Stonehenge se dresse sur le plateau de Salisbury, dans le Wiltshire anglais, depuis plus de cinq mille ans. Pourtant, malgré des décennies de fouilles, d'analyses isotopiques, de datations au radiocarbone et désormais de séquençageSéquençageLecture de l'ordre des bases (A, T, G, C) d'une molécule d'ADN ; le séquençage à haut débit lit des millions de fragments en parallèle. génomique, le monument continue de défier toute interprétation définitive. Ce n'est pas faute d'hypothèses : chaque génération de chercheurs en propose de nouvelles, souvent aussi convaincantes que contradictoires. Ce dossier ne cherche pas à résumer ce que l'on sait déjà de Stonehenge -- un premier article y est consacré -- mais à explorer ce que la science ne sait pas encore, ce que les fouilles récentes ont bouleversé, et les débats qui divisent aujourd'hui les spécialistes les mieux informés.

Les découvertes des années 2020 ont profondément renouvelé la compréhension du site. Un cercle géant de puits néolithiques identifié en 2020 à environ deux kilomètres et demi du monument, les révélations génomiques sur l'origine des populations qui ont bâti les premières phases du site, la théorie d'un proto-Stonehenge démantelé au Pays de Galles avant d'être remonté dans le Wiltshire : autant d'éléments qui transforment notre lecture d'un édifice jadis cru solitaire dans un paysage vierge. Stonehenge, loin d'être un monument isolé, apparaît aujourd'hui comme le noeud d'un réseau rituel, funéraire et peut-être thérapeutique d'une complexité vertigineuse. Les certitudes d'hier cèdent la place à des questions plus ambitieuses encore.

Qui étaient les bâtisseurs ? Les révélations de l'ADN ancienADN ancienMatériel génétique conservé dans des vestiges anciens, souvent dégradé, séquencé grâce à des techniques de pointe.

Pendant longtemps, la question de l'identité des bâtisseurs de Stonehenge restait suspendue entre hypothèses et spéculations. L'archéologie traditionnelle pouvait dater les ossements retrouvés dans les fosses, identifier des pratiques funéraires et établir des séquences de construction, mais elle était incapable de dire qui, au sens biologique et migratoire, avait élevé ces pierres. Depuis la révolution de l'ADN ancien, dans les années 2010 et 2020, ce vide commence à se combler, non sans soulever de nouvelles questions tout aussi déroutantes.

Stonehenge au lever du soleil, Wiltshire, Angleterre
Stonehenge au lever du soleil lors du solstice d'été. Construit en plusieurs phases entre environ 3100 et 1500 av. J.-C., ce monument reste l'un des plus étudiés et des plus énigmatiques de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels. mondiale. (Crédit : CC BY-SA 2.0, Wikimedia Commons)

Une étude publiée en 2019 dans la revue Nature Ecology and Evolution, conduite par une équipe internationale incluant les laboratoires de David Reich à Harvard et de Johannes Krause à Iéna, a analysé l'ADNADNMolécule porteuse de l'information génétique, utilisée pour reconstruire les liens de parenté entre espèces. de plus de 50 individus inhumés en Grande-Bretagne au NéolithiqueNéolithique« Âge de la pierre nouvelle » : période marquée par l'agriculture, l'élevage, la sédentarisation et la céramique, à partir d'env. −10 000..1 Les résultats sont saisissants : les populations qui ont bâti les premières phases de Stonehenge, entre 3100 et 2500 av. J.-C. environ, descendent de migrants venus d'Anatolie et d'Europe du Sud-Est, arrivés en Grande-Bretagne vers 4000 av. J.-C. Ces populations agricoles ont largement remplacé les chasseurs-cueilleursChasseurs-cueilleursMode de vie fondé sur la chasse, la pêche et la collecte de ressources sauvages, sans agriculture ni élevage ; il a dominé presque toute l'histoire humaine. indigènes, héritiers du MésolithiqueMésolithiquePériode intermédiaire entre Paléolithique et Néolithique (env. −10 000 à −6 000 en Europe), encore fondée sur la chasse et la cueillette., en l'espace de quelques générations seulement. Un remplacement démographique quasi total, documenté pour la première fois avec une telle précision.

Ce résultat est en lui-même remarquable, mais il ne résout pas tout. On sait maintenant que les porteurs de la culture campaniforme, arrivés en Grande-Bretagne vers 2450 av. J.-C. depuis le continent européen, ont à leur tour remplacé ou absorbé la majorité de cette population néolithique. Cela signifie que les phases tardives de Stonehenge -- notamment l'érection des grandes trilitons sarsens -- ont pu être réalisées par des populations d'origine génétique différente des premiers bâtisseurs. Une continuité culturelle sans continuité génétique : voilà l'une des grandes énigmes que pose l'ADN ancien au sujet de Stonehenge. Les enfants spirituels des bâtisseurs originels n'étaient peut-être pas leurs descendants biologiques.

