En 1955, des ouvriers creusant un canal industriel pres de la ville de Vladimir, dans la plaine russe, mirent au jour des ossements humains et des milliers d'objets en ivoire. Le site de Sungir, fouille pendant des decennies par les archeologues sovietiques puis russes, allait se reveler l'une des sepultures paleolithiques les plus spectaculaires jamais decouverts au monde. Il y a environ 30 000 ans, lors du Paleolithique superieur, des hommes anatomiquement modernes inhumaient leurs morts avec un soin et une richesse qui remettent en question notre vision des premieres societes humaines.

La decouverte la plus saisissante est celle de deux enfants enterres tete-beche dans une meme fosse. Un garcon d'environ 12 ans et une fille d'environ 9-10 ans reposaient ensemble, couverts de plus de 10 000 perles d'ivoire de mammouthIvoire de mammouthDéfense de mammouth travaillée par les artisans paléolithiques pour sculpter figurines, perles, sagaies et parures.. Ces perles avaient ete cousues sur leurs vetements — on peut encore reconstituer leur disposition en bandes horizontales et diagonales. L'enfant le plus age portait en outre des centaines de dents de renard arctique perforees, plusieurs brassards en ivoire, et des lances taillees dans des defenses de mammouth redressees a la chaleur : l'une d'elles mesure 2,40 m, soit plus que la taille d'un adulte.

Reconstitution des sepultures de Sungir avec leurs ornements en ivoire
Les deux enfants de Sungir etaient couverts de milliers de perles d'ivoire cousues sur leurs vetements. La complexite et la richesse de cet ensemble funeraire temoigne d'une societe paleolithique bien plus structuree que ce que l'on imaginait.

Chaque perle d'ivoire representait un travail considerable : les experimentations modernes ont montre qu'il fallait environ une heure pour fabriquer une seule perle. Les 10 000 perles des deux enfants representaient donc quelque 10 000 heures de travail collectif — soit plusieurs annees de production artisanale a temps plein. Cette accumulation de richesse et de travail autour de deux enfants qui n'avaient pas encore l'age adulte souleve une question fondamentale : quelle etait leur place dans cette societe ? Etaient-ils des heritiers d'une elite, des individus dotes de pouvoirs symboliques particuliers, ou les victimes d'un sacrifice rituel ?

Les analyses genetiques et anthropologiques recentes ont apporte de nouveaux eclairages. Les deux enfants etaient proches genetiquement, peut-etre frere et soeur. L'individu adulte decouverte separement (Sungir 1, un homme d'une cinquantaine d'annees) presentait des traces de polyarthrite et avait survecu plusieurs annees avec ce handicap, ce qui implique qu'il etait aide par son groupe. Ensemble, ces sepultures peignent le portrait d'une societe paleolithique dotee d'une organisation sociale complexe, d'une production specialisee, de soins aux vulnerables — et d'une vie symbolique et spirituelle d'une richesse que l'on avait longtemps sous-estimee.