Il existe en Bourgogne un vallon discret où un fleuve célèbre entre au monde. Sur le plateauGauloisPeuples celtes établis en Gaule (France, Belgique et régions voisines) durant le second âge du FerÂge du ferDernière période de la protohistoire (à partir d'env. −1200 en Europe et au Proche-Orient), marquée par la métallurgie du fer et les premiers royaumes.→, avant leur intégration à l'Empire romain.→ de Langres, à une quarantaine de kilomètres au nord-ouest de Dijon, quelques filets d'eau claire suintent de la roche et se rassemblent pour former la Seine. Ce lieu modeste fut, il y a plus de deux mille ans, l'un des grands sanctuaires guérisseurs de la GauleGauloisPeuples celtes établis en Gaule (France, Belgique et régions voisines) durant le second âge du Fer, avant leur intégration à l'Empire romain.→. Les CeltesCeltesEnsemble de peuples de l'âge du fer partageant langues et cultures apparentées, répandus de l'Europe centrale à l'Atlantique.→ du cru y vénéraient une déesse des sources, Sequana, et venaient déposer dans l'eau des offrandes taillées à son image. Le plus étonnant est que le sol, saturé d'humidité, a conservé intactes des centaines de ces offrandes en bois, un matériau qui disparaît presque toujours des sites archéologiques. Restés inédits pendant près de soixante ans, ces ex-voto viennent d'être remis à l'étude, en même temps qu'une nouvelle campagne de fouilles rouvre le dossier de ce haut lieu de la protohistoireProtohistoirePériode de transition entre préhistoire et histoire, concernant des sociétés sans écriture propre mais connues par des textes extérieurs.→ gauloise.1
Une source sacrée au coeur de la Gaule des Lingons
Les sources de la Seine se trouvent aujourd'hui sur la commune de Source-Seine, en Côte-d'Or, au sud-ouest du territoire d'un grand peuple gaulois, les LingonsLingonsPeuple gaulois du plateau de Langres et de la Bourgogne actuelle, sur le territoire duquel se trouve le sanctuaire des sources de la Seine.→. Dans l'Antiquité, on les appelait les Fontes Sequanae, les sources de Sequana. Le vallon n'a rien d'un décor spectaculaire, et c'est justement ce caractère grave et recueilli qui explique sa vocation. Chez les GauloisGauloisPeuples celtes établis en Gaule (France, Belgique et régions voisines) durant le second âge du Fer, avant leur intégration à l'Empire romain.→, les sources, les confluents et les eaux qui jaillissent de la terre étaient perçus comme des seuils entre le monde des vivants et celui des puissances invisibles. Un point d'eau qui donne naissance à un cours d'eau appelé à devenir un fleuve majeur possédait une charge symbolique évidente.

C'est à partir de la fin de La TèneLa TèneSecond âge du fer européen (env. −450 à −50), du nom d'un site suisse ; apogée celtique, art curviligne, oppida et monnaie.→, la dernière grande phase de l'âge du Fer gaulois, que le lieu prend une dimension monumentale. Les Lingons aménagent le vallon, canalisent les eaux et organisent l'espace autour du bassin nourri par la source principale.2 Le sanctuaire n'est donc pas une invention de l'occupant romain. Il s'enracine dans une pratique religieuse indigène, antérieure à la conquête de César, un culte des eaux profondément celtique dont on retrouve l'écho dans toute la Gaule de l'Est. La déesse honorée à Source-Seine appartient à ce fonds gaulois, avant d'être réinterprétée, plus tard, à travers le prisme de la religion romaine. Cette continuité, d'un sanctuaire gaulois de plein air vers un complexe bâti aux temples et aux portiques, est l'un des grands intérêts du site pour comprendre le passage de la protohistoire à l'époque gallo-romaine.
Sequana, déesse gauloise des eaux
Le nom de la déesse est celui même du fleuve. Sequana, c'est la Seine, et probablement l'origine du nom des Séquanes, ce peuple gaulois installé dans l'actuelle Franche-Comté. Aucun texte antique ne raconte son histoire ni ses mythes. Nous ne la connaissons qu'à travers les objets exhumés dans son sanctuaire et par de courtes inscriptions latines gravées par les fidèles. Ces dédicaces, souvent maladroitement orthographiées, révèlent un public modeste, largement illettré, qui s'adressait à la divinité pour obtenir la guérison ou la prospérité.2 L'une des plus fameuses porte simplement la formule DEA SEQUANA, la déesse Sequana, et neuf inscriptions au total nomment directement la divinité.
