Il y a près de quatre mille sept cents ans, dans le désert qui domine l'antique Memphis, des milliers d'ouvriers ont levé les yeux vers une forme que personne n'avait jamais vue : un escalier géant de pierre blanche montant vers le ciel. Ce monument, la pyramide à degrésPyramide à degrésPremier grand monument de pierre de l'Égypte, élevé pour le roi Djéser à Saqqara par Imhotep (IIIe dynastie), par empilement de mastabas décroissants.→ du pharaonPharaonTitre du souverain de l'Égypte antique, considéré comme un dieu vivant garant de l'ordre cosmique (la Maât), chef suprême de l'État, de l'armée et du culte.→ Djoser, n'est pas seulement la plus ancienne pyramide d'Égypte. C'est le plus ancien grand édifice en pierre de taille de toute l'humanité, le point de départ d'une aventure architecturale qui conduira, un siècle plus tard, aux pyramides lisses de Gizeh. Derrière cette audace, un nom : Imhotep, le premier architecte dont l'histoire ait gardé le souvenir, et sans doute le premier technicien jamais élevé au rang de dieu.1

Un escalier vers les étoiles

Sur le plateau de Saqqara, à une vingtaine de kilomètres au sud du Caire actuel, la pyramide de DjoserÉgypte ancienneCivilisation développée le long du Nil durant près de trois millénaires, de l'unification vers 3100 av. J.-C. à l'époque gréco-romaine ; elle a légué les pyramides, les temples et l'écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire.→ hiéroglyphique.→ domine encore un paysage de sable, de ruines et de tombeaux. Haute d'environ soixante mètres pour une base rectangulaire de près de 121 mètres sur 109, elle se compose de six gradins inégaux qui diminuent en montant, comme les étages d'un gâteau de pierre.2 Cette silhouette en marches lui vaut son nom moderne de pyramide à degrés. Elle fut construite sous la IIIe dynastie, au tout début de l'Ancien EmpireAncien EmpirePremière grande période de l'Égypte pharaonique unifiée (~2700-2200 av. J.-C., IIIe-VIe dynasties), âge d'or des grandes pyramides et d'un État fortement centralisé.→, pour servir de tombeau au roi Netjerikhet, que la postérité a retenu sous le nom de Djoser.

La pyramide à degrés de Djoser à Saqqara
La pyramide à degrés de Djoser dresse ses six gradins au-dessus du plateau de Saqqara. Photo : Wknight94 talk, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

Pour les Égyptiens de l'époque, rien de comparable n'existait. Les rois précédents reposaient sous de simples tertres de brique crue. En transformant la tombe en montagne artificielle, visible à des kilomètres à la ronde, Imhotep a inventé un langage monumental neuf, celui du pouvoir royal gravé dans la pierre pour l'éternité. Le choix du calcaire, extrait sur place et dans les carrières voisines, n'était pas qu'esthétique : il garantissait que le nom et la mémoire du souverain survivraient bien après que la brique se fût effondrée.

Le site n'avait rien d'anodin. Saqqara servait déjà de nécropoleNécropoleVaste ensemble de sépultures, « ville des morts » organisée, souvent sur plusieurs époques.→ aux hauts dignitaires de Memphis, la capitale fondée à la charnière de la Haute et de la Basse-Égypte. Bâtir ici, sur la falaise désertique qui surplombe la vallée fertile, c'était inscrire le tombeau royal dans un paysage sacré, à la frontière symbolique entre le monde des vivants et celui des morts. Lorsque le soleil se levait sur le Nil, ses rayons frappaient de plein fouet la pyramide blanche, qui devenait un phare éclatant pour toute la région. Rien, dans l'architecture antérieure, ne laissait présager une telle démesure : Djoser et son architecte ont littéralement changé l'échelle de ce que les hommes croyaient pouvoir construire.