Des travaux plus récents, publiés entre 2021 et 2023, ont affiné ce tableau en analysant des individus spécifiquement associés aux structures du site. Parmi les ossements retrouvés dans le fossé circulaire et dans les fosses Aubrey, certains appartiennent à des individus dont l'analyse isotopique indique une origine géographique lointaine, parfois au-delà des frontières actuelles du Pays de Galles ou de l'Écosse.2 Stonehenge attirait donc des visiteurs, des pèlerins, ou peut-être des ouvriers spécialisés de tout le territoire britannique dès ses premières phases. Mais s'agissait-il de migrants permanents ou de voyageurs saisonniers venus pour les grands rassemblements collectifs ? La question reste entièrement ouverte.

L'un des aspects les plus troublants de ces recherches génomiques concerne la diversité interne des populations enterrées à Stonehenge et dans ses environs immédiats. Des individus présentant des profils génétiques compatibles avec une ascendance en partie continentale ont été retrouvés dans des contextes funéraires associés aux premières phases du monument, ce qui suggère que Stonehenge exerçait une attraction capable de traverser les frontières géographiques et culturelles bien avant l'arrivée des populations campaniformes. Certains chercheurs y voient l'indice d'un prestige rayonnant sur l'ensemble des îles britanniques, et peut-être même au-delà, dès les débuts de sa construction.3

Il faut enfin souligner ce que l'ADN ne peut pas révéler : la langue de ces populations, leurs croyances, leur organisation sociale, leur nom pour le monument qu'ils construisaient. L'archéologie génomique fournit une carte des déplacements humains, pas un accès à la conscience ou à la culture immatérielle. Pour les archéologues qui travaillent sur Stonehenge, l'ADN est un outil puissant mais radicalement incomplet. Les questions les plus profondes -- pourquoi ici ? pourquoi ces pierres ? pourquoi cette orientation précise ? -- demeurent entières, et peut-être définitivement hors de portée de toute méthode scientifique disponible aujourd'hui.

Le mystère des pierres bleues : un monument démembré au Pays de Galles ?

Les pierres bleues de Stonehenge ont toujours constitué l'un de ses plus grands mystères. Ces quelque 80 monolithes de diorite, rhyolite et autres roches volcaniques ou métamorphiques proviennent des Monts Preseli, dans le Pembrokeshire gallois, à environ 250 kilomètres au nord-ouest du plateau de Salisbury. La question de leur transport a occupé les archéologues pendant plus d'un siècle : par voie terrestre ou maritime ? Par des hommes seuls ou aidés de traîneaux et de radeaux ? Mais depuis 2021, une hypothèse plus radicale encore s'est imposée dans le débat scientifique, en changeant la nature même de la question.

Pierres bleues de Stonehenge, provenance des Preseli, Pays de Galles
Les pierres bleues (bluestones) de Stonehenge, dont la provenance dans les Monts Preseli au Pays de Galles est établie depuis les années 1920, mais dont les mécanismes de transport sur 250 kilomètres restent débattus. Certaines portent des traces de travail antérieur à leur érection à Stonehenge. (Crédit : CC BY-SA 4.0, Wikimedia Commons)

Mike Parker Pearson, professeur à l'University College London et l'un des grands spécialistes de Stonehenge, a dirigé des fouilles dans les Monts Preseli qui ont conduit à une découverte spectaculaire : à Waun Mawn, dans le nord du Pembrokeshire, les archéologues ont mis au jour les vestiges d'un cercle de pierresCercle de pierresMonument néolithique ou de l'âge du bronze formé de pierres dressées en anneau (cromlech), souvent à vocation rituelle ou astronomique. démembré, dont plusieurs caractéristiques correspondent précisément aux bluestones de Stonehenge.4 L'orientation de ce cercle, daté d'environ 3400 à 3000 av. J.-C., correspondait à l'axe solsticial. Sa taille, environ 110 mètres de diamètre, en faisait l'un des plus grands cercles de pierres connus dans les îles britanniques à cette époque. Et ses trous de pierres vides s'accordent avec les dimensions de plusieurs bluestones de Stonehenge.

Selon l'hypothèse de Parker Pearson, Stonehenge ne serait pas simplement un monument bâti avec des pierres venues du Pays de Galles : ce serait en réalité le démembrement et le remploi d'un monument gallois préexistant. Ses bâtisseurs auraient transporté non seulement les matériaux, mais les pierres elles-mêmes d'un lieu sacré antérieur, transférant avec elles la charge symbolique ou spirituelle attachée à ce lieu d'origine. Cette hypothèse transforme Stonehenge en quelque chose de radicalement différent : non pas une création ex nihilo, mais un acte de mémoire monumentale, une forme de translation du sacré à travers le paysage. Les pierres seraient arrivées chargées d'une histoire et d'un pouvoir préexistants.

Tous les archéologues ne partagent pas cet enthousiasme. Certains chercheurs ont souligné que les preuves directes d'une correspondance entre les trous laissés par les pierres de Waun Mawn et les bluestones de Stonehenge restent fragmentaires. Les datations, bien que compatibles avec la théorie, n'impliquent pas une filiation directe. D'autres ont rappelé que la pratique de démanteler des monuments pour en construire de nouveaux ailleurs est attestée dans le Néolithique britannique, sans que cela signifie nécessairement un transfert de sens ou de sacralité. Le débat reste donc très ouvert au sein de la communauté scientifique, et les fouilles à Waun Mawn se poursuivent.

