Il y a près de vingt-cinq siècles, dans les maisons cossues de la Babylonie tardive, de jeunes apprentis scribesscribeLettré professionnel chargé d'écrire, de copier et de gérer les textes, formé de longues années à la maîtrise du cunéiforme.→ passaient des années à copier, à réciter et à mémoriser les noms de près de deux mille divinités. Aucun cours de religion ne figurait pourtant à leur emploi du temps, et aucun livre sacré ne servait de socle à leur croyance. Pour ces enfants des familles aisées, la connaissance des dieux n'était pas une matière isolée, mais une trame qui parcourait l'ensemble de la formation destinée à produire l'élite lettrée du pays.1

Dans une étude parue en 2026 dans la revue Iraq, l'assyriologue Shana Zaia, de la Vrije Universiteit Amsterdam, propose de reconstituer ce programme oublié à partir des seuls vestiges disponibles, les devoirs écrits sur argile qui ont traversé les millénaires. L'exercice tient de l'enquête, car de l'enseignement babylonien il ne reste presque rien, sinon ces tablettes couvertes de signes maladroits ou appliqués, que l'on compare d'une ville à l'autre pour deviner la logique d'un cursus commun.1

Une école sans cours de religion ni livre sacré

La première surprise, pour un lecteur moderne, tient à l'absence de toute structure que nous reconnaîtrions. Il n'existait pas d'école publique, pas de catéchisme, pas de texte fondateur unique autour duquel organiser la transmission. L'instruction se déroulait dans des demeures privées, sous la conduite d'un professionnel du savoir, souvent un père qui enseignait à ses fils aux côtés des garçons d'autres familles fortunées. On y apprenait d'abord et avant tout à écrire le cunéiformeCunéiformePlus ancienne écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire.→ connue, née à Uruk ; ses signes, imprimés dans l'argile au calame, ont la forme de coins (du latin cuneus).→, cette écriture à coins tracée dans l'argile fraîche à l'aide d'un calame.1

Tablette cunéiforme babylonienne portant une carte du monde entourée d'inscriptions
La célèbre carte babylonienne du monde, une tablette savante copiée et recopiée dans les milieux lettrés de Mésopotamie. Photo : Unknown authorUnknown author, Wikimedia Commons, Public domain.

Or apprendre à écrire, en Babylonie, revenait presque inévitablement à apprendre les dieux. Les tout premiers exercices consistaient à aligner des noms de divinités, car ces noms offraient un répertoire commode de signes à maîtriser. La religion s'infiltrait ainsi dès les premières leçons, non comme un enseignement doctrinal, mais comme la matière même sur laquelle la main de l'élève se formait. Les listes, les prières, les hymnes et les mythes que l'on copiait ensuite n'étaient pas réservés aux futurs prêtres, ils formaient le fonds partagé par tous ceux qui, devenus adultes, exerceraient comme scribesscribeLettré professionnel chargé d'écrire, de copier et de gérer les textes, formé de longues années à la maîtrise du cunéiforme.→, administrateurs, exorcistes ou devins.1

Zaia souligne que cette unité du programme avait une conséquence profonde. Un même socle de savoir religieux circulait entre des métiers que nous séparerions aujourd'hui, le comptable du temple et le guérisseur, le rédacteur de contrats et le spécialiste des présages. Tous avaient été formés aux mêmes textes, tous partageaient une familiarité avec le panthéon et ses hiérarchies. L'école ne fabriquait pas des croyants au sens où nous l'entendons, elle fabriquait des lettrés pour qui la connaissance des dieux était une compétence professionnelle autant qu'une culture.1

La formation s'étendait sur plusieurs années et obéissait à une progression exigeante, du simple tracé des signes élémentaires jusqu'à la copie de compositions littéraires complexes. L'élève avançait en recopiant des modèles, en effaçant l'argile encore humide pour recommencer, en apprenant par la répétition ce que nul manuel théorique ne venait expliciter. Cette pédagogie de l'imitation, patiente et concrète, faisait du savoir religieux une matière que l'on manipulait physiquement, calame en main, bien avant de la comprendre comme un système de croyances. Le maître, qui exerçait souvent par ailleurs un métier savant, transmettait ainsi non seulement une technique, mais tout un rapport au monde.1

L'encyclopédie des dieux, de la liste An à An = Anum

Le coeur de cette éducation divine résidait dans les listes de dieux, de véritables catalogues que l'élève copiait pour en graver les noms dans sa mémoire et dans sa main. On commençait par une liste relativement modeste, connue des spécialistes sous le nom de An, qui comptait plus de deux cents entrées. Franchir cette étape préparait à l'ouvrage le plus ambitieux du genre, la grande liste savante dite An = Anum.2

Tablette cunéiforme couverte de colonnes de signes, liste lexicale de divinités mésopotamiennes
Une liste divine en écriture cunéiforme, où chaque entrée associe un nom de dieu à ses équivalents et à ses titres. Source : Wikimedia Commons.

