Quand on evoque l'art des cavernes, on pense spontanement aux grands mammouths de Lascaux, aux bisons d'Altamira ou aux rhinoceros de la grotte Chauvet. Pourtant, une autre categorie de representations, bien moins spectaculaire en apparence, occupe une place tout aussi importante dans les grottes paleolithiques du monde entier : les signes abstraits et geometriques. Points, traits, croix, triangles, spirales, grilles, zigzags - ces symboles, traces par des mains humaines il y a plusieurs dizaines de milliers d'annees, constituent peut-etre le premier systeme symbolique de notre espece.1

Trente-deux signes pour toute l'humanite

C'est la paleontologue canadienne Genevieve von Petzinger qui a le plus systematiquement etudie ces signes dans sa these de doctorat puis dans son ouvrage "The First Signs" publie en 2016. Apres avoir visite des dizaines de sites en Europe, en AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde., en Asie et dans les Ameriques, elle a identifie 32 formes geometriques recurrentes utilisees par les humains prehistoriques sur une periode allant de 40 000 a 10 000 ans avant notre ere. Ce chiffre est remarquable : sur un si grand laps de temps et une aire geographique si vaste, ces memes formes reviennent encore et encore.

Peintures rupestres de Lascaux montrant des motifs animaliers et des signes
Les peintures de Lascaux melent representations animalieres et signes abstraits dont la signification reste debattue. (Credit : Prof. saxx, domaine public, Wikimedia Commons)

Ces 32 signes comprennent notamment : le point isole ou en serie, le trait rectiligne, le scaliforme (echelle), le clavifor (en forme de baton), le tectiformeTectiformeSigne géométrique de l'art pariétal paléolithique évoquant une structure couverte (« toit » ou hutte), formé de lignes et de traits parallèles. À La Mouthe, ce motif fut longtemps interprété comme la représentation d'une habitation. (en forme de toit), le quadrilateral, le cercle, la spirale, le zigzag, le triangle, la grille et la main negative. Chacune de ces formes peut etre realise isolement ou en association avec d'autres, parfois combines avec des representations figuratives d'animaux ou de corps humains. La recurrence de ces motifs sur differents continents suggere qu'ils ne sont pas le fruit du hasard mais repondent a une logique symbolique partagee au-dela des cultures.

Le debat sur leur signification

L'interpretation de ces signes alimente des debats scientifiques depuis plus d'un siecle. Plusieurs hypotheses s'affrontent. La premiere, defendue notamment par le paleoanthropologue David Lewis-Williams, voit dans ces signes des entoptiques, c'est-a-dire des phosphenes - les formes visuelles que l'on percoit en etat de transe, de fievre ou sous l'effet de substances psychotropes. Cette theorie suggere que les artistes paleolithiques etaient des chamanes representant leurs visions spirituelles sur les parois des grottes.

Une deuxieme hypothese y voit les premisses d'un systeme proto-ographique, une sorte de notation symbolique qui aurait precede l'ecriture de plusieurs dizaines de millenaires. Certains chercheurs, comme Francesco d'Errico, ont documente des entailles regulieres sur des os et des ocres vieux de 70 000 ans en Afrique du Sud (grotte de Blombos), suggerant que la notation symbolique est encore plus ancienne qu'on ne le croyait.2

Mains en negatif de la Cueva de las Manos, Argentine, exemple de signes prehistoriques
Les mains en negatif de la Cueva de las Manos (Argentine, -9000 ans) sont parmi les signes prehistoriques les mieux conserves au monde. (Credit : Mariano, CC BY-SA 3.0, Wikimedia Commons)

Une troisieme lecture, plus prudente, considere ces signes comme des marqueurs territoriaux ou identitaires, similaires aux totems ou aux emblemes de groupes humains distincts. Dans cette optique, retrouver les memes formes sur plusieurs continents signifierait simplement que ces formes geometriques de base sont accessibles a tout cerveau humain, independamment de la culture.

De la grotte a la tablette : vers l'ecriture ?

Ce qui est remarquable dans la these de von Petzinger, c'est qu'elle etablit une continuite entre ces premieres notations abstraites et les systemes d'ecriture qui apparurent bien plus tard. Si les signes pariétaux ne constituaient pas une ecriture a proprement parler, ils en possedaient peut-etre les ingredients cognitifs : la capacite a associer un signe graphique a une signification abstraite, a reproduire ce signe de maniere standardisee et a le partager au sein d'un groupe.

La grotte Cosquer, pres de Marseille, offre un exemple particulierement interessant : parmi ses representations datees d'environ 27 000 ans, on retrouve a la fois des animaux reconnaissables et une profusion de signes geometriques - signes en grille, points rouges, mains en negatif - dont certains semblent ordonnances de maniere non aleatoire.3

Aujourd'hui, les nouvelles technologies de documentation (photogrammetrie 3D, imagerie multispectrale) permettent de reveler des signes presque invisibles a l'oeil nu, modifiant parfois radicalement notre comprehension de sites pourtant etudies depuis un siecle. L'exploration des grottes du monde entier est loin d'etre terminee, et chaque nouvelle decouverte risque de bousculer nos conceptions de la cognition humaine prehistorique.