La vallee du fleuve Senegal et les plaines du Sine-Saloum recèlent deux des secrets prehistoriques les plus fascinants d'AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→ de l'Ouest. Le premier est enfoui dans la latérite rouge du Senegal oriental : un atelier de taille du quartz vieux de pres de 9 000 ans, ou des humains façonnaient deja, avec precision, des outils microlithiques adaptes a la savane. Le second s'impose au regard depuis des routes poussiereuses : plus de 1 000 cercles de pierres dresses sur 350 km le long du fleuve Gambie, constituant la plus grande concentration megalithique connue dans le monde. Ensemble, ces deux patrimoines dessinent une continuite remarquable de l'histoire humaine au Senegal, du Mesolithique jusqu'a l'epoque medievale.
Cette histoire est aussi celle d'une Afrique souvent absente des grands recits prehistoriques. Alors que le Maghreb, le LevantLevantRégion du Proche-Orient méditerranéen (Israël, Liban, Syrie, Jordanie), carrefour majeur des premières migrations humaines hors d'Afrique.→ et l'Europe concentrent l'essentiel de la litterature grand public, le Senegal recele des vestiges d'une richesse comparable -- des premier villages a l'Age de fer, en passant par des traditions funeraires monumentales dont la sophistication laisse encore les archeologues perplexes.
Ravin Blanc X : un atelier en quartz dans la savane
A l'extremite orientale du Senegal, dans les collines boisees qui separent les bassins du fleuve Gambie et de la Faleme, des chercheurs ont identifie plusieurs sites de l'Age de la pierre recente. Parmi eux, le site de Ravin Blanc X se distingue par son anciennete et par la nature de l'industrie lithique qui y a ete mise au jour : des microliches en quartz -- lames et lamelles, grattoirs, burins -- faconnes avec un soin remarquable il y a environ 9 000 ans, lors de la periode qui correspond a la fin de l'Epipaleolithique et au debut du Mesolithique en Afrique occidentale.[1]
Le choix du quartz comme matiere premiere est caracteristique des industries d'Afrique de l'Ouest pendant la fin du Pleistocene et le debut de l'Holocene. Contrairement au silexSilexRoche siliceuse dure et cassante, débitée par les préhistoriques pour produire lames, pointes et outils tranchants.→ ou a l'obsidienne, le quartz est peu predictible lors de la taille : ses plans de fracture crystallins s'opposent a la maitrise parfaite du tailleur. Pourtant, les occupants de Ravin Blanc X ont su exploiter les galets de quartz presents dans les cours d'eau locaux pour produire des outils a tranchant vif, probablement utilises pour des activites de chasse, de boucherie et de traitement des peaux -- ce que les recherches sur d'autres sites contemporains d'Afrique de l'Ouest suggerent.
La presence d'un tel site de plein air confirme que la vallee de la Faleme etait un espace frequente intensement lors de l'Holocene ancien, quand le Sahara etait encore en voie d'assechement et que les ressources animales et vegetales de la zone soudano-sahelienne attiraient des groupes de chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine.→ mobiles. Ces populations n'ont laisse pratiquement aucune trace dans les textes -- ils n'en produisaient pas -- mais leurs outils en quartz parlent encore, neuf millenaires apres.
L'age des megalithes : quand le Senegal tailla la laterite
Des siecles plus tard -- beaucoup plus tard -- une toute autre forme de grandeur apparut dans les vallees du Sine et du Saloum. Entre le IIIe siecle avant notre ere et le XVIe siecle, des populations de l'Afrique de l'Ouest ediferent pres de 1 000 cercles de pierres et de nombreux tumuli funeraires le long d'un couloir de 350 km de long sur 100 km de large, partage aujourd'hui entre le Senegal et la Gambie. L'ensemble forme la plus grande concentration de monuments megalithiques connue dans le monde.