Du mastaba à la pyramide : l'invention en marche

La pyramide de Djoser n'est pas née d'un seul plan. Les fouilles ont révélé qu'elle est le résultat d'au moins cinq ou six phases de construction successives, un véritable chantier expérimental où l'idée s'est précisée au fil des années.3 Au commencement se trouve un mastabaMastabaTombe égyptienne ancienne à toit plat et flancs inclinés, ancêtre architectural de la pyramide.→, cette tombe basse en forme de banc à parois inclinées qui était la norme pour l'élite depuis les premières dynasties. Mais au lieu de la forme rectangulaire habituelle, Imhotep en dessine un de plan carré, puis il l'agrandit à plusieurs reprises.

Coupe montrant l'évolution du mastaba vers la pyramide à degrés
Le monument a grandi par étapes, un mastaba carré d'abord agrandi, puis surmonté de gradins empilés. Photo : Charles J. Sharp, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

C'est ensuite que survient le coup de génie. Sur ce mastaba élargi, les bâtisseurs en superposent d'autres, de plus en plus petits, pour former d'abord une pyramide de quatre degrés, puis, dans une ultime extension, la version finale à six degrés que nous admirons aujourd'hui.2 Les raisons exactes de ce changement d'échelle restent discutées. Volonté d'affirmer une royauté plus puissante ? Symbolisme solaire ou stellaire ? Les sources de l'époque sont muettes, et c'est en grande partie l'archéologie qui a reconstitué cette croissance par empilements successifs. Sous le monument, un puits d'environ vingt-huit mètres de profondeur mène à la chambre funéraire de granit, au cœur d'un labyrinthe de galeries souterraines qui couraient sur plusieurs kilomètres et abritaient aussi des dizaines de milliers de vases de pierre.

Imhotep, l'architecte devenu dieu

Peu de noms traversent quarante siècles. Celui d'ImhotepImhotepVizirVizirPlus haut fonctionnaire de l'État égyptien après le pharaon (égyptien « tjaty ») : véritable Premier ministre dirigeant l'administration, la justice, le Trésor et les travaux publics au nom du roi.→ et maître d'œuvre du roi Djoser, concepteur présumé de la pyramide à degrés, plus tard divinisé comme dieu de la médecine.→ y est parvenu. Vizir, conseiller et sans doute maître d'œuvre de Djoser, il est traditionnellement crédité de la conception de la pyramide à degrés.4 Son existence historique est solidement attestée : son nom et ses titres figurent gravés sur le socle d'une statue de Djoser retrouvée à Saqqara, honneur rarissime pour un personnage qui n'était pas de sang royal.

Statuette d'Imhotep l'architecte de Djoser
Imhotep, vizir et maître d'œuvre, fut vénéré plus tard comme dieu de la médecine et du savoir. Photo : Hu Totya, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

Avec le temps, le personnage s'est transformé en légende. Près de deux millénaires après sa mort, Imhotep fut divinisé et vénéré comme un dieu de la médecine et de la guérison, associé au dieu Thot, patron des scribes et des savants. Les Grecs l'identifièrent plus tard à leur propre dieu guérisseur, Asclépios. Il faut toutefois nuancer la légende : les Égyptiens eux-mêmes, dans les textes anciens, ne lui ont jamais explicitement attribué le dessin de la pyramide, et la tradition qui en fait l'inventeur de la construction en pierre simplifie une réalité plus progressive. Il n'en reste pas moins que son nom demeure attaché, pour l'éternité, au premier chef-d'œuvre de pierre de l'histoire.

Ce destin posthume est unique. Alors que les architectes restent d'ordinaire anonymes dans l'Égypte ancienne, Imhotep est devenu un intercesseur auquel les malades adressaient leurs prières, et des chapelles lui furent dédiées à Saqqara même, près de l'œuvre de sa vie. Les scribes, avant de se mettre à écrire, versaient en son honneur quelques gouttes d'eau de leur palette. Quarante siècles plus tard, il incarne encore la figure du génie universel, à la fois savant, médecin, poète et bâtisseur, dont le souvenir a triomphé de l'oubli que le temps réserve d'ordinaire aux serviteurs des rois.

Le complexe funéraire : une ville pour l'éternité

Réduire Saqqara à sa seule pyramide serait une erreur. Le monument n'est que le cœur d'un vaste ensemble funéraire ceint d'un mur d'enceinte de calcaire blanc d'environ dix mètres de haut, qui dessinait un rectangle de quelque 544 mètres sur 277.3 Cette muraille, rythmée de bastions et de fausses portes, n'offrait qu'une seule entrée réelle, dans son angle sud-est, par laquelle on pénétrait dans un couloir à colonnes cannelées d'une rare élégance.

