Dans les régions les plus reculées de Mongolie et des montagnes de l'Altaï, sous des tumulusTumulusTertre de terre ou de pierres recouvrant une ou plusieurs sépultures ; coiffait souvent la chambre d'un dolmen au Néolithique. de terre et de pierres appelés kurgans, repose l'un des secrets les mieux gardés de l'Antiquité. Depuis 2 500 ans, le pergélisol a joué le rôle d'un coffre-fort naturel, préservant intactes des sépultures d'une richesse extraordinaire. Ce documentaire SLICE Histoire nous plonge au coeur de ces fouilles qui repoussent les frontières de notre connaissance sur les ScythesScythesPeuples nomades cavaliers des steppes eurasiennes (Ier millénaire av. J.-C.), réputés pour leur art animalier, leur orfèvrerie et leurs tombes à kourganes ; la culture de Pazyryk en est une expression orientale..

Le tapis de Pazyryk, plus ancien tapis à poils noués au monde, Musée de l'Ermitage
Le tapis de Pazyryk (Ve siecle av. J.-C.), le plus ancien tapis a poils noues connu, conserve au Musee de l'Ermitage a Saint-Petersbourg. (Credit : Schreiber, Domaine public, Wikimedia Commons)

Les Scythes, seigneurs des steppes

Entre le VIIe et le IIIe siecle avant notre ere, les Scythes dominent un immense territoire s'etendant des rives de la mer Noire jusqu'aux confins de la Mongolie et de la Siberie. Ces peuples nomades de langue iranienne, redoutes cavaliers et guerriers, ont developpe une civilisation complexe dont les traces materiellesont longtemps ete sous-estimees par les historiens occidentaux. Leurs kurgans -- ces tumulus funeraires monumentaux -- se comptent par milliers sur l'ensemble des steppes eurasiennes.

Les populations de l'Altai et de Mongolie, souvent designees sous le nom de culture de Pazyryk (du nom du site eponyme, dans l'Altai russe), appartiennent a la meme sphere culturelle. Leurs rites funeraires etaient d'une sophistication remarquable : les defunts de haut rang etaient inhumés avec leurs chevaux, leurs armes, leurs parures et leurs provisions pour l'au-dela, dans des chambres en bois de méleze soigneusement assemblees.

Le froid, gardien des siecles

La cle de la preservation exceptionnelle de ces sépultures réside dans la géologie. Dans les hautes vallées de l'Altai et sur le plateau de l'Oukok (a environ 2 400 metres d'altitude), le pergélisol -- ce sol perpétuellement gelé -- s'est infiltré à l'intérieur des chambres funeraires peu après leur construction. Les températures négatives constantes ont figé le temps, conservant des matériaux organiques qui n'auraient laissé aucune trace dans d'autres conditions : cuir, laine, soie, bois, feutreFeutreÉtoffe non tissée obtenue en pressant et feutrant des fibres de laine ; les nomades des steppes en faisaient tapis, selles et appliques, remarquablement conservés dans les tombes gelées de Pazyryk. et même chair humaine.

Ce phénomène naturel a transformé ces kurgans en capsules temporelles d'une valeur scientifique inestimable. Alors que les sépultures scythes des steppes ukrainiennes n'ont souvent livré que des squelettes et des artefacts métalliques, celles de l'Altai et de Mongolie conservent une image vivante des sociétés nomades de l'âge du FerÂge du ferDernière période de la protohistoire (à partir d'env. −1200 en Europe et au Proche-Orient), marquée par la métallurgie du fer et les premiers royaumes..

Momie de la princesse de l'Oukok, Scythes, Altai
La momieMomieCorps préservé de la décomposition, naturellement (gel, sécheresse, tourbe) ou artificiellement ; les kourganes gelés de Pazyryk ont livré des momies naturelles à la peau tatouée. dite « Princesse de l'Oukok », découverte en 1993 sur le plateau de l'Oukok (Altai russe), conservée au Musée national de la République de l'Altai. (Crédit : Kobsev, Domaine public, Wikimedia Commons)

La Princesse de l'Oukok

En 1993, l'archéologue russe Natacha Polosmak met au jour sur le plateau de l'Oukok (Altai russe, a la frontière de la Mongolie) une sépultureSépultureDépôt intentionnel d'un défunt, parfois accompagné d'offrandes ; indice de comportements symboliques. exceptionnelle. Dans un bloc de glace, la momie d'une jeune femme d'une vingtaine d'années est parfaitement conservée depuis 2 500 ans. Immédiatement baptisée « Princesse de l'Oukok » ou « Dame des glaces », cette femme de haut rang porte sur les bras des tatouages d'une finesse remarquable : un cerf a tête d'oiseau fantastique, une panthère des neiges, d'autres animaux stylisés dans le pur style scythe.

Sa tenue est également révélatrice de son statut : robe de soie jaune importée de Chine, perruque en crin de cheval soigneusement nattée, coiffe pyramidale ornée de figures en bois doré. A ses côtés, six chevaux harnachés avaient été sacrifiés. L'analyse de ses restes a révélé qu'elle souffrait d'un cancer du sein et d'une scoliose, et consommait peut-être du cannabis comme analgésique -- traces retrouvées dans le contenu de l'urne placée dans sa tombe.

Le tapis de Pazyryk : le plus ancien du monde

Parmi les artefacts extraits des kurgans de l'Altai, le tapis de Pazyryk occupe une place a part dans l'histoire de l'artisanat humain. Découvert en 1949 par l'archéologue soviétique Sergei Rudenko dans un kurgan du site de Pazyryk, ce tapis a poils noués date du Ve siecle avant notre ere. Avec ses 2,0 m × 1,83 m et ses 3 600 noeuds au decimetre carré, il représente le plus ancien tapis de ce type connu a ce jour.

Ses motifs sont d'une complexité étonnante : un bandeau central de rosettes, des cerfs sur une frise, des guerriers montés a cheval et des griffons ailés. L'origine exacte de sa fabrication reste debattue : certains chercheurs y voient une production locale altaique, d'autres plaident pour une provenance perse ou médo-perse. Quoi qu'il en soit, il témoigne de l'intense commerce qui reliait ces nomades des steppes aux grandes civilisations sédentaires de l'époque.

Reconstitution d'un guerrier scythe à cheval, culture Pazyryk
Reconstitution d'un cavalier de la culture Pazyryk (Ve-IIIe siecle av. J.-C.), d'apres les restes decouverts dans les kurgans de l'Altai. (Credit : PHG, Domaine public, Wikimedia Commons)

Des fouilles qui révolutionnent notre vision des nomades

Les fouilles récentes en Mongolie ont permis de documenter des kurgans scythes dont la richesse rivalise avec ceux de l'Altai russe. Des équipes franco-mongoles, américano-mongoles et japonaise-mongoles travaillent depuis les années 1990 sur des sites comme Gol Mod, dans la province d'Arkhangai, où ont été mis au jour des sépultures royales de la culture Xiongnu (associée aux Scythes orientaux), datées du Ier siecle avant au Ier siecle après notre ere. L'une d'elles, fouillée en 2001, contenait les restes de 30 chevaux et une abondance d'artefacts en laque chinoise, en soie et en or.

Ces découvertes remettent en question l'image d'une civilisation scythe uniforme. On distingue désormais plusieurs cultures distinctes partageant le même fond symbolique -- notamment la triade de l'or, du cheval et des armes -- mais dont les expressions artistiques et les pratiques funéraires varient considérablement selon les régions et les périodes.

L'art animalier scythe

L'un des traits les plus distinctifs de la culture scythe est son art animalier, reconnaissable entre tous. Cerfs aux bois enroulés, griffons, panthères des neiges, ours, aigles : les artisans scythes représentaient les animaux dans des poses de combat ou de saisie, souvent avec des corps tordus en positions impossibles. Cet art, sculpté dans l'or, le bronze ou l'os, décorait les harnachements des chevaux, les armes et les parures personnelles.

Les momies tatouées de l'Oukok montrent que ces motifs ornaient aussi les corps de leurs porteurs. Les tatouages de la Princesse de l'Oukok, réalisés avec un baton de piquage et de la suie, représentent les mêmes créatures fantastiques que celles sculptées dans l'or -- suggérant que le tatouage jouait un rôle identitaire et peut-être spirituel fort dans cette société.

Les défis de la conservation

La préservation de ces trésors des glaces est aujourd'hui menacée par le changement climatique. Le dégel du pergélisol en Sibérie et en Mongolie progresse de plusieurs centimètres par an, détruisant irrémédiablement des sépultures qui ont résisté pendant deux millénaires. Des kurgans fouillés en urgence ces dernières années ont livré des artefacts en état de décomposition avancée, victimes du dégel survenu avant leur découverte.

La course contre la montre est engagée. Des archéologues du monde entier se mobilisent pour localiser et fouiller les kurgans encore intacts avant que le pergélisol ne disparaisse. Chaque sépulture préservée est une fenêtre irremplacable sur le monde des nomades de l'âge du Fer -- une fenêtre qui se referme peu à peu sous l'effet du réchauffement global.