Les pierres qui forment ces cercles sont des monolithes de laterite -- cette roche ferrugineuse abondante dans les sols tropicaux -- extraits de carrieres voisines a l'aide d'outils en fer et soigneusement travailles en colonnes cylindriques ou polygonales d'environ 2 metres de hauteur, pour un poids pouvant atteindre 7 tonnes. Chaque cercle reunit entre 8 et 14 pierres dressees pour un diametre de 4 a 6 metres. Tous sont associates a des tumuli funeraires -- monticules de terre recouvrant des sepultures -- qui constituent la raison d'etre de ces monuments : ils marquaient les tombes de personnages importants et structuraient un paysage sacre collectif.[2]
Sine Ngayene et Wanar : les joyaux senegalais
Les deux sites senegalais -- Sine Ngayene et Wanar -- presentent chacun des particularites qui les distinguent au sein de l'ensemble megalithique senegambien. Sine Ngayene, situe au nord-ouest du Sine-Saloum, est le plus grand de tous : 52 cercles, un cercle double et 1 102 pierres tailees. Les fouilles menees depuis les annees 1970 y ont identifie quatre cycles d'utilisation successive entre 700 et 1 350 apr. J.-C., chacun correspondant a des pratiques funeraires legerement differentes -- simples fosses d'abord, puis tombes collectives, puis depots d'offrandes.[2]
Wanar, situe dans le departement de Kaffrine, compte 21 cercles dont un cercle double, et se distingue par la presence de 9 pierres dites "lyres" -- des monolithes bifides, divises en deux branches reliees par une entretoise, uniques a ce site. Les fouilles de 2008 y ont mis au jour deux types de sepultures : de grands puits scelles d'un tumulusTumulusTertre de terre ou de pierres recouvrant une ou plusieurs sépultures ; coiffait souvent la chambre d'un dolmen au Néolithique.→, et des tombes plus profondes a ouverture etroite, associees a des vestiges de maisons funeraires en brique et en platre. L'existence de ces constructions ephemeres, disparues sous la pression des siecles, laisse presager que le paysage autour de Wanar etait bien plus dense et structure qu'il n'y parait aujourd'hui.
Qui a construit ces monuments ?
La question de l'identite des batisseurs reste ouverte. Aucun texte, aucune tradition orale directement transmise ne designe les constructeurs de ces cercles. Les candidats proposes par les chercheurs sont les ancetres des Jola, des Wolof, ou des Sereer -- ces derniers etant favorises par l'argument que les Sereer utilisent encore aujourd'hui des maisons funeraires similaires a celles retrouvees a Wanar. Mais cette interpretation reste speculee, et l'absence de genealogie directe rend toute attribution ethnique fragile.[3]
Ce que les fouilles ont clairement etabli, c'est la richesse des societes qui edifient ces monuments : les tombes contiennent des pointes de lance en fer, des bracelets de cuivre, des perles de turquoise et des ceramiques finement travaillees. La turquoise -- minerale qui ne se trouve pas en Afrique de l'Ouest -- temoigne d'echanges a longue distance, peut-etre avec le Maghreb ou via les routes sahariennes. Ces societes maîtrisaient la metallurgie du fer (les carrieres de laterite sont exploitees avec des outils en fer), pratiquaient l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines.→ et disposaient de structures politiques suffisamment organisees pour mobiliser les ressources humaines et materielles necessaires a l'erection de ces monuments colossaux.
Patrimoine mondial, protection fragile
En 2006, les quatre sites de l'ensemble senegambien -- Sine Ngayene et Wanar au Senegal, Wassu et Kerbatch en Gambie -- ont ete inscrits ensemble sur la Liste du patrimoine mondial de l'UNESCO, au titre des criteres (i) et (iii) : un chef-d'oeuvre du genie createur humain et un temoignage exceptionnel de pratiques funeraires et de constructions monumentales persistant sur plus d'un millenaire.[2]
Les sites senegalais beneficient d'une protection legale issue de la loi n°71-12 du 25 janvier 1971. Des gardiens permanents y sont employes, des clotures ont ete installees, et un centre d'interpretation a ete ouvert a Sine Ngayene. Cependant, la pression fonciere, le tourisme non regulé et les modifications climatiques -- qui accentuent l'erosion des tumuli -- menacent l'integrite de certains complexes. La recherche archeologique se poursuit, avec des equipes internationales qui continuent de fouiller et dater ces sites, dont les secrets funeraires et symboliques n'ont pas encore tous ete perces.
Du quartz taille dans les collines de la Faleme aux colonnes de laterite du Sine-Saloum, la prehistoire senegalaise offre une fresqueFresqueTerme employe par extension pour designer de grandes compositions peintes sur les parois des grottes ornees, bien que la technique differe de la fresque murale antique.→ de plusieurs millenaires. Elle rappelle que l'Afrique de l'Ouest n'etait pas une peripherie de l'histoire humaine, mais l'un de ses theatres essentiels -- un espace de creation, d'echange et de bâtisseurs dont les oeuvres perdurent, majestueuses et silencieuses, au milieu des savanes.
