Une sépulture parmi les plus anciennes connues

Sur les pentes du mont CarmelMont CarmelMassif calcaire du nord d'Israël, au sud de Haïfa, dont les grottes (Skhūl, el-Wad, Tabun) ont livré des fossiles humains majeurs.→, au sud de Haïfa, la grotte de Skhūl occupe une place singulière dans l'histoire de la paléoanthropologiePaléoanthropologieScience qui étudie l'évolution humaine à partir des restes fossiles d'hominidés (os, dents, empreintes) et de leur contexte, pour reconstituer nos origines biologiques.→. Au début des années 1930, les fouilles conduites par Theodore McCown et Dorothy Garrod y mirent au jour une dizaine de squelettes humains disposés avec soin, dont plusieurs portaient les signes d'un dépôt funéraire volontaire. Parmi eux, un petit crâne fragmenté, catalogué Skhūl I, appartenait à un enfant mort vers l'âge de trois à cinq ans, selon toute vraisemblance une fillette.

La grotte de Skhūl sur le mont Carmel, en Israël
La grotte de Skhūl, creusée dans les reliefs calcaires du mont Carmel, au sud de Haïfa. Photo : Benno Rothenberg, Wikimedia Commons, CC BY 4.0.

Ce qui retient l'attention des chercheurs depuis près d'un siècle n'est pas seulement l'ancienneté des restes, estimée à environ 140 000 ans, mais le geste qui les accompagne. La disposition des corps, l'aménagement des fosses et l'organisation de l'espace font de Skhūl l'un des plus anciens ensembles de sépulturesSépultureDépôt intentionnel d'un défunt, parfois accompagné d'offrandes ; indice de comportements symboliques.→ intentionnelles jamais documentés. Inhumer un mort suppose une conscience de la perte, une forme de ritualisation et une vie sociale structurée, bien avant l'essor symbolique du Paléolithique supérieurPaléolithique supérieurDernière phase du Paléolithique (env. 45 000 à 10 000 ans), marquée par Homo sapiens en Europe, l'art, les parures et une succession de cultures (Aurignacien, Gravettien, Solutréen, Magdalénien).→ européen.

Le site n'a jamais cessé de nourrir le débat. Les premiers descripteurs voyaient dans les fossiles de Skhūl une population de transition entre néandertaliens et humains modernes. L'hypothèse d'un métissageMétissageCroisement génétique entre populations ou espèces humaines ; entre Néandertal et Homo sapiens, il a laissé 1 à 2 % d'ADN néandertalien chez les non-Africains.→ fut ensuite avancée, puis écartée, et les restes finirent par être rangés, pour l'essentiel, parmi les humains anatomiquement modernes. C'est ce classement devenu consensuel que vient bousculer une étude parue en 2025 dans la revue L'Anthropologie, signée par Anne Dambricourt Malassé, Jean-Luc Bouvier, Marcel Otte et leurs collègues, qui proposent une relecture complète du neurocrâne et de la mandibule de l'enfant.

L'enjeu dépasse de loin un simple cas anatomique. Si Skhūl I ne peut plus être attribué sans réserve à notre espèce, c'est tout le statut de l'une des plus vieilles tombes du monde qui se trouve interrogé, et, avec lui, la question de savoir qui enterrait ses morts au Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture.→ voici 140 000 ans.

La grotte elle-même n'a rien d'un sanctuaire monumental. C'est un abri modeste, ouvert dans la falaise, où les vivants revenaient déposer leurs morts. Cette répétition du geste funéraire sur un même lieu constitue en soi une information précieuse : elle suggère un attachement à un territoire, une mémoire des défunts et peut-être une transmission des pratiques d'une génération à l'autre. Les fossiles de Skhūl ne sont donc pas de simples ossements, mais les témoins d'une humanité déjà capable de donner du sens à la mort, et de l'inscrire dans un lieu choisi.