An = Anum rassemblait près de deux mille noms divins répartis sur sept tablettestabletteSupport d'écriture en argile, modelé puis inscrit au calame, sur lequel étaient consignés contrats, listes, exercices et textes littéraires.→, mettant en regard les désignations sumériennessumérienLangue de la Mésopotamie du Sud, la plus anciennement écrite en cunéiforme, longtemps conservée comme langue savante et religieuse.→ et leurs équivalents akkadiensakkadienLangue sémitique de la Mésopotamie antique, parlée notamment à Babylone et en Assyrie, écrite en cunéiforme.→, et précisant parfois les titres des divinités ou les relations qui les unissaient. L'ampleur même de ce répertoire frappe. Beaucoup des dieux qui y figuraient n'étaient plus l'objet d'aucun culte vivant, leurs sanctuaires avaient disparu, leurs fêtes s'étaient éteintes depuis longtemps. Les conserver dans la liste relevait d'une démarche encyclopédique, soucieuse d'exhaustivité, et non d'une dévotion.2

L'élève mémorisait donc un univers divin bien plus vaste que celui de sa propre cité, un savoir patrimonial qui dépassait de loin les besoins de la pratique quotidienne. À côté de ces grandes listes circulaient des répertoires de noms de personnes, ces noms composés qui invoquaient une divinité, comme Marduk, Nabû ou Šamaš, et qui offraient autant d'occasions d'exercer l'écriture tout en se familiarisant avec les figures majeures du panthéon. Venaient enfin les prières, les hymnes et les mythes, qui donnaient chair à ces noms en racontant les pouvoirs des dieux et leur place dans l'ordre du monde.1

La structure même de An = Anum révèle une pensée du classement. Les divinités y étaient ordonnées par familles et par entourages, un dieu majeur étant suivi de son épouse, de ses enfants, de ses serviteurs et de ses symboles divinisés. Copier cette liste, c'était assimiler non seulement des noms, mais une véritable sociologie du ciel, une carte des relations qui structuraient le monde divin. Le passage constant du sumériensumérienLangue de la Mésopotamie du Sud, la plus anciennement écrite en cunéiforme, longtemps conservée comme langue savante et religieuse.→ à l'akkadienakkadienLangue sémitique de la Mésopotamie antique, parlée notamment à Babylone et en Assyrie, écrite en cunéiforme.→ entraînait en outre l'élève au bilinguisme savant qui définissait le lettré babylonien, capable de manier une langue morte depuis des siècles mais demeurée la langue du prestige et du sacré.2

Le programme Marduk et les écoles du Sud

Si un socle commun unissait les écoles babyloniennes, le programme n'était pas identique d'une région à l'autre. Dans le Nord du pays, l'enseignement accordait une place écrasante à MardukMardukDieu poliade de Babylone, élevé au rang de souverain des dieux dans le poème Enūma eliš et placé au centre du programme scolaire du Nord babylonien.→, le dieu poliade de Babylone, au point que Zaia parle d'un véritable programme Marduk. Les élèves y copiaient les sept tablettes de l'Enūma elišEnūma elišGrand poème babylonien de la création, en sept tablettes, racontant la victoire de Marduk sur Tiāmat et son accession à la royauté divine.→, le grand poème de la création où Marduk terrasse la déesse primordiale Tiāmat avant d'accéder à la royauté sur les autres dieux.4

Porte d'Ishtar reconstituée en briques émaillées bleues ornées de dragons et de taureaux
La porte d'Ishtar, seuil monumental de la voie processionnelle de Babylone, cité présentée aux élèves comme un centre sacré. Photo : Rictor Norton, Wikimedia Commons, CC BY 2.0.

À cette célébration du dieu s'ajoutait celle de sa ville. Les écoliers étudiaient le texte connu sous le nom de Tintir, une composition qui recensait les noms cérémoniels de Babylone, ses temples, ses sanctuaires, ses portes et ses rues, et présentait la cité comme un centre religieux par excellence. Apprendre Babylone, c'était apprendre une géographie sacrée autant qu'une théologie, inscrire dans la mémoire de l'élève la prééminence de la capitale et de son dieu.1

Le contraste avec le Sud n'en est que plus parlant. À Nippur, vieille cité religieuse de la Babylonie méridionale, ce programme Marduk était absent. Les élèves y copiaient d'autres récits, en particulier les mythes consacrés à Ninurta, et perpétuaient des traditions locales ancrées dans un passé plus ancien. Cette divergence montre que l'école, loin d'uniformiser partout la même orthodoxie, pouvait aussi préserver et transmettre des identités religieuses régionales, chaque ville cultivant la mémoire de ses propres dieux.1

L'Enūma elišEnūma elišGrand poème babylonien de la création, en sept tablettes, racontant la victoire de Marduk sur Tiāmat et son accession à la royauté divine.→ n'était pas un texte d'école comme les autres. Récité lors de la grande fête du Nouvel An babylonien, il scellait chaque année la souveraineté de MardukMardukDieu poliade de Babylone, élevé au rang de souverain des dieux dans le poème Enūma eliš et placé au centre du programme scolaire du Nord babylonien.→ et, par ricochet, celle de la cité et de son roi. En le copiant sur leurs tablettes, les élèves s'appropriaient une véritable théologie politique, un récit où l'ordre du cosmos et l'ordre terrestre se répondaient. Apprendre comment Marduk avait vaincu le chaos et reçu les destinées, c'était intérioriser l'idée que Babylone occupait une place centrale dans l'économie du monde, voulue par les dieux eux-mêmes.4