Enceinte et cour du complexe funéraire de Djoser à Saqqara
L'enceinte de calcaire et la cour de la fête-sed recomposaient en pierre un décor rituel pour l'éternité. Photo : Maveric149, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

À l'intérieur se déployait un décor rituel pétrifié. La grande cour de la fête-sedHeb-SedFête-jubilé royale destinée à régénérer le pouvoir du pharaon, rejouée pour l'éternité dans la cour du complexe de Djoser.→ était bordée de chapelles destinées à permettre au roi de rejouer éternellement, dans l'au-delà, la cérémonie du jubilé qui régénérait son règne. Fait surprenant, la plupart de ces chapelles sont factices : de simples blocs massifs de pierre sans espace intérieur, des façades de théâtre figées pour l'éternité. Contre le flanc nord de la pyramide se nichait le serdab, une petite chambre close qui abritait une statue grandeur nature de Djoser assis. Deux trous percés dans la paroi permettaient à la statue, et donc au ka du roi, d'observer les rituels et de respirer les offrandes. L'ensemble reproduisait en pierre durable les bâtiments de brique, de bois et de roseau du palais royal, offrant au défunt un domaine complet où vivre son éternité.

La révolution technique de la pierre de taille

L'exploit de Saqqara est d'abord technique. Avant Djoser, la pierre servait surtout d'appoint, pour un seuil, un dallage ou un élément isolé. Avec la pyramide, elle devient pour la première fois le matériau principal d'un édifice monumental tout entier.1 Les blocs employés restent toutefois petits, de taille proche de celle des briques crues qu'ils imitent, car les bâtisseurs transposaient dans la pierre des savoir-faire hérités de l'architecture de brique et de bois.

On le voit partout dans le complexe : des colonnes qui imitent des faisceaux de roseaux liés, des demi-colonnes cannelées engagées dans les murs, des plafonds sculptés en troncs de palmier, des portes de pierre figées en position ouverte. Les premiers architectes n'osaient pas encore laisser une colonne porter seule un toit, aussi la rattachaient-ils toujours à un mur. Cette prudence raconte une étape : celle d'une civilisation qui apprend, en temps réel, à penser et à tailler la pierre à grande échelle. Les leçons de Saqqara, transmises de chantier en chantier, permettront en moins d'un siècle le passage à la pyramide lisse, puis aux colosses de Gizeh.

L'organisation du chantier force elle aussi l'admiration. Il a fallu ouvrir des carrières, façonner les blocs au ciseau de cuivre et au maillet, les acheminer sur des traîneaux, puis les ajuster les uns aux autres sans mortier porteur. Tout cela sans fer, sans poulie, sans roue pour le transport lourd : rien que la corde, le levier, la rampe et une main-d'œuvre innombrable, parfaitement coordonnée. La pyramide à degrés représente ainsi le premier grand défi logistique de l'histoire monumentale, une répétition générale avant les chantiers titanesques de la IVe dynastie. Chaque solution trouvée à Saqqara, chaque erreur corrigée, nourrira l'expérience accumulée des bâtisseurs égyptiens.

Monter vers le ciel : la charge symbolique

Pourquoi un escalier ? La forme en degrés n'est pas qu'une solution d'ingénieur. Pour les Égyptiens, le roi défunt devait rejoindre le domaine des dieux, et notamment les étoiles impérissables du nord ou le soleil. Beaucoup d'égyptologues voient dans les gradins une rampe symbolique, un escalier monumental par lequel l'âme du souverain gravissait les cieux.2

La pyramide devient ainsi une machine à ressusciter le roi, un pont de pierre entre la terre et le ciel. Sa masse colossale, sa blancheur éclatante sous le soleil du désert, sa visibilité à des kilomètres : tout concourait à proclamer que le pharaon, même mort, demeurait le garant de l'ordre cosmique. Cette alliance du religieux et du politique, du sacré et de la démonstration de puissance, fonde pour mille ans le modèle de la tombe royale égyptienne. Même quand la pyramide deviendra lisse, elle conservera cette vocation : relier le souverain défunt au monde des dieux et inscrire son nom dans l'éternité.

Le serdab et sa statue prolongent cette logique. En enfermant une effigie du roi capable de voir au-dehors, les Égyptiens s'assuraient que le ka, cette part immortelle de l'être, disposait toujours d'un support matériel où se loger et de quoi se nourrir grâce aux offrandes. Le culte funéraire rendu au souverain pouvait ainsi se perpétuer indéfiniment, bien après sa mort. La pyramide n'était donc pas un simple tombeau refermé sur lui-même, mais le centre vivant d'un dispositif religieux soigneusement pensé, où chaque bâtiment, chaque cour, chaque statue jouait un rôle précis dans la survie éternelle du roi.

L'Ancien Empire, l'âge des bâtisseurs

La pyramide de Djoser ne surgit pas de nulle part. Elle inaugure l'Ancien Empire, cette période de prospérité et de centralisation qui court approximativement du XXVIIe au XXIIe siècle avant notre ère et qu'on a justement surnommée l'âge des pyramides.5 La capitale, Memphis, concentre alors le pouvoir d'un État capable de mobiliser des ressources humaines et matérielles considérables.

Un tel chantier suppose en effet une administration rodée : recenser et nourrir les ouvriers, organiser l'extraction et le transport des blocs, coordonner des années de travail. Loin de l'image d'esclaves fouettés, les recherches modernes dépeignent plutôt des équipes de travailleurs encadrés, souvent des paysans mobilisés hors des saisons agricoles, logés et ravitaillés par l'État. La pyramide de Saqqara est ainsi le témoin d'une mutation profonde : l'émergence d'un pouvoir royal assez fort et assez bien organisé pour transformer une idée architecturale en montagne de pierre. Elle ouvre la voie aux pyramides de Snéfrou à Dahchour, puis à celles de Khéops, Khéphren et Mykérinos sur le plateau de Gizeh.

Le règne de Djoser lui-même reste en partie énigmatique. Les listes royales et l'historien antique Manéthon lui attribuent une durée de l'ordre de dix-neuf à vingt-neuf ans, assez longue pour mener à bien un tel chantier. La tradition tardive associe aussi son nom à une grande famine de sept ans que l'intervention des dieux, et le savoir d'Imhotep, auraient permis de surmonter. Qu'elle soit historique ou légendaire, cette mémoire dit la place exceptionnelle que Djoser a gardée dans l'imaginaire égyptien : celle d'un roi bâtisseur dont le monument de pierre a traversé, intact dans sa silhouette, la quasi-totalité de l'histoire pharaonique.

Lauer, les restaurations et la renaissance du monument

Aucun nom moderne n'est aussi lié à Saqqara que celui de l'architecte français Jean-Philippe Lauer. Arrivé sur le site en 1926, il y consacrera près de soixante-quinze ans de sa vie, jusqu'à sa mort en 2001, relevant bloc par bloc les murs effondrés du complexe de Djoser et redonnant forme à l'enceinte et aux chapelles ensevelies sous le sable.6 Son travail patient demeure la référence pour comprendre le monument.

La pyramide elle-même a connu une longue convalescence. Fragilisée par un tremblement de terre en 1992, menacée d'effondrement intérieur, elle a fait l'objet à partir de 2006 d'un vaste chantier de consolidation qui l'a tenue fermée près de quatorze ans. Les équipes ont étayé les galeries, comblé les vides entre les blocs, renforcé parois et plafonds souterrains, dégagé les corridors et restauré l'imposant sarcophagesarcophageCercueil de pierre, souvent sculpté, destiné à contenir le corps d'un défunt de haut rang.→ de granit du roi. Le projet, non sans controverses sur les méthodes employées, a finalement reçu l'aval des experts internationaux, et la pyramide a rouvert au public en mars 2020.7 Inscrite depuis 1979 au patrimoine mondial de l'UNESCO au sein de l'ensemble Memphis et sa nécropole, elle demeure le plus ancien grand monument de pierre debout sur la Terre, un escalier de calcaire qui, quarante-sept siècles plus tard, monte toujours vers le ciel.