Un crâne en mosaïque : moderne en haut, archaïqueArchaïqueSe dit d'une population ou d'une forme humaine ancienne et aujourd'hui disparue (Néandertal, Denisova, lignées fantômes), par opposition aux humains anatomiquement modernes.→ en bas

Le cœur de l'argument tient dans un contraste. La partie haute du crâne, le neurocrâne, présente des traits que l'on associe habituellement à Homo sapiensHomo sapiensEspèce humaine actuelle, apparue en Afrique il y a environ 300 000 ans, seule lignée humaine survivante après l'extinction de Néandertal et des Dénisoviens.→ : une architecture gracile, des parois minces, une base crânienne presque verticale et un labyrinthe osseux de l'oreille interne de type moderne. À l'inverse, la mandibule, longtemps étudiée séparément de la boîte crânienne, aligne des caractères que les auteurs jugent archaïques.

Comparaison entre un crâne néandertalien et un crâne d'Homo sapiens
La mâchoire de Skhūl I rappelle celle des jeunes néandertaliens, tandis que la boîte crânienne paraît moderne. Photo : Rama, Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0 fr.

Cette mâchoire ne porte pas de menton, cette avancée osseuse du bas du visage qui est l'une des signatures les plus constantes de notre espèce. Son plan alvéolaire, la zone où s'implantent les dents, s'incline vers l'arrière. L'arcade dentaire est large, et l'ensemble évoque fortement la morphologie des enfants néandertaliensNéandertaliensHumanité fossile d'Eurasie, robuste et adaptée au froid, éteinte vers 40 000 ans avant le présent.→. Les chercheurs relèvent en outre, au niveau de la jonction entre l'émail et la dentine, une rupture de courbure que l'on observe typiquement chez les néandertaliens.

Pour Anne Dambricourt Malassé, paléoanthropologue au CNRS et au Muséum national d'histoire naturelle, une telle combinaison ne peut relever de la variabilité interne à une seule espèce. Elle y voit, sans détour, le signe objectif d'une hybridationHybridationCroisement entre deux espèces ou lignées distinctes, comme Homo sapiens et Néandertal, laissant une trace dans le génome.→, ou à défaut d'une lignée encore inconnue. Jean-Luc Bouvier, de son côté, insiste sur deux traits de la boîte crânienne qui l'éloignent selon lui de Homo sapiens : un occipital, à l'arrière du crâne, trop allongé, et un front jugé trop fuyant.

Le mot d'hybride résonne fortement, car il renvoie à l'idée d'un croisement direct entre deux populations longtemps tenues pour distinctes. Les auteurs eux-mêmes restent prudents dans leur formulation écrite, estimant que la combinaison de caractères observée chez Skhūl I pourrait suggérer que l'enfant est un hybride. La nuance compte : entre une suggestion fondée sur la morphologie et une démonstration, il reste un pas que l'anatomie seule ne franchit pas.

Le terme de mosaïque, employé par les paléoanthropologues, décrit justement cette coexistence de caractères qui semblent appartenir à des espèces différentes au sein d'un même individu. Chez l'enfant, le haut du crâne et le bas du visage racontent deux histoires distinctes. Reste à savoir si cette dualité reflète un héritage biologique composite, c'est-à-dire un métissage, ou la simple diversité d'une population ancienne en cours de transformation, où des traits anciens et des traits modernes pouvaient encore se côtoyer chez un même sujet sans qu'intervienne le moindre croisement.

Le scanner et le plâtre virtuellement retiré

Ce qui distingue l'étude de 2025 des analyses antérieures tient autant à la méthode qu'aux conclusions. Le crâne de l'enfant est un objet abîmé : la partie médiane du visage et une large portion de la base manquent, et le reste se présente en fragments. Dans les années 1930, les restaurateurs avaient recollé et consolidé ces morceaux avec du plâtre, geste salvateur pour l'époque, mais qui a figé l'objet et gêné les examens ultérieurs.

Modélisation en trois dimensions d'un crâne fossile à partir de données de scanner
La tomodensitométrie à haute résolution permet de reconstruire l'os fragment par fragment et d'isoler le plâtre de restauration. Photo : Daniel J. Field, Wikimedia Commons, CC BY 4.0.