Une autre dimension du mystère des pierres bleues concerne les marques de travail que certaines d'entre elles portent, antérieures à leur érection à Stonehenge. Des tenons, des cavités, des surfaces polies régulièrement : autant d'indices que ces pierres avaient déjà été façonnées et peut-être dressées ailleurs avant d'être transportées et réinstallées sur le plateau de Salisbury. Cette découverte renforce l'idée que les pierres bleues n'étaient pas des matériaux bruts choisis pour leur simple disponibilité géographique, mais des objets déjà chargés d'une histoire antérieure. Elles apportaient avec elles, dans leur corps de pierre, la mémoire d'un autre lieu et peut-être d'un autre usage.

Quant au mécanisme de transport lui-même, les reconstitutions expérimentales ont montré qu'il était techniquement faisable à l'aide de traîneaux, de cordes et d'équipes humaines importantes, qu'il s'agisse d'un itinéraire entièrement terrestre ou d'un itinéraire combinant voie terrestre et voie maritime le long des côtes galloises et du canal de Bristol. Mais "faisable" n'est pas "prouvé". Aucun objet archéologique intermédiaire, aucune trace de route ou de piste, n'a été formellement identifié entre les Monts Preseli et Stonehenge pour confirmer l'un ou l'autre itinéraire. La plus impressionnante logistique de la préhistoire britannique reste, pour l'essentiel, une inconnue absolue.

Observatoire solaire ou lunaire ? Le grand débat astronomique

L'alignement de Stonehenge avec le lever du soleil au solstice d'été est connu depuis le XVIIIe siècle, et les druides modernes qui se rassemblent chaque année le 21 juin en ont fait un événement médiatique mondial. Mais cette évidence apparente masque en réalité un débat scientifique beaucoup plus complexe : Stonehenge était-il avant tout un repère solaire, un observatoire lunaire, ou les deux à la fois ? Et quel rôle précis jouaient ces alignements dans les pratiques rituelles de ses utilisateurs sur plusieurs siècles de fréquentation ?

Vue aérienne de Stonehenge et de ses abords
Vue aérienne de Stonehenge révélant le contexte paysager du monument : fossé circulaire, talus, avenue, et les nombreuses sépultures environnantes qui témoignent de l'intense activité funéraire et cérémonielle du plateau de Salisbury. (Crédit : CC BY-SA 2.0, Wikimedia Commons)

L'alignement le plus connu est celui de l'axe majeur du monument avec le lever du soleil au solstice d'été et, inversement, avec le coucher du soleil au solstice d'hiver. Des recherches récentes ont insisté sur l'importance de ce second alignement, celui du solstice d'hiver, qui pourrait avoir été l'orientation première et la plus signifiante du monument. Mike Parker Pearson et d'autres chercheurs soutiennent que Stonehenge était fondamentalement un monument des morts, associé au monde hivernal et au coucher du soleil, tandis que Durrington Walls, le grand complexe de maisons en bois situé à quelques kilomètres, était le lieu des vivants, orienté vers le lever du soleil estival.5 Cette dualité cosmologique vivants/morts, été/hiver, bois/pierre, constituerait le coeur symbolique du système.

Parallèlement, des recherches sur les alignements lunaires de Stonehenge ont mis en lumière une autre dimension possible du monument. Clive Ruggles, archéo-astronome de l'Université de Leicester, a documenté les correspondances entre certaines structures du site et les positions extrêmes de la lune lors des grandes standstills lunaires majeures -- les périodes où la lune atteint ses positions les plus éloignées de l'équateur céleste, selon un cycle d'environ 18,6 ans. Une étude publiée en 2022 a proposé que quatre des cinq stations de pierres de Stonehenge -- des monolithes isolés disposés en rectangle autour du cercle principal -- étaient précisément alignées pour observer ces positions lunaires extrêmes, suggérant une maîtrise du calendrier lunaire longtemps sous-estimée.

L'une des hypothèses les plus innovantes des années récentes concerne la possibilité que Stonehenge ait fonctionné comme un calendrier solaire précis. En 2022, Timothy Darvill, professeur à l'Université de Bournemouth, a publié une théorie selon laquelle la disposition des 30 pierres sarsens du cercle extérieur, combinée aux 5 grandes trilitons intérieurs et à d'autres éléments architecturaux spécifiques, formait un système de comptage permettant de repérer les mois et les jours d'une année solaire de 365,25 jours.6 Si cette hypothèse est exacte, Stonehenge serait le plus ancien calendrier structuré connu en Europe, antérieur de plusieurs siècles aux calendriers égyptiens ou mésopotamiens.

Mais cette thèse a elle aussi ses détracteurs parmi les spécialistes. Plusieurs archéo-astronomes ont souligné que la précision requise pour un tel calendrier va bien au-delà de ce que les constructeurs néolithiques de Stonehenge auraient pu maîtriser avec fiabilité, et que des coïncidences numériques entre des éléments architecturaux peuvent être trouvées dans n'importe quelle structure complexe si l'on y cherche suffisamment. La frontière entre l'archéo-astronomie rigoureuse et la pareidolie numérique est délicate à tracer, et le débat entre "Stonehenge comme calendrier précis" et "Stonehenge comme repère saisonnier général" est loin d'être tranché. Les données ne permettent pas encore de départager les deux camps.