De la salle de classe au sanctuaire

L'étude de Zaia met en lumière un geste particulièrement révélateur du lien entre apprentissage et religion, le dépôt des tablettes d'écolier dans les temples. Certaines de ces tablettes portent sur une face un exercice scolaire et sur l'autre une prière, souvent adressée à Nabû, le dieu patron de l'écriture et du savoir. Une fois achevées, elles étaient offertes au sanctuaire comme un ex-votoex-votoOffrande déposée dans un sanctuaire pour obtenir une faveur d'une divinité ou la remercier, souvent figurant la partie du corps à guérir.→.1

Statue en terre cuite d'une divinité mésopotamienne les mains jointes, dédiée dans un temple
Le dieu Nabû, patron des scribesscribeLettré professionnel chargé d'écrire, de copier et de gérer les textes, formé de longues années à la maîtrise du cunéiforme.→ et de l'écriture, recevait les tablettes d'exercice déposées en offrande dans son temple. Photo : The original uploader was IronyWrit at E, Wikimedia Commons, Public domain.

Des milliers de fragments de ce type ont été exhumés dans un temple de Nabû à Babylone, témoins d'une pratique où le travail de l'élève se muait en acte de piété. Le dépôt marquait sans doute une étape importante du parcours, une manière de placer son apprentissage sous la protection de la divinité et de remercier celle qui présidait à l'art des signes. L'écriture et le culte demeuraient ainsi étroitement noués dans la culture de l'élite babylonienne.1

Le soin accordé à la matière même du travail scolaire frappe également. La collecte de l'argile pouvait être ritualisée, comme le montre le cas d'un pupille nommé Šamaš-riḫtu-uṣur, qui rapportait sa terre à modeler depuis une source sacrée, parfois accompagnée d'incantations. Préparer la tablette relevait alors d'une petite liturgie, avant même que le premier signe ne fût tracé.1 Les textes de sagesse, enfin, complétaient cette éducation morale et religieuse. Les Conseils de sagesse enjoignaient la prière, les offrandes et le respect des dieux, tout en mettant en garde contre l'excès de boisson, la médisance ou la paresse. Le Ludlul bēl nēmeqi, le poème du Juste souffrant, racontait l'épreuve d'un homme frappé par le malheur après avoir perdu la faveur divine, avant d'être relevé par l'intervention de Marduk. Pour les futurs exorcistes, ce même texte offrait en outre un catalogue de symptômes à reconnaître et à traiter.5

Ces oeuvres de sagesse révèlent une conception où la conduite morale, la santé du corps et la faveur des dieux formaient un seul tissu. Le malheur y était lu comme le signe d'une relation rompue avec le divin, et le rétablissement comme une réconciliation. Pour l'apprenti exorciste, savoir reconnaître les symptômes d'un tel déséquilibre et connaître les prières capables d'y remédier relevait d'une même science, à la fois religieuse et thérapeutique. L'école ne séparait pas ce que nous distinguons, le soin, la morale et le culte s'y enseignaient d'un même mouvement.5

Refaçonner la tradition, l'école comme conservatoire

La maîtrise de ce savoir ne faisait pas seulement des élèves les héritiers passifs d'une tradition, elle leur donnait les moyens de la remodeler. Zaia rappelle le cas remarquable d'Uruk, où des familles sacerdotales élevèrent le dieu Anu au sommet du panthéon en s'appuyant précisément sur les listes divines apprises à l'école. En exhumant des hiérarchies anciennes consignées dans ces catalogues, les lettrés pouvaient présenter une innovation théologique audacieuse comme un simple retour aux sources, une restauration de l'ordre véritable des dieux.2

Ce pouvoir des scribes éclaire la longévité surprenante de certaines traditions. La loyauté envers Marduk survécut largement à la disparition des rois babyloniens indépendants. Le texte Tintir continua d'être copié sous les Perses achéménides puis sous les Séleucides, et l'on connaît une copie datée de 61 avant notre ère ainsi qu'une autre transcrite en caractères grecs. Alors même que Babylone n'était plus une capitale souveraine, ses écoles perpétuaient le culte de son dieu et la mémoire de sa grandeur.1

Cette obstination ressemble à une affirmation défensive, le réflexe d'une identité religieuse qui se sent menacée et qui se replie sur ses textes pour se maintenir. L'école devenait alors un conservatoire, un lieu où l'on gardait vivants des noms, des récits et des hiérarchies que le monde extérieur ne soutenait plus. En copiant inlassablement les dieux, les apprentis babyloniens ne faisaient pas qu'apprendre à écrire, ils transmettaient, de génération en génération, une manière d'habiter le monde et de le relier au ciel. Ce que les tablettes d'écolier nous laissent entrevoir, par-delà leurs maladresses et leurs ratures, c'est la persistance obstinée d'une civilisation à se dire elle-même, signe après signe, dieu après dieu.1