L'équipe a eu recours à la tomodensitométrie à haute résolution, le scanner médical appliqué aux fossiles, couplée à une modélisation en trois dimensions. Cette approche autorise un geste qui aurait été impensable physiquement : retirer virtuellement le plâtre ajouté au siècle dernier, fragment par fragment, pour retrouver la géométrie originelle des os et la comparer à celle d'autres spécimens, enfants modernes comme jeunes néandertaliens.

C'est dans ce cadre que la mandibule a pu, pour la première fois, être réellement confrontée au neurocrâne. Les deux pièces ne s'articulent toutefois pas de façon directe, faute de connexion osseuse conservée entre elles, et cette impossibilité d'emboîtement nourrit l'une des critiques adressées à l'étude : associer une mâchoire archaïque à une boîte crânienne moderne suppose, en partie, un choix de reconstitution.

La méthode n'en marque pas moins un progrès. Elle offre aux fossiles historiques, souvent manipulés et restaurés avant l'ère numérique, une seconde vie analytique sans risque pour l'original, et elle rend les mesures reproductibles. C'est précisément cette finesse de lecture qui a permis aux auteurs de relever des détails, comme la rupture de la jonction émail-dentine, invisibles à l'œil nu.

Comparée aux premières descriptions des années 1930, fondées sur l'observation directe et le moulage, cette relecture numérique change d'échelle. Là où les anciens chercheurs devaient se fier à ce que le plâtre laissait voir, l'imagerie contemporaine traverse la matière et restitue l'intérieur des os, la structure de l'oreille interne ou la microarchitecture des dents. C'est cette profondeur de champ, autant que de nouvelles mesures, qui autorise les auteurs à rouvrir un dossier que beaucoup tenaient pour clos depuis des décennies.

Le Levant, carrefour évolutif entre AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde.→ et Eurasie

Si l'hypothèse d'un métissage retient l'attention, c'est aussi parce que la géographie s'y prête. Le LevantLevantRégion du Proche-Orient méditerranéen (Israël, Liban, Syrie, Jordanie), carrefour majeur des premières migrationsMigrationsDéplacements de populations sur de longues distances ; moteur majeur de l'histoire humaine (sortie d'Afrique, peuplement des continents, diffusions néolithiques et steppiques).→ humaines hors d'Afrique.→, cette bande de terre qui relie l'Afrique à l'Eurasie le long de la Méditerranée orientale, a fonctionné comme un corridor de peuplement tout au long du PléistocènePléistocèneÉpoque géologique des grandes glaciations (env. −2,6 Ma à −11 700), couvrant l'essentiel de la préhistoire humaine.→. Les populations venues d'Afrique et celles installées en Eurasie ont pu s'y croiser, au gré des oscillations climatiques qui rendaient la région tour à tour accueillante et hostile.

Crâne fossile d'Homo sapiens ancien du Levant
Le Proche-Orient a livré, à Skhūl comme à QafzehQafzehGrotte de Basse-Galilée (Israël) livrant des Homo sapiens et des sépultures parmi les plus anciennes connues hors d'Afrique.→, certains des plus anciens Homo sapiens hors d'Afrique. Photo : Guérin Nicolas (messages), Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

Les grottes du mont Carmel et de la vallée du Jourdain ont livré, à Skhūl comme à Qafzeh tout proche, quelques-uns des plus anciens Homo sapiens connus hors d'Afrique, datés d'environ 90 000 à 130 000 ans. Plus au nord, et plus tard dans le temps, les néandertaliens ont occupé les mêmes paysages. Le Levant apparaît ainsi comme un théâtre privilégié où des lignées humaines distinctes ont pu, à certaines périodes, partager un même territoire.

Cette lecture s'inscrit dans un contexte scientifique en mouvement. Des travaux de génétique publiés ces dernières années suggèrent des épisodes d'échanges de gènes entre néandertaliens et humains modernes bien plus anciens qu'on ne le pensait, peut-être autour de 100 000 ans. Dans ce paysage, un enfant proche-oriental à l'anatomie mixte prend un relief particulier, non comme preuve isolée, mais comme pièce possible d'un puzzle plus vaste.

Il faut toutefois se garder de confondre proximité géographique et contact démontré. Que le Levant ait été un carrefour ne signifie pas que toutes les lignées s'y soient rencontrées à tout moment. La prudence s'impose d'autant plus que la chronologie, ici, pose un problème sérieux.