L'economie des batisseurs : agriculture, elevage et echanges a longue distance
Les societes qui ont erige les cercles de pierres senegambiens n'etaient pas de simples communautes de pasteurs nomades : elles s'inscrivaient dans un systeme economique diversifie et dynamique dont les analyses archeobotaniques et zooarcheologiques commencent a revelear la complexite. Les analyses de residus sur la ceramique associee aux sites funeraires et les etudes de graines carbonisees retrouvees dans les niveaux d'occupation adjacents attestent de la culture du mil perle (Pennisetum glaucum) et du sorgho (Sorghum bicolor) comme bases de l'alimentation vegetale. Ces cereales, domestiquees en Afrique subsaharienneAfrique subsahariennePartie du continent africain au sud du Sahara ; berceau d'Homo sapiens, longtemps réputée hostile à la conservation de l'ADN ancien à cause de la chaleur.→ independamment de la revolution agricole proche-orientale, constituent le fondement alimentaire de l'economie senegambienne du premier millenaire de notre ere.[6]
L'elevage bovin jouait un role central, comme l'attestent les restes osseux retrouves dans les contextes funeraires et domestiques associes. La presence de bovins en quantite significative dans les depots funeraires -- parfois entiers, parfois representes par leurs cornes ou leurs mandibules -- suggere que les animaux d'elevage avaient une valeur symbolique et sociale qui depassait leur simple utilite nutritive. Dans de nombreuses societes pastorales africaines contemporaines ou recentes, le betail constitue la mesure de la richesse, le medium des alliances matrimoniales et le support des obligations rituelles : il est probable que des fonctions analogues existaient chez les batisseurs des megalithes senegambiens.
Les outils en fer retrouves dans les tombes -- haches, herminettes, lames de couteaux -- attestent d'une integration precoce et profonde de la metallurgie du fer dans l'economie agricole et pastorale. Ces instruments permettaient un defrichement plus efficace des terres, une meilleure preparation des sols et une agriculture potentiellement plus productive. La correlation spatiale entre la distribution des megalithes et les zones de sols ferralitiques favorables a la culture du mil dans la vallee du Gambie et de ses affluents n'est probablement pas fortuite : elle suggere que les constructeurs des cercles de pierres etaient des agriculteurs sedentaires ou semi-sedentaires exploitant les terres les plus fertiles de la region.
La presence de cauris (Cypraea moneta) dans les tombes est particulierement significative d'une economie tournee vers les echanges a longue distance. Ces coquillages, originaires de l'ocean Indien, ont circule en Afrique de l'Ouest comme monnaie d'echange et objet de prestige pendant des siecles avant l'arrivee des Europeens. Leur presence en Senegambie implique des reseaux commerciaux trans-sahariens ou trans-continentaux reliant cette region a la zone de l'ocean Indien, soit directement, soit par l'intermediaire de relais successifs. Des objets en cuivre et en bronze, dont l'origine pourrait etre nord-africaine ou sahelo-saharienne, completent ce tableau d'une economie senegambienne connectee aux grands circuits d'echange de l'Afrique medievale.
L'ensemble de ces donnees economiques dessine le portrait de societes senegambiennes du Ier au IIe millenaire ap. J.-C. qui combinaient agriculture cerealiere, elevage bovin, metallurgie du fer et participation a des reseaux d'echange regionaux et trans-regionaux. Loin d'etre des communautes isolees erigeant des monuments dans un monde clos, les batisseurs des megalithes participaient a un systeme economique ouvert, dans lequel la production de biens de prestige -- y compris probablement les cercles de pierres eux-memes comme marqueurs territoriaux et socio-politiques -- s'articulait avec des logiques d'echange, d'alliance et de competition interGroupes.