Ce qui fait consensus, en revanche, c'est que les alignements de Stonehenge n'étaient pas accidentels. La précision avec laquelle l'axe du monument, l'Avenue et les positions des pierres correspondent aux points solaires et lunaires importants dépasse de très loin le hasard statistique. Mais la précision technique ne dit rien sur la finalité sociale ou spirituelle : les mêmes alignements pouvaient servir à marquer les dates des grandes fêtes agricoles, à régler le cycle des funérailles selon des logiques cosmologiques précises, à maintenir un savoir calendaire sacré confié à une classe de spécialistes rituels, ou simplement à impressionner les visiteurs par une mise en scène astronomique époustouflante. Chacune de ces interprétations est possible, et peut-être toutes l'étaient simultanément.

Un sanctuaire de guérison : l'hypothèse médicale

L'une des hypothèses les plus surprenantes et les plus débattues de l'archéologie stonehengéenne est celle du sanctuaire de guérison. Proposée initialement par Timothy Darvill et Geoffrey Wainwright sur la base de leurs fouilles de 2008, elle suggère que Stonehenge était perçu par les populations néolithiques et du début de l'âge du BronzeÂge du bronzePériode protohistorique succédant au Néolithique, marquée par la métallurgie du bronze (alliage cuivre-étain) et l'essor des premières cités et États ; en Égypte, elle correspond à l'époque des premières pyramides. comme un lieu doté de pouvoirs thérapeutiques, vers lequel convergaient des individus malades ou blessés de tout le territoire britannique, espérant trouver la guérison au contact des pierres ou des rituels qui s'y pratiquaient.7 Une Lourdes préhistorique, en quelque sorte.

Détail des trilithons de Stonehenge, calcaire sarsen
Détail des trilithons en pierre sarsenSarsenBloc de grès silicifié très dur, vestige d'une couverture sédimentaire cénozoïque, dispersé à la surface de la craie du sud de l'Angleterre. Les plus grandes pierres de Stonehenge sont des sarsens provenant des West Woods, dans le Wiltshire., assemblés avec une précision remarquable à l'aide d'encastrements de type tenon-mortaise. Chaque sarsen pèse entre 20 et 30 tonnes et a été transporté depuis les collines de Marlborough, à 25 kilomètres au nord. (Crédit : CC BY 2.0, Wikimedia Commons)

Les preuves avancées par Darvill et Wainwright sont de plusieurs ordres. D'abord, l'analyse des restes humains retrouvés dans les fosses Aubrey et dans le fossé circulaire révèle une proportion anormalement élevée d'individus présentant des pathologies graves : fractures mal consolidées, déformations osseuses congénitales ou acquises, signes d'infections chroniques affectant le tissu osseux. Cette concentration d'individus manifestement malades est statistiquement supérieure à celle observée dans les cimetières néolithiques ordinaires de la même région et de la même période. Ce n'est pas une population "normale" de défunts contemporains.

Ensuite, l'analyse isotopique de ces squelettes indique que beaucoup d'entre eux venaient de régions éloignées du plateau de Salisbury, parfois de plusieurs centaines de kilomètres. Des individus dont les isotopes du strontium et de l'oxygène trahissent une enfance passée dans des régions géologiquement distinctes du Wiltshire -- le Pays de Galles, le nord de l'Angleterre, et peut-être des régions continentales -- ont été inhumés à Stonehenge ou à proximité immédiate. Ces personnes avaient donc entrepris un long voyage pour mourir, ou pour être enterrées, près du monument, ce qui suggère fortement que le voyage était motivé par une intention précise, très probablement la recherche d'une guérison.

Certains archéologues ont poussé l'hypothèse plus loin encore, en reliant Stonehenge à une tradition plus large de pèlerinages thérapeutiques attestée pour certains monuments mégalithiques en Europe. En Bretagne, en Irlande, en Ibérie, des cercles de pierres ou des dolmens ont été associés, dans les traditions locales et parfois dans les traces archéologiques, à des pratiques de guérison ou de contact avec des forces surnaturelles bénéfiques. Stonehenge s'inscrirait dans ce paysage culturel plus large où la pierre -- matière permanente par excellence -- est investie d'un pouvoir de médiation entre le monde humain et un monde invisible susceptible d'intervenir sur la santé des vivants.

Mais l'hypothèse du sanctuaire de guérison n'est pas universellement acceptée dans le milieu académique. D'autres archéologues objectent que la présence d'individus malades dans un lieu funéraire n'est pas nécessairement liée à un pèlerinage thérapeutique : les personnes malades meurent aussi chez elles, et leurs proches les enterrent parfois dans des lieux jugés importants ou sacrés. La surreprésentation d'individus pathologiques pourrait simplement refléter le fait que les familles les plus aisées, capables de financer l'inhumation dans un lieu aussi prestigieux que Stonehenge, étaient aussi celles dont les membres mouraient après de longues maladies coûteuses en soins.

Les fouilles de 2008 ont par ailleurs livré un autre indice intrigant : des fragments de pierres bleues qui avaient été délibérément brisées, peut-être pour en prélever des éclats destinés à être emportés par les visiteurs comme reliques ou talismans. Dans d'autres contextes archéologiques, la pratique de fragmenter des objets sacrés pour en distribuer des morceaux porteurs du même pouvoir est bien documentée. Si c'est ce qui se passait à Stonehenge, cela renforce l'idée que les pierres elles-mêmes, et pas seulement le lieu ou les rituels qui s'y déroulaient, étaient investies d'une puissance particulière et peut-être curative, recherchée bien au-delà du monument.

La légende de Merlin et la mémoire mythique de Stonehenge

Au XIIe siècle, Geoffroy de Monmouth, dans son Historia Regum Britanniae, racontait que Stonehenge avait été érigé grâce aux pouvoirs magiques de Merlin, l'enchanteur d'Arthur, qui aurait transporté les pierres depuis l'Irlande par la seule force de ses sortilèges. Cette légende, longtemps considérée comme une simple fantaisie littéraire médiévale sans rapport avec la réalité archéologique, pose en réalité une question scientifique sérieuse : dans quelle mesure les traditions orales et les mythes peuvent-ils conserver une mémoire, même radicalement déformée, d'événements préhistoriques réels ?

La question n'est pas aussi absurde qu'elle y paraît à première lecture. Des recherches anthropologiques récentes ont montré que certaines traditions orales des peuples autochtones peuvent conserver des traces fidèles d'événements géologiques datant de plusieurs milliers d'années, comme des éruptions volcaniques ou des montées du niveau de la mer liées à la fin de la dernière glaciation. Si des traditions orales peuvent traverser 5 000 à 10 000 ans avec une part de vérité factuelle, pourquoi une tradition relative au transport de pierres depuis une région lointaine ne pourrait-elle pas avoir survécu, sous une forme profondément légendaire, jusqu'au Moyen Âge ?

Geoffroy de Monmouth situe l'origine des pierres en Irlande, pas au Pays de Galles. C'est une erreur géographique manifeste par rapport à la réalité archéologique. Mais l'idée centrale -- que les pierres venaient d'une région éloignée et avaient été transportées par des moyens d'une puissance extraordinaire -- correspond à une réalité bien documentée. Certains chercheurs ont spéculé que la mémoire du transport des pierres bleues depuis le Pays de Galles aurait pu survivre pendant des siècles dans des traditions orales, avant d'être transformée et mythologisée en récit de magie à une époque où les mécanismes réels du transport n'étaient plus compréhensibles pour les populations du Moyen Âge.

D'autres ont exploré les parallèles frappants entre la légende de Merlin et des traditions celtiques plus anciennes concernant les pierres douées de pouvoirs de guérison. Dans la version de Geoffroy, les pierres avaient été apportées en Irlande depuis l'AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde. par des géants, et elles possédaient des vertus médicinales spécifiques : l'eau versée sur elles, recueillie et administrée aux malades, était supposée guérir les blessures et diverses maladies. Ce détail narratif précis recoupe de manière saisissante l'hypothèse de Darvill et Wainwright sur le sanctuaire de guérison. Une coïncidence fortuite ou la trace d'une mémoire culturelle très ancienne survivant dans le récit médiéval ?

La prudence scientifique oblige à ne pas tirer de conclusions trop hâtives. La légende de Merlin est un texte littéraire du XIIe siècle, produit dans un contexte politique précis par un auteur dont les objectifs étaient largement politiques -- légitimer la royauté anglo-normande -- autant que narratifs. Il serait naïf de la lire comme un témoignage direct d'une tradition orale néolithique ininterrompue. Mais elle illustre quelque chose d'important sur la nature de Stonehenge : c'est un lieu où les hommes projettent leurs récits, leurs désirs et leurs représentations du passé. La fabrique du mythe stonehengéen est elle-même un objet d'étude pour l'histoire culturelle et la mémoire collective.

Le peuple invisible : où vivaient les bâtisseurs ?

Pendant longtemps, l'un des grands mystères pratiques de Stonehenge était l'absence apparente de tout habitat à proximité du monument. Les archéologues trouvaient des morts en abondance, des ustensiles rituels, des restes de festins, mais presque rien qui ressemble à un village ou à une communauté organisée pour vivre et travailler autour du chantier. Où vivaient les milliers de personnes qui avaient participé à la construction et à l'utilisation du site sur plusieurs siècles ? Cette question a connu une réponse partielle mais spectaculaire avec la découverte de Durrington Walls.

Durrington Walls est un grand enclos néolithique, dont le fossé circulaire mesure environ 500 mètres de diamètre et dont l'intérieur a révélé, lors de fouilles systématiques dans les années 2000 et 2010, les vestiges de plusieurs milliers de maisons en bois construites à la même époque que les grandes phases de construction de Stonehenge. Les analyses archéobotaniques et archéozoologiques ont montré que cet habitat était le théâtre de festins monumentaux : des milliers d'os de porcs, de boeufs et d'autres animaux, souvent abattus à des âges précis correspondant à des périodes saisonnières déterminées, témoignent de rassemblements périodiques de grande ampleur.8

Parker Pearson a proposé une interprétation duale du complexe Stonehenge-Durrington Walls : d'un côté, le monde des morts, représenté par Stonehenge et ses pierres permanentes, ses inhumations et son axe solsticial hivernal ; de l'autre, le monde des vivants, représenté par Durrington Walls et ses maisons de bois éphémères, ses festins collectifs et son axe solsticial estival. Les deux sites étaient reliés par des avenues cérémonielles qui menaient chacune à la Rivière Avon, comme si le parcours rituel impliquait un voyage fluvial entre les deux pôles d'un même système symbolique cosmologique.

En 2020, une découverte encore plus spectaculaire est venue compléter ce tableau déjà complexe. Une équipe de chercheurs du projet "Stonehenge Hidden Landscapes" a annoncé la mise au jour, grâce à des prospections géophysiques non intrusives, d'un cercle géant de puits néolithiques disposés en anneau à environ 2,5 kilomètres au sud de Stonehenge, englobant le complexe de Durrington Walls.9 Ces fosses, dont certaines atteignent 10 mètres de diamètre et 5 mètres de profondeur, forment un cercle d'environ 2 kilomètres de diamètre. Leur fonction reste inconnue, mais leur disposition précise autour de Durrington Walls suggère qu'elles faisaient partie intégrante d'un système délimitant ou sacralisant l'espace cérémoniel du complexe.

Ces découvertes transforment profondément notre compréhension de l'occupation du plateau de Salisbury. Les fouilles de maisons à Durrington Walls montrent des habitations occupées pendant de courtes périodes, pas des villages permanents habitués tout au long de l'année. Les festins consommés là portent les marques d'une consommation rapide et massive, typique des grands rassemblements temporaires plutôt que de l'alimentation quotidienne d'une communauté sédentaire. Stonehenge et ses environs étaient peut-être avant tout un lieu de convergence périodique pour des populations normalement dispersées dans toute la Grande-Bretagne, un centre cérémoniel que l'on rejoignait pour les grandes occasions et que l'on quittait ensuite.

L'énigme de l'abandon : que s'est-il passé vers 1500 av. J.-C. ?

La question de la fin de Stonehenge est presque aussi mystérieuse que celle de ses origines. Vers 1500 av. J.-C., la construction et le remodelage actif du site semblent avoir cessé. Les grandes réorganisations architecturales, les déplacements de pierres, les nouvelles fouilles de fosses : tout cela s'arrête apparemment. Puis, progressivement, les preuves d'une utilisation intensive du site disparaissent des archives archéologiques. Que s'est-il passé sur le plateau de Salisbury ? Stonehenge a-t-il été abandonné, et si oui, pourquoi ce lieu autrefois si fréquenté a-t-il perdu son pouvoir d'attraction ?

Il est important de nuancer l'idée d'un "abandon" brutal. Stonehenge n'a pas été soudainement déserté du jour au lendemain, comme une ville frappée par une catastrophe. Les preuves d'activité sur le site ne disparaissent pas toutes en même temps, et certains types d'utilisation se sont probablement poursuivis pendant des siècles après la fin de la construction active. Des inhumations ont eu lieu à Stonehenge et dans ses environs jusqu'à l'âge du Bronze moyen, voire au-delà. Des objets votifs ont été déposés dans les fossés à des époques relativement tardives. Mais l'intensité de l'activité, et surtout la construction architecturale proprement dite, ne reprend plus jamais.

Plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer ce déclin progressif. L'une d'elles pointe vers les changements climatiques du début de l'âge du Bronze : un refroidissement et un assèchement progressifs, particulièrement marqués vers 1600-1500 av. J.-C., auraient mis les communautés agricoles sous pression, réduisant leur capacité à mobiliser le surplus de main-d'oeuvre et de ressources nécessaire à l'entretien d'un chantier monumental de cette envergure. Une autre hypothèse évoque les transformations culturelles profondes associées à l'émergence des cultures de l'âge du Bronze, avec de nouveaux systèmes de croyances, de nouvelles formes de prestige individuel et de nouvelles élites dont les pratiques mortuaires et cérémonielles ne passaient plus par les grands monuments collectifs.

Une troisième piste, plus difficile à documenter mais évoquée par plusieurs chercheurs, concerne la possible perte ou transformation des savoirs spécialisés nécessaires à l'utilisation et à l'entretien du monument. Si Stonehenge était géré par une classe de spécialistes rituels qui transmettaient leurs connaissances selon des procédures précises et exclusives, la disparition ou la transformation de cette tradition -- par conversion, par conquête symbolique ou par simple extinction de la lignée -- aurait pu rendre le monument progressivement incompréhensible pour les populations successives. Un monument peut survivre très longtemps à ses usages et à ceux qui les définissaient.

Ce qui est certain, c'est que Stonehenge n'a pas été délibérément détruit ni systématiquement pillé. Il a vieilli, certaines pierres se sont effondrées au fil des siècles, d'autres ont été déplacées ou réutilisées localement à des périodes plus tardives. Mais la structure générale est restée debout, silencieuse, pendant plus de trois mille ans avant que les antiquaires des XVIIe et XVIIIe siècles ne commencent à l'étudier et à théoriser à son sujet. Cette longévité muette est elle-même une question : qu'est-ce qui a protégé Stonehenge de la réutilisation systématique de ses pierres pour d'autres constructions, comme ce fut le cas pour tant d'autres monuments mégalithiques en Europe ?

Un paysage de monuments : les révélations du LiDARLiDARTélédétection par laser (de l'anglais « Light Detection And Ranging ») : un capteur émet des impulsions lumineuses et mesure le temps de retour de l'écho pour cartographier une surface en trois dimensions. Monté sur avion ou sur drone, il traverse les trouées de la canopée et restitue le relief du sol nu, révélant des structures invisibles sous la végétation.

