Elle n'était pas debout, ni posée au sol, ni enfouie dans une fosse. Elle était couchée à l'horizontale, glissée dans l'épaisseur d'un mur de pierre, comme on range un objet précieux dans une cachette. Depuis plus de 12 000 ans, une statue humaine reposait ainsi au cœur de Göbekli Tepe, dans le sud-est de la Turquie, sur le site que l'on présente souvent comme le plus ancien complexe monumental du monde. Sa mise au jour, annoncée à l'automne 2025 et revenue sur le devant de la scène en octobre 2026, intrigue les préhistoriens : pourquoi des chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines.→ ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine.→ du NéolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la céramique, à partir d'env. −10 000.→ précéramiqueNéolithique précéramiquePremière phase du Néolithique (env. −9 600 à −6 900), antérieure à l'invention de la poterie.→ ont-ils emmuré l'image d'un être humain ?12
La découverte a été faite par l'équipe du professeur Necmi Karul, de l'Université d'Istanbul, qui dirige les fouilles de Göbekli Tepe et coordonne le vaste programme régional Taş Tepeler, les « Collines de pierre ». Elle n'a pas encore fait l'objet d'une publication scientifique détaillée : la statue est en cours de nettoyage et d'étude, et les responsables ont volontairement limité la diffusion d'images pour ne pas compromettre son traitement de conservation.2
Un dépôt soigneusement dissimulé
C'est le ministre turc de la Culture et du Tourisme, Mehmet Nuri Ersoy, qui a révélé la trouvaille le 19 septembre 2025, à l'occasion d'une visite du site par la princesse Akiko de Mikasa, membre de la famille impériale japonaise. La statue a été dégagée dans un secteur situé entre les structures B et D, deux des grands enclos circulaires à piliers qui ont fait la renommée du site. Elle était insérée horizontalement dans une cavité aménagée dans le mur d'une pièce.1
Pour les archéologues, cette position ne doit rien au hasard. Une statue tombée ou abandonnée se retrouverait dans les remblais, brisée ou de travers. Celle-ci a été placée, calée, puis recouverte par la maçonnerie. Le geste est délibéré, et tout indique qu'il avait une portée rituelle. Les chercheurs y voient une offrande votive, un dépôt destiné à imprégner le bâtiment d'une présence, à le protéger ou à le consacrer.12 « Elle permet de mieux comprendre les rituels néolithiques et l'univers symbolique des premières communautés humaines », a souligné Mehmet Nuri Ersoy.1
Un monument de 11 600 ans
Pour mesurer la portée de la découverte, il faut rappeler ce qu'est Göbekli Tepe. Perché sur une colline calcaire à une quinzaine de kilomètres de Şanlıurfa, le site forme un tellTellColline artificielle formée par l'accumulation de couches successives de vestiges d'habitats au même endroit, caractéristique du Proche-OrientProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithique, de l'agriculture, des premières villes et de l'écriture.→. Chaque destruction-reconstruction ajoute une strate.→ artificiel de quinze mètres de haut et d'environ huit hectares. Ses premières constructions remontent à environ 9500 avant notre ère, et il a été fréquenté pendant au moins 1 500 ans, jusque vers 8000 avant notre ère. Ses enclos circulaires, de 10 à 30 mètres de diamètre, sont ceints de murs de pierre dans lesquels sont fichés des piliers en TPilier en TMonolithe de pierre en forme de T des sanctuaires anatoliens (Göbekli Tepe, Karahan Tepe), souvent gravé d'animaux ou de membres humains.→ monolithiques, dont les plus grands dépassent cinq mètres. Deux piliers plus hauts se font face au centre de chaque enceinte.3
Ces monuments ont été élevés par des communautés qui ne connaissaient ni la poterie, ni l'écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoire.→, ni la métallurgieMétallurgieEnsemble des techniques d'extraction et de travail des métaux (cuivre, bronze, or) ; son essor à l'énéolithique et à l'âge du bronze transforme outillage, armement et hiérarchies sociales.→, et qui ne pratiquaient pas encore une agriculture pleinement domestiquée. Depuis les premières fouilles de l'archéologue allemand Klaus Schmidt, en 1995, Göbekli Tepe a ainsi bousculé l'idée selon laquelle l'architecture monumentale aurait été un luxe réservé aux sociétés agricoles. Les prospections géophysiques indiquent qu'au moins une vingtaine de grands enclos dorment encore sous la colline, et seule une petite partie du site a été fouillée. Inscrit au patrimoine mondial de l'UNESCO en 2018, il attire désormais des centaines de milliers de visiteurs chaque année.37