La metallurgie du fer : pilier de la civilisation megalithique senegambienne
La coincidence chronologique entre le developpement des traditions megalithiques senegambiennes et la diffusion de la metallurgie du fer en Afrique de l'Ouest subsaharienne n'est pas une simple coïncidence : les deux phenomenes sont profondement articules dans l'organisation sociale et economique des societes de la region. Les fourneaux de fusion du fer decouverts a proximite de plusieurs sites megalithiques -- notamment dans la region de Sine-Saloum et dans le bassin de la Gambie -- attestent d'une maitrise locale de la reduction du mineral de fer par procede direct, une technologie qui se diffuse en Afrique subsaharienne a partir du premier millenaire avant notre ere.[7]
La forge du fer occupait dans ces societes une position sociale et symbolique ambivalente et puissante. Les forgerons -- maitres du feu transformateur, capables de faire passer la matiere de l'etat mineral a l'etat metallique -- etaient dans de nombreuses cultures ouest-africaines des specialistes rituels autant qu'artisans, detenteurs de savoirs esotheriques et d'un pouvoir qui pouvait etre percu comme benefique ou dangeureux selon les contextes. Cette double nature du forgeron -- artisan essentiel et figure potentiellement redoutable -- se retrouve dans les traditions orales de nombreux groupes ethniques contemporains de la region senegambienne, et il est legitime de la projeter, avec prudence, dans le passe megalithique.
Les instruments en fer retrouves dans les tombes megalithiques ne sont pas distribues de maniere aleatoire dans l'ensemble de la population sepulcrale. Les analyses des assemblages funeraires montrent une concentration des objets metalliques -- haches, lances, couteaux, bijoux en fer -- dans un sous-ensemble de tombes presumees d'elite, caracterisees par la richesse globale de leur mobilier. Cette distribution inegale du fer entre individus inhumed sous les cercles de pierres constitue un indicateur social robuste : le metal, produit transforme necessitant un savoir-faire specialise et des ressources en combustible, etait un bien de valeur dont la possession ou la distribution constituait un marqueur de statut social eleve.
Le role de la metallurgie du fer dans l'expansion et la consolidation des entites politiques proto-etatiques de l'Afrique de l'Ouest medievale est bien etabli par l'historiographie contemporaine. Les memes processus qui ont alimente la montee en puissance du Ghana, du Mali et du Songhai ont probablement joue un role dans la structuration des societes senegambiennes constructrices de megalithes : la maitrise du fer confere des avantages militaires (armes superieures) et agricoles (outils plus efficaces) qui permettent aux groupes detenteurs de cette technologie d'etendre leur influence et de consolider leur autorite sur les communautes environnantes.[7]
Les recherches les plus recentes s'efforcent de reconstituer les chaines operatoires completes de la production metallurgique senegambienne medievale -- depuis l'extraction du minerai jusqu'a la realisation des objets finis -- en combinant l'analyse chimique des objets en fer, l'etude des scories de fonte et la documentation ethnoarcheologique des pratiques de forge encore vivantes dans certaines communautes de la region. Ces travaux promettent d'affiner considerablement notre comprehension du role de la metallurgie dans l'organisation economique et sociale des societes qui ont erige les megalithes de Senegambie.
Les rites funeraires en detail : tombes, offrandes et pratiques rituelles
L'analyse detaillee des contextes funeraires des megalithes senegambiens, menee depuis les premieres fouilles systematiques des annees 1930 jusqu'aux recherches les plus recentes, revele une variabilite considerable dans les modalites d'inhumation qui reflete probablement la diversite des statuts sociaux, des affiliations culturelles et des periodeschronologiques representes dans ces sites. Les inhumations individuelles -- un seul defunt depose sous ou pres d'un cercle de pierres -- coexistent avec des tombes collectives ayant accueilli plusieurs individus deposes successivement, suggere un usage funeraire du site sur plusieurs generations voire plusieurs siecles.[2]
L'orientation des corps dans les tombes senegambiennes n'est pas aleatoire : une preference marquee pour l'orientation est-ouest a ete observee dans plusieurs ensembles funeraires, une orientation qui relie les defunts aux cycles solaires du lever et du coucher, symbolique funeraire parmi les plus universelles dans les religions humaines. Cette orientation n'est cependant pas systematique, et des variantes nord-sud et d'autres orientations intermediaires ont ete documentees, suggerant soit une evolution chronologique des pratiques, soit une pluralite de traditions coexistantes au sein des populations constructrices de megalithes.
Les depots d'ocreOcrePigment minéral (oxydes de fer) rouge ou jaune, utilisé dès la préhistoire pour la parure, les rites funéraires et l'art.→ rouge dans plusieurs tombes constituent l'une des pratiques rituelles les plus significatives et les plus anciennes documentees en Afrique subsaharienne. L'ocre, minerai ferrugineux de couleur rouge vif, est associe dans de nombreuses cultures humaines a travers le monde au sang, a la vie et a la regeneration : son depot dans les tombes pourrait symboliser la protection du defunt, la preparation pour une vie post-mortem, ou une connexion rituelle entre les vivants et les morts. Sa presence dans les contextes funeraires megalithiques senegambiens inscrit ces pratiques dans une longue histoire africaine de l'utilisation symbolique de l'ocre, documentee des les sites les plus anciens du continent.
Le mobilier ceramique est omnipresent dans les tombes senegambiennes. Les vases en terre cuiteTerre cuiteArgile façonnée puis durcie par cuisson ; matériau des poteries, briques et figurines, omniprésent depuis le Néolithique.→ -- generalement des jarres globuleuses a decor incise ou estampe -- accompagnent les defunts dans la majorite des contextes fouilles. Ces recipients contenaient peut-etre de la nourriture ou des boissons destinee au voyage de l'ame vers l'au-dela, ou constituaient des objets de valeur echanges et accumules durant la vie du defunt. La diversite des types ceramiques dans un meme site suggere parfois des affiliations culturelles differentes entre individus inhumed, ce qui pourrait refleter des politiques d'alliance par le mariage ou l'incorporation de groupes exterieurs dans la communaute locale.
Les tombes presumees d'individus d'elite se distinguent par la co-presence de plusieurs categories de biens rares : objets en fer (armes et outils), ornements en alliages cuivreux (bracelets, anneaux de cheville), perles en verre d'importation et eventuellement objets en or dans les contextes les plus tardifs. Ce mobilier de prestige, comparable dans sa logique a ce qui est observe dans d'autres societes proto-etatiques africaines comme celles du Zimbabwe ou de l'Ethiopie medievale, confirme l'hypothese d'une hierarchie sociale marquee au sein des populations senegambiennes de la periode megalithique, avec des individus disposant d'un acces preferentiel aux biens rares issus des reseaux d'echange a longue distance.
Comparaisons mondiales : la Senegambie parmi les grandes traditions megalithiques
La tradition megalithique senegambienne s'inscrit dans un panorama mondial ou les grandes constructions de pierres dressees constituent l'un des phenomenes archeologiques les plus frequents et les plus universellement repandus. Des dolmens et menhirs de Carnac et de Stonehenge, dateant du Neolithique europeen (4000-2000 av. J.-C.), aux stelae funereaux de Tiya en Ethiopie medievale (IXe-XIIe siecles ap. J.-C.), en passant par les alignements de Madagascar et les cercles de pierres du Caucase, l'humanite a edifie des monuments en pierre dans des contextes culturels, chronologiques et geographiques extremement varies.[8]
La comparaison entre les megalithes senegambiens et la tradition europeenne revele des similitudes superficielles -- utilisation de blocs de laterite ou de gres, organisation en cercles ou en alignements, association avec des pratiques funeraires -- mais aussi des differences fondamentales. Les megalithes europeens du Neolithique sont en general plus anciens d'au moins trois millenaires, utilises par des societes agricoles en voie de sedentarisation dans un contexte de peuplement neolithique recent. Les monuments senegambiens, en revanche, sont plus jeunes et appartiennent a des societes du premier millenaire ap. J.-C. ayant deja developpe la metallurgie du fer et des formes d'organisation proto-etatique, ce qui confere a la comparaison une asymetrie chronologique et culturelle considerable.
Les stelae de Tiya en Ethiopie (inscrites au Patrimoine mondial en 1980) offrent peut-etre la comparaison africaine la plus pertinente. Ces monuments funeraires, eriges entre le XIe et le XIIe siecle ap. J.-C. par des populations dont l'identite reste debattue, presentent des gravures symboliques d'une richesse iconographique absente des megalithes senegambiens, mais partagent avec eux la fonction funeraire, l'investissement collectif dans la construction et l'association a une hierarchie sociale elaboree. La divergence stylistique entre les deux traditions confirme qu'elles sont independantes, issues de dynamiques culturelles propres a chacune des regions.