Les grandes oscillations du climatClimatConditions atmosphériques moyennes d'une région sur le long terme ; ses variations (glaciations, aridifications) ont orienté migrations, agriculture et effondrements de sociétés préhistoriques.→ pléistocène jouent ici un rôle déterminant. Lors des phases plus humides, les déserts qui séparent l'Afrique de l'Asie reculaient, ouvrant des couloirs verdoyants que les populations humaines, comme la faune, pouvaient emprunter. Lors des phases arides, ces mêmes couloirs se refermaient et isolaient les groupes. Le Levant, placé à la charnière des continents, enregistre ces battements : il a pu accueillir tour à tour des vagues venues du sud et des incursions venues du nord, sans que l'on sache précisément lesquelles se chevauchaient dans le temps.

Une hypothèse débattue, pas un fait établi

Le premier obstacle est temporel. Les plus anciens fossiles néandertaliens clairement identifiés au Levant, à Kebara et à Amud, ne dépassent guère 70 000 ans. Entre eux et l'enfant de Skhūl s'ouvre un intervalle d'environ 70 000 ans, un gouffre qui rend difficile l'affirmation d'un contact direct entre les deux populations à l'époque de l'inhumation. Postuler un métissage voici 140 000 ans suppose donc la présence, encore mal documentée, de néandertaliens ou d'une lignée apparentée dans la région à cette date.

Les réserves viennent aussi de spécialistes extérieurs à l'étude. Chris Stringer, paléoanthropologue au Natural History Museum de Londres, reconnaît le caractère primitif de la mandibule, mais estime qu'en considérant l'ensemble des fossiles de Skhūl, squelettes compris, le matériel reste avant tout aligné sur Homo sapiens. Il admet cependant que les restes pourraient refléter un certain flux de gènes entre les deux populations, sans que l'enfant soit pour autant un hybride de première génération.

John Hawks, anthropologue à l'université du Wisconsin, formule une objection de principe. Les populations anciennes étaient extrêmement variables, et un individu pouvait présenter une mosaïque de traits sans qu'intervienne le moindre croisement avec les néandertaliens. Un assemblage inhabituel de caractères, aussi frappant soit-il, ne suffit donc pas à prouver un métissage ; il décrit une morphologie, il n'en livre pas la cause.

Au fond, le cas de Skhūl I illustre une difficulté récurrente de la paléoanthropologie : lire une histoire de populations à partir d'un unique individu, de surcroît un enfant dont le crâne n'avait pas achevé sa croissance. Les proportions d'un jeune sujet diffèrent de celles d'un adulte, et certains traits jugés archaïques pourraient en partie relever de l'âge au décès plutôt que d'une appartenance à une lignée particulière. Cette incertitude supplémentaire invite à la mesure, sans retirer à l'étude sa valeur ni la richesse de ses observations.

Resterait l'ADN ancienADN ancienMatériel génétique conservé dans des vestiges anciens, souvent dégradé, séquencé grâce à des techniques de pointe.→, seul juge capable de trancher la question de la filiation. Mais le Levant chaud et humide conserve très mal les molécules, et aucune donnée génétique exploitable n'a pu être tirée de ces fossiles. S'ajoute une difficulté éthique : prélever un échantillon sur une pièce aussi rare et aussi chargée de sens, au risque de l'endommager, ne se décide pas à la légère. Faute de génome, la discussion demeure suspendue à la seule lecture des os.

Il convient donc de présenter l'enfant de Skhūl pour ce qu'il est : le support d'une hypothèse stimulante et sérieusement argumentée, mais contestée, et non le premier hybride avéré de l'histoire humaine. Les titres de presse ont parfois durci le propos au point de parler de la plus ancienne preuve d'un croisement, formulation plus affirmative que celle des auteurs eux-mêmes. Ce que l'étude établit avec certitude, c'est qu'un enfant a été inhumé avec soin voici 140 000 ans sur le mont Carmel, et que son crâne continue, près d'un siècle après sa découverte, de résister à toute étiquette simple.