Le culte de Sequana est un culte des eaux au sens le plus fort. L'élément aquatique n'est pas un simple décor sacré, il est la présence divine elle-même. La source qui jaillit, l'eau qui coule et qui guérit, voilà le point focal autour duquel s'organise toute la vénération. Cette conception plonge ses racines dans la spiritualité des CeltesCeltesEnsemble de peuples de l'âge du fer partageant langues et cultures apparentées, répandus de l'Europe centrale à l'Atlantique.→, pour qui l'eau vive possédait un pouvoir purificateur et régénérateur. Une inscription féminine, dédiée pour le salut d'un proche (pro salute nepotis, pour le salut de mon petit-fils ou de mon neveu), montre que l'on venait aussi prier pour autrui, et pas seulement pour soi. Le sanctuaire fonctionnait comme un lieu public, ouvert à tous, où se croisaient malades, pèlerins et gens de passage en quête d'un soulagement que la médecine antique ne pouvait leur offrir.
Des ex-voto par centaines, offrandes de guérison
Le rituel était simple et bouleversant d'humanité. Le pèlerin arrivait au sanctuaire, procédait à ses ablutions, passait au temple de la déesse, puis déposait une offrande, un ex-votoex-votoOffrande déposée dans un sanctuaire pour obtenir une faveur d'une divinité ou la remercier, souvent figurant la partie du corps à guérir.→, figurant soit la partie malade de son corps, soit sa propre personne en prière. On demandait la guérison, ou l'on remerciait pour une guérison déjà obtenue. Près de mille de ces offrandes, sculptées dans le bronze, la pierre ou le bois, ont été mises au jour au fil des fouilles, et certains inventaires en dénombrent jusqu'à un millier et demi.1

La galerie de ces objets forme un véritable inventaire des souffrances humaines. On y trouve des têtes, des yeux, des membres, des troncs, mais aussi, chose rare, des organes internes figurés avec un souci de réalisme saisissant. Des personnages entiers, drapés dans de longues robes, tiennent parfois contre eux une offrande. Un enfant emmailloté, une figure féminine, un visage aux traits épurés, chaque pièce raconte une attente, une prière, une maladie. Les affections évoquées, cécité, paralysie, rhumatismes, infections diverses, dessinent le portrait sensible d'une population qui plaçait dans la déesse l'espoir que la médecine ne suffisait pas à combler. À travers ces ex-voto, ce sont des anonymes de la Gaule qui nous parlent, non par des textes, mais par l'image de leur corps confié à l'eau sacrée.
Le miracle de la conservation, du bois qui a traversé vingt siècles
Ce qui rend le sanctuaire de Sequana exceptionnel, c'est la matière même d'une grande partie de ses offrandes. Le bois, dans l'immense majorité des sites archéologiques, pourrit et disparaît en quelques décennies. Ici, la saturation permanente du sol en eau a créé un milieu privé d'oxygène qui a empêché la décomposition. Des ex-voto taillés dans le chêne, il y a environ deux mille ans, ont ainsi traversé les siècles presque intacts, ensevelis dans la boue gorgée d'eau des anciens bassins.3 C'est un cas de conservation d'une rareté insigne pour du bois antique, comparable aux grands sites de dépôts en milieu humide connus ailleurs en Europe.
Ces bois sculptés ne sont pas de simples curiosités. Ils constituent une source directe sur la sculpture gauloise et gallo-romaine, un art qui, réalisé le plus souvent dans des matériaux périssables, nous échappe presque entièrement. Grâce à eux, on entrevoit un savoir-faire de tailleurs sur bois, des conventions de représentation, une manière de figurer le corps et le visage qui doit beaucoup au fonds indigène. Le bois a par ailleurs livré une information précieuse pour la datation, puisque l'étude des offrandes situe la première grande fréquentation du sanctuaire autour du début de notre ère, au tournant de l'indépendance gauloise et de la mise en place du monde gallo-romain.1 Ces objets fragiles sont donc à la fois des témoins religieux, des oeuvres d'art et des archives chronologiques.
De la Tène gauloise à l'apogée gallo-romain
L'histoire du sanctuaire est celle d'une longue continuité, plus que d'une rupture. Le culte s'installe à la fin de La TèneLa TèneSecond âge du fer européen (env. −450 à −50), du nom d'un site suisse ; apogée celtique, art curviligne, oppida et monnaie.→, dans une Gaule encore indépendante, autour d'une source déjà tenue pour sacrée. Après la conquête romaine, la dévotion à Sequana ne disparaît pas, au contraire. Elle se prolonge et s'amplifie, mais dans un décor nouveau, celui de l'architecture romaine. Les Lingons, devenus gallo-romains, dotent le lieu de deux temples, d'une enceinte à colonnes, de bassins maçonnés et de canalisations de pierre, l'ensemble étant toujours organisé autour de la source et du bassin sacré.2

Le sanctuaire connaît son apogée du Ier au IVe siècle de notre ère. C'est le grand âge des cures thermales antiques, où religion et médecine se confondent, et où les sanctuaires guérisseurs de sources fonctionnent comme des centres de soin autant que de dévotion. D'autres divinités du panthéon romain, Apollon, Hercule, viennent alors partager le domaine de la déesse gauloise, sans jamais l'effacer.2 Ce syncrétisme illustre la souplesse du monde religieux gallo-romain, capable de superposer les figures sans renier le fond indigène. Pour un site qui couvre du paléolithiquePaléolithiquePériode la plus ancienne et la plus longue de la préhistoire (env. −3,3 Ma à −12 000), définie par les outils de pierre taillée et un mode de vie de chasse et de cueillette.→ à la veille de notre ère, Source-Seine offre ainsi un exemple précieux de la façon dont une croyance gauloise, née dans la protohistoire, a survécu et prospéré sous la domination de Rome, jusqu'à donner son nom au fleuve qui traverse aujourd'hui Paris.
La déesse sur sa barque et le trésor de bronze
Le sanctuaire n'a pas livré que des offrandes anatomiques. Il a aussi rendu au jour son chef-d'oeuvre, une statuette de bronze qui est devenue l'emblème du site et sans doute l'image la plus célèbre de Sequana. Découverte en 1933 par l'archéologue Henry Corot, en trois morceaux dissimulés dans une petite fosse, elle représente la déesse debout, les bras tendus devant elle, vêtue d'une longue robe et couronnée d'un diadème.2 Elle se tient sur une barque à fond plat, du type de celles qui naviguaient sur les rivières de la région, dont la proue s'achève en tête d'oiseau, un canard tenant, dit-on, une petite baie dans le bec.
Cette figure de la déesse sur sa barque relève d'une iconographie profondément liée à l'eau et à la navigation fluviale, un motif que l'on retrouve dans plusieurs cultes des divinités des fleuves. Elle fut trouvée aux côtés d'une seconde statuette de bronze, un jeune faune, dans ce que les archéologues considèrent comme un dépôt, un trésor du temple soigneusement enfoui. Conservée au musée archéologique de Dijon, la Sequana de bronze condense à elle seule le double visage du sanctuaire, une divinité aux racines gauloises, saisie dans un style qui doit à l'art gallo-romain, guidant symboliquement les eaux et les fidèles. Autour d'elle, le musée conserve aujourd'hui la collection de référence des offrandes de Source-Seine, du bronze le plus fin aux humbles ex-voto de bois et de pierre.3
Soixante ans de sommeil, la redécouverte du sanctuaire
L'histoire des fouilles de Source-Seine est longue et mouvementée. Dès 1836, des recherches établissent la présence d'un sanctuaire guérisseur, ce qui conduira la Ville de Paris, sous le préfet Haussmann, à acheter les terrains en 1864 et à aménager un parc paysager inauguré en 1867, avec sa grotte artificielle et sa nymphe de pierre. Les grandes campagnes archéologiques suivent au XXe siècle, celle d'Henry Corot dans les années 1930, puis celle du doyen Roland Martin dans les années 1950 et 1960.2 C'est en octobre 1963, lors d'un nettoyage en vue d'un réaménagement, que près de deux cents bois sculptés sont soudain mis au jour, provoquant un immense retentissement chez les archéologues comme dans le grand public, tant la conservation de bois antiques est rare.4
Puis, paradoxalement, le silence retombe. Les vestiges sont laissés à l'abandon, et une grande partie des centaines d'ex-voto de bois exhumés il y a une soixantaine d'années sont restés inédits, jamais publiés ni étudiés en détail. C'est cet oubli que l'archéologie contemporaine entreprend aujourd'hui de réparer. Un nouveau programme de recherche pluriannuel, mené par l'Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) sous la direction de Loïc Gaëtan, rouvre le site près de soixante ans après les dernières investigations.1 Les premières opérations combinent le dépouillement des archives, la relecture de ces bois demeurés muets, des prospections géophysiques pour cartographier l'étendue enfouie du sanctuaire et le dégagement des structures maçonnées, en partie rongées par le gel et l'érosion.
L'enjeu dépasse la simple curiosité. Il s'agit de sauver un site menacé, de replacer ces offrandes dans leur contexte et de mieux comprendre la naissance gauloise d'un culte qui a traversé la conquête romaine. Chaque ex-voto de chêne rendu à l'étude est une voix retrouvée, celle d'un habitant de la Gaule qui, deux mille ans avant nous, remontait ce vallon pour confier son corps et ses espoirs à la déesse des sources. En redonnant la parole à ces bois oubliés, les archéologues ne ressuscitent pas seulement un sanctuaire, ils rendent leur histoire aux hommes et aux femmes de la protohistoire qui, les premiers, ont fait de la naissance de la Seine un lieu sacré.
Toujours utile d'avoir des sources récentes quand on enseigne. Cet article s'y prête vraiment.
J'ai croisé ces données avec la chrono-carte. La cohérence chronologique et géographique est remarquable.