L'être humain, une figure rare
Ce qui rend la statue si précieuse, c'est sa nature même. À Göbekli Tepe, les représentations humaines complètes sont rares. L'immense majorité des images sculptées est animale : renards, sangliers, serpents, vautours, scorpions, félins, aurochs. Des animaux presque toujours mâles, souvent représentés dans une posture agressive, crocs découverts ou queue dressée. Le gibier dont dépendait la communauté, comme la gazelle, y est curieusement peu présent.3

L'être humain n'est pourtant pas absent. Il est même partout, mais sous une forme abstraite. Les grands piliers en T sont en effet des êtres anthropomorphes : le fût figure le corps, le sommet horizontal la tête. Sur les deux piliers centraux de l'enclos D, des bras sculptés en bas-relief descendent le long des flancs, des mains aux longs doigts se rejoignent sur le ventre, au-dessus d'une ceinture et d'un pagne en peau de renard. Ces géants de pierre sans visage pourraient incarner des ancêtres, des esprits ou des divinités.3
Les statues humaines en ronde-bosse, elles, se comptent sur les doigts d'une main. La plus célèbre, l'« homme d'Urfa », a été découverte en 1993 lors de travaux dans le centre historique de Şanlıurfa, près du bassin de Balıklıgöl. Haute de près de deux mètres, avec ses yeux incrustés d'obsidienne, elle passe pour la plus ancienne statue humaine grandeur nature connue. Göbekli Tepe a aussi livré un « totem » de 1,92 mètre où s'empilent des êtres hybrides, mi-humains mi-animaux, encadrés de serpents, ainsi que des têtes humaines sculptées, parfois volontairement brisées.3 Dans ce corpus réduit, l'apparition d'une figure humaine intégrée à l'architecture même d'un bâtiment marque une rupture significative.2
Karahan Tepe, l'autre pièce du puzzle
La statue emmurée n'est pas totalement sans équivalent. Des dépôts comparables ont été documentés à Karahan Tepe, un site contemporain situé à une cinquantaine de kilomètres à l'est, fouillé lui aussi par l'équipe de Necmi Karul.1 Karahan Tepe a livré ces dernières années quelques-unes des sculptures les plus spectaculaires du Néolithique : une salle taillée dans la roche hérissée de piliers phalliques, surveillée par une tête humaine qui semble sortir de la paroi, et, en 2023, une grande statue d'homme assis, sculptée avec un réalisme saisissant.

Ces trouvailles dessinent peu à peu un même univers symbolique, partagé par une dizaine de sites de la région de Şanlıurfa réunis dans le programme Taş Tepeler. Celui-ci mobilise 36 institutions scientifiques et plus de 220 chercheurs. Partout, on retrouve les piliers en T, le même bestiaire, la même insistance sur le corps masculin, les mêmes jeux entre humain et animal. Et désormais, semble-t-il, une même pratique consistant à déposer des figures sculptées au cœur des murs.12
Une série de découvertes spectaculaires
La statue emmurée s'inscrit dans une série de trouvailles qui ont marqué les campagnes récentes. En octobre 2023, les fouilleurs de Göbekli Tepe avaient déjà mis au jour, dans l'enclos D, une statue de sanglier grandeur nature en calcaire qui conservait des traces de pigments rouges, blancs et noirs. Elle reposait sur une banquette sculptée d'un symbole en H, d'un croissant, de deux serpents et de trois visages humains. C'est la plus ancienne statue peinte connue du Néolithique.4

Ces objets rappellent que les piliers n'étaient qu'une partie d'un programme décoratif beaucoup plus riche. Couleurs, statues mobiles, offrandes dissimulées : les bâtiments de Göbekli Tepe devaient être des espaces chargés de sens, où chaque élément participait à un discours que nous ne savons plus lire.