Stonehenge ne se comprend pas seul, isolé de son contexte géographique et archéologique. Le monument est le point focal d'un paysage rituel et funéraire d'une densité extraordinaire, dont une grande partie est restée invisible jusqu'à l'avènement des technologies de prospection non invasives : la prospection magnétique, la résistivité électrique, le géoradar, et surtout le LiDAR (Light Detection and Ranging), qui permet de cartographier avec une précision remarquable le relief du sol en filtrant numériquement la végétation pour ne révéler que les micro-reliefs artificiels.

Le projet "Stonehenge Hidden Landscapes", lancé en 2010 et dont les résultats ont été publiés progressivement entre 2012 et 2020, a littéralement transformé notre compréhension du plateau de Salisbury. Sur une superficie d'environ 12 kilomètres carrés autour de Stonehenge, les équipes internationales dirigées par Vince Gaffney de l'Université de Bradford et Wolfgang Neubauer de l'Académie autrichienne des sciences ont identifié plus de 17 monuments inconnus, dont plusieurs n'avaient laissé aucune trace visible en surface depuis des millénaires.10 Parmi eux, des structures circulaires en bois analogues aux cercles de pierres, des enclos funéraires de différentes périodes, des avenues cérémonielles et des structures dont la nature reste à déterminer.

L'une des découvertes les plus frappantes du projet est la mise en évidence d'une palissade de bois monumentale, haute peut-être de plusieurs mètres, qui s'étendait sur plusieurs centaines de mètres à proximité immédiate du Cursus (un long enclos rectangulaire néolithique situé au nord de Stonehenge). Cette palissade, qui avait complètement disparu en surface, avait été construite à une période contemporaine de Stonehenge et pouvait avoir joué un rôle essentiel dans les processions cérémonielles ou la délimitation d'espaces rituels strictement réservés. Sa découverte illustre à quel point notre connaissance du paysage néolithique de Stonehenge était lacunaire avant l'ère du LiDAR.

La densité des tumuli funéraires dans les environs de Stonehenge est elle aussi révélatrice d'une dynamique culturelle prolongée. Des centaines de barrows (tertres funéraires) de l'âge du Bronze, disposés souvent en lignes ou en groupes selon des logiques qui nous échappent encore largement, témoignent de l'attraction exercée par Stonehenge sur les pratiques funéraires de communautés qui continuèrent à enterrer leurs morts à proximité du monument bien après la fin de sa construction active. Le site était donc perçu comme un lieu sacré ou prestige longtemps après que ses créateurs originels eurent disparu.

Les données LiDAR ont également permis de mieux comprendre l'Avenue, le chemin processionnel qui relie Stonehenge à la rivière Avon sur environ 3 kilomètres. Les nouvelles analyses ont montré que l'Avenue suit en partie une série de rainures naturelles dans la craie, creusées à l'époque périglaciaire lors des cycles de gel et de dégel qui ont marqué la fin de la dernière glaciation, et qui s'avèrent par une remarquable coïncidence alignées avec l'axe solsticial du monument. Les archéologues ont émis l'hypothèse que c'est précisément cette caractéristique naturelle du paysage -- une voie semblant tracée par des forces non humaines et pointant vers le lever du soleil d'été -- qui aurait attiré les premiers utilisateurs du site et influencé dès le départ l'orientation de Stonehenge.

Les découvertes des années 2020 : entre puits géants et nouvelles datations

Les années 2020 ont apporté leur propre lot de surprises archéologiques sur et autour de Stonehenge, confirmant que le plateau de Salisbury n'a pas encore livré tous ses secrets. La plus spectaculaire de ces découvertes est sans doute l'identification, en juin 2020, d'un vaste cercle de puits néolithiques autour du complexe de Durrington Walls, révélé par une équipe internationale coordonnée par Vince Gaffney dans le cadre du projet "Stonehenge Hidden Landscapes" et publiée dans la revue Internet Archaeology.9

Ces puits, au nombre d'au moins 20 dans la zone identifiée par les prospections géophysiques, sont disposés en arc de cercle sur un diamètre d'environ deux kilomètres. Leurs dimensions sont impressionnantes par rapport à tout ce qui est connu pour le Néolithique britannique : jusqu'à 10 mètres de large et 5 mètres de profondeur. La datation au radiocarbone les situe dans le Néolithique moyen, contemporains des premières phases de construction de Stonehenge. Leur fonction reste profondément incertaine : délimiteurs du territoire sacré de Durrington Walls, dispositifs liés à des pratiques rituelles inconnues, ou peut-être même structures défensives symboliques ? Les chercheurs sont encore très prudents dans leurs interprétations, et les fouilles de vérification n'ont pas encore toutes eu lieu.

Les années 2020 ont également vu progresser les recherches sur l'origine précise des sarsens, ces grandes pierres de grès silicifié qui forment le cercle extérieur et les trilitons de Stonehenge. Une étude publiée en 2020 dans Science Advances a utilisé une technique géochimique innovante -- l'analyse fine des éléments traces dans la roche -- pour identifier avec une précision inédite la carrière d'origine de la majorité des sarsens.11 Les résultats pointent vers un endroit précis sur les collines de Marlborough, à West Woods, à environ 25 kilomètres au nord de Stonehenge. Cette localisation précise permet désormais d'étudier la logistique du transport des sarsens avec beaucoup plus de détails qu'auparavant, et d'envisager des reconstitutions plus réalistes.

En 2023, de nouvelles fouilles autour de l'entrée nord-est de Stonehenge, dans la zone de l'Avenue, ont révélé des structures souterraines dont l'interprétation est encore en cours de discussion au sein de l'équipe de fouille. Ces structures pourraient être liées à des réaménagements successifs de l'entrée monumentale au cours de l'histoire du site, ou à des activités rituelles spécifiques à cette zone de transition entre l'espace profane et l'espace sacré du monument. Les rapports préliminaires évoquent également de nouvelles analyses des ossements humains retrouvés dans les fosses Aubrey, qui pourraient révéler des informations supplémentaires sur les réseaux de mobilité des individus inhumés dans les premières phases du site.

Enfin, il convient de mentionner les recherches en cours sur le cycle de vie complet des pierres bleues avant leur arrivée à Stonehenge. Des analyses pétrographiques et géochimiques ont montré que certaines bluestones portent des marques d'usure et de polissage qui ne peuvent pas s'expliquer par leur seule utilisation dans le cadre de Stonehenge. Ces marquages pourraient indiquer que les pierres ont été utilisées dans d'autres contextes monumentaux avant leur transport au Wiltshire, renforçant directement l'hypothèse d'un monument préexistant comme Waun Mawn dans les Monts Preseli. Les recherches conjointes entre géochimistes et archéologues se poursuivent pour dater ces marques et les mettre en relation avec les données de terrain galloises.

Stonehenge aujourd'hui : droits, tunnel et changement climatique

Stonehenge n'est pas seulement un objet d'étude archéologique figé dans un passé révolu : c'est aussi un lieu vivant, traversé par des tensions entre des usages multiples et parfois violemment contradictoires. Le monument appartient à l'État britannique et est géré par English Heritage et le National Trust, classé au patrimoine mondial de l'UNESCO depuis 1986, et accueille environ 1,5 million de visiteurs chaque année. Mais il est aussi revendiqué par des communautés spirituelles contemporaines, contesté par des promoteurs de grands travaux d'infrastructure, et fragilisé par les effets du changement climatique sur les sols de la plaine de Salisbury.

La question des droits d'accès à Stonehenge est l'une des plus sensibles et des plus récurrentes dans le débat public britannique. Les druides modernes, les wiccans et d'autres groupes pratiquant des religions contemporaines inspirées des traditions celtiques ou néo-païennes revendiquent le droit d'accéder librement au monument, en particulier lors des solstices et des équinoxes. English Heritage autorise des accès spéciaux à ces occasions, rassemblant parfois plusieurs dizaines de milliers de personnes pour le seul solstice d'été. Ces groupes n'ont bien sûr aucun lien direct attesté avec les bâtisseurs préhistoriques de Stonehenge, mais leur attachement au lieu soulève des questions légitimes sur la propriété symbolique et l'usage du patrimoine préhistorique.

Un autre enjeu contemporain majeur concerne le projet de tunnel routier à proximité immédiate de Stonehenge. Depuis des décennies, la route A303, qui passe à quelques centaines de mètres du monument et crée un corridor de circulation intense et bruyant, est perçue comme une atteinte majeure à l'intégrité visuelle et archéologique du site. Un projet de tunnel pour faire passer cette route sous le plateau de Salisbury a été approuvé par le gouvernement britannique en 2021, mais a été contesté en justice par des associations de défense du patrimoine et par l'UNESCO. La Cour suprême britannique a annulé l'autorisation de construction en 2023, renvoyant le projet à une nouvelle évaluation d'impact environnemental et patrimonial. Le dossier reste ouvert.

Le changement climatique fait peser de nouvelles menaces concrètes sur Stonehenge et son paysage archéologique exceptionnel. Les événements climatiques extrêmes -- sécheresses sévères, inondations intenses, variations rapides de température et d'humidité -- peuvent accélérer la dégradation des structures archéologiques souterraines et modifier profondément la chimie des sols dans lesquels sont conservés les ossements et les restes organiques. English Heritage et Historic England ont lancé des programmes de surveillance climatique pour mesurer et documenter ces impacts en temps réel, mais les possibilités d'intervention sur un paysage aussi vaste et aussi fragile sont nécessairement limitées.

Ces enjeux contemporains rappellent que Stonehenge n'est pas un objet figé dans le passé, mais un lieu qui continue à être produit, contesté et réinterprété par le présent. Les batailles juridiques autour du tunnel, les revendications spirituelles des druides modernes, les débats sur la gouvernance du tourisme de masse et la conservation : tout cela fait partie de l'histoire de Stonehenge tout autant que les débats sur les tenons-mortaises ou les alignements astronomiques. Comprendre Stonehenge, c'est comprendre non seulement qui l'a bâti et pourquoi, mais aussi qui se l'approprie aujourd'hui, et pourquoi ce vieux cercle de pierres continue, cinq millénaires après sa construction, à polariser les passions, les croyances et les projections les plus intenses de l'humanité contemporaine.