Les megalithes de Madagascar -- notamment les aloalo, steles funeraires en bois sculptees qui prolongent une tradition ancienne de monuments en pierre dans certaines regions de l'ile -- illustrent comment la pratique megalithique peut persister et se transformer sur des siecles, en s'adaptant aux ressources locales et aux evolutions culturelles. Cette persistance contrastait avec la discontinuite observee en Senegambie, ou la tradition semble s'eteindre progressivement entre le XIVe et le XVIIe siecle sans laisser de successeurs directs dans les pratiques funereaires actuelles des populations de la region.
La specificite de la tradition senegambienne dans ce panorama mondial reside dans sa combinaison unique de density (plus de 1 000 sites recenses dans une zone relativement limitee), de duree (au moins un millenaire de construction active), de standardisation (les cercles de cylindres de laterite constituent un type architectural tres reconnaissable), et de dimension funeraire exclusive. Aucune autre tradition megalithique au monde ne combine ces quatre caracteristiques au meme degre, ce qui fait de la Senegambie un cas d'etude unique pour la comprehension des processus de construction monumentale dans les societes prehistoriques et protohistoriques africaines.
La recherche archeologique recente : fouilles, datations et nouvelles questions
Les deux dernieres decennies ont vu un renouveau notable de la recherche archeologique sur les megalithes senegambiens, apres une longue periode de relative stagnation suivant les grandes campagnes de fouilles des annees 1970-1980. L'Universite Cheikh Anta Diop de Dakar, en partenariat avec des institutions europeennes et nord-americaines, a lance des programmes de recherche integrant les methodes les plus recentes d'analyse archeologique. Des series de datations par radiocarbone AMS (spectrometrie de masse par acceleration) sur des charbons et des os humains provenant de contextes funeraires stratifies ont permis de raffiner considerablement la chronologie des sites, confirmant une fourchette de construction principale entre le IIIe et le XVIIe siecle ap. J.-C., avec des variations regionales significatives.[9]
Les survols LiDARLiDARTélédétection par laser (de l'anglais « Light Detection And Ranging ») : un capteur émet des impulsions lumineuses et mesure le temps de retour de l'écho pour cartographier une surface en trois dimensions. Monté sur avion ou sur drone, il traverse les trouées de la canopée et restitue le relief du sol nu, révélant des structures invisibles sous la végétation.→ (Light Detection And Ranging) de la region ont constitue une avancee methodologique majeure pour l'inventaire du patrimoine megalithique senegambien. Cette technique de telemetrie laser, appliquee depuis des aeronefs, permet de detecter sous la vegetation dense des structures archaeologiques invisibles a l'oeil nu depuis le sol. Les premieres campagnes LiDAR menees dans des zones restees peu prospectees ont revele des dizaines de sites jusqu'alors inconnus, suggerant que le nombre total de cercles de pierres en Senegambie est probablement superieur aux 1 000 sites recenses par les methodes de prospection traditionelles.
Le projet de recherche de Wanar, lance en 2019 et toujours en cours en 2024, constitue l'une des initiatives les plus ambitieuses de la recherche recente. Ce projet combine fouilles stratigraphiques dans des zones jamais precedemment excavees, analyses paleoecologiques (pollens fossiles, phytolithes) pour la reconstitution des paysages vegetaux anciens, et etudes anthropologiques des ossements humains incluant des analyses d'ADN ancienADN ancienMatériel génétique conservé dans des vestiges anciens, souvent dégradé, séquencé grâce à des techniques de pointe.→. Les premiers resultats suggerent une plus grande variabilite dans les pratiques funeraires entre sites voisins que ne le laissaient presager les etudes anterieures, ce qui pourrait refleter une pluralite de groupes culturels distincts ayant partage la pratique megalithique.
Les questions actuellement au coeur de la recherche portent sur l'identite ethnique et linguistique des constructeurs des megalithes, la nature de leur organisation politique (chefferies, royaumes proto-etatiques, confederations de villages ?), et les mecanismes de la disparition de la tradition megalithique entre le XVe et le XVIIe siecle. La confrontation des donnees archeologiques avec les traditions orales des populations actuelles de la region -- Mandingues, Joola, Serer -- et avec les sources historiques arabes et portugaises des XIVe-XVIe siecles constitue l'une des pistes les plus prometteuses pour repondre a ces questions fondamentales sur l'identite des batisseurs.
Je l'ai projeté en cours et les élèves ont posé beaucoup de questions. Très bon support.
Voilà l'angle qui fonctionne avec les familles : concret, humain, surprenant.