Sanctuaire ou village ? Un débat relancé
La découverte intervient à un moment charnière pour l'interprétation du site. Klaus Schmidt, disparu en 2014, voyait dans Göbekli Tepe un sanctuaire de montagne où des bandes de chasseurs-cueilleurs nomades se seraient rassemblées périodiquement pour bâtir, festoyer, puis se disperser. Une idée résumée par sa formule célèbre : « d'abord vint le temple, puis la ville ». Selon cette thèse, ce seraient des croyances partagées qui auraient poussé les humains à se sédentariser, et non l'agriculture.3
Les recherches menées depuis ont nuancé ce tableau. À partir de 2015, l'équipe de l'Institut archéologique allemand dirigée par Lee Clare a mis en évidence des bâtiments domestiques, des milliers de meules et de mortiers, un système de collecte d'eau de pluie avec citernes taillées dans la roche, et des sépultures. Göbekli Tepe apparaît désormais comme un véritable établissement, où vivaient des gens et où le rituel côtoyait la vie quotidienne.7 En août 2026, l'équipe de Necmi Karul a encore dégagé, dans une nouvelle zone de 1 500 mètres carrés au nord du secteur principal, des bâtiments rectangulaires de la seconde phase d'occupation. « Notre première impression est qu'il s'agissait d'habitations », a déclaré le chercheur.6
La statue emmurée ne tranche pas ce débat, mais elle l'enrichit. Si elle a été déposée dans le mur d'une pièce ordinaire, elle montrerait que le sacré ne se cantonnait pas aux grands enclos à piliers, mais imprégnait aussi l'architecture de tous les jours. Pour Necmi Karul, les liens sociaux, les mythes communs et les pratiques collectives ont été le ciment des premiers établissements humains fixes.2
Restaurer, exposer, transmettre
Parallèlement aux fouilles, le site fait l'objet d'importants travaux. Dans le cadre du programme « Héritage pour le futur » du ministère turc de la Culture, la structure C a été restaurée : plusieurs piliers ont été remis en place, et les murs périphériques consolidés avec un mortier renforcé de poils de chèvre, en s'inspirant des techniques néolithiques identifiées sur place.12
Göbekli Tepe s'exporte aussi. Du 6 février au 19 juillet 2026, la James-Simon-Galerie de l'île aux Musées, à Berlin, a accueilli l'exposition « Building community. Göbeklitepe, Taş Tepeler et la vie il y a 12 000 ans », organisée par le Vorderasiatisches Museum avec le musée archéologique de Şanlıurfa, l'Université d'Istanbul et l'Institut archéologique allemand. Elle présentait des statues colossales, des piliers en T décorés et une centaine d'objets de la vie quotidienne de ces premiers bâtisseurs.5
Ce que l'on attend encore
Beaucoup de questions restent ouvertes. Quelle est la taille exacte de la statue, que représente-t-elle, un homme, une femme, un ancêtre, un être surnaturel ? Porte-t-elle des traces de peinture, comme le sanglier de l'enclos D ? Peut-on dater précisément le mur qui l'abritait, et donc le moment du dépôt ? Les réponses viendront de la publication scientifique attendue, lorsque les études de conservation seront achevées.2
En attendant, cette figure couchée dans la pierre rappelle combien Göbekli Tepe reste loin d'avoir livré tous ses secrets. Trente ans après les premiers coups de pioche de Klaus Schmidt, chaque campagne apporte son lot de surprises. Et sous la colline, une vingtaine d'enclos attendent encore d'être explorés.
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier.