEnsemble de peuples de l'âge du fer partageant langues et cultures apparentées, répandus de l'Europe centrale à l'Atlantique.→ établis en Gaule (France, Belgique et régions voisines) durant le second âge du Fer, avant leur intégration à l'Empire romain.→, installé de part et d'autre de la Seine, entre les puissants Sénons au sud-est et les Carnutes au sud-ouest. Leur territoire, centré sur le fleuve, contrôlait une voie commerciale majeure. Ils frappaient de magnifiques statères d'or, aux motifs de chevaux stylisés et de filets, qui comptent parmi les plus belles monnaies gauloises.5

Après la conquête, Lutèce devient une ville gallo-romaine, qui se développe surtout sur la rive gauche, autour de l'actuelle montagne Sainte-Geneviève, avec son forum, ses thermes et ses arènes. Les Romains l'occuperont pendant plus de cinq siècles. Ce n'est qu'à la fin de l'Antiquité que la ville prendra le nom de son peuple : Parisius, qui deviendra Paris.25

Des fouilles qui se poursuivent

Le chantier n'est pas terminé. Les fouilles vont se poursuivre pendant plusieurs mois. « On ne peut pas exclure de nouvelles surprises », a déclaré David Couturier, directeur des opérations de fouille.2 Les archéologues vont chercher à comprendre la relation entre le mur et la plateforme de sable et de graviers, à identifier d'autres structures, et à étudier la céramique et le mobilier pour affiner la chronologie.1

Le mur, très fragile, ne pourra pas rester en place. Il fait l'objet d'une documentation complète en trois dimensions et par photogrammétrie. Un moulage sera réalisé, et des pierres de parement originales seront prélevées avec précaution. À terme, une partie reconstituée du mur, intégrant ces pierres d'origine, doit être présentée au public dans un musée parisien.12

« Sous nos pieds, sous la truelle de nos collègues, c'est ce mur de tradition gauloise qui, petit à petit, livre ses secrets », résume Dorothée Chaoui-Derieux.2 Deux mille ans après l'incendie raconté par César, Paris commence peut-être enfin à retrouver ses racines gauloises.