Au-dela des Colonnes d'Hercule, la ou le monde connu des Anciens touchait a sa fin, une civilisation rayonnait. Les Grecs l'appelaient Tartessos, les Hebreux Tarsis, et ils en parlaient avec des accents de merveille : une cite fabuleuse, debordante d'argent, d'etain et de bronze, gouvernee par un roi qui aurait vecu cent vingt ans. Entre legende et histoire, Tartessos demeure l'une des enigmes les plus captivantes de l'Antiquite occidentale.1

Tartessos n'est pas seulement une ville. C'est une civilisation a part entiere, nee de la rencontre entre les populations indigenes de la peninsule Iberique et les marchands pheniciens qui s'y installerent a partir du VIIIe siecle avant notre ere. Hybride et creative, elle inventa son propre systeme d'ecriture, produit son propre art, et connut un essor commercial qui lui valut d'etre mentionnee depuis la Bible jusqu'aux sources grecques les plus anciennes.
Herodote et le roi aux cent vingt ans

Le premier grand temoin litteraire de Tartessos est Herodote, au Ve siecle avant notre ere. Il raconte comment des marins phocéens, partis d'Asie Mineure, franchirent les Colonnes d'Hercule et atteignirent ce port fabuleux. La region etait alors gouvernee par Arganthonios, dont le nom signifie "l'Homme d'argent" en grec, un roi qui aurait regné quatre-vingts ans et vecu cent vingt, et qui offrit aux Phocéens l'argent necessaire pour fortifier leur ville natale face a la menace perse.1
D'autres sources antiques completent le portrait. Strabon, au Ier siecle de notre ere, identifie le fleuve Tartessos avec le Baetis (l'actuel Guadalquivir) et situe la ville a l'embouchure de ce fleuve. Pausanias precise qu'elle etait fondee entre les deux bras d'un fleuve tidal. Pline l'Ancien la confond avec Carteia, pres de Gibraltar. Ces divergences montrent qu'au moment ou les auteurs romains ecrivent, la cite elle-meme a deja disparu depuis plusieurs siecles, ne laissant que rumeurs et confusion.2
La tradition biblique ajoute une couche supplementaire. Le "Tarsis" mentionne a plusieurs reprises dans l'Ancien Testament, notamment dans les livres d'Ezechiel et des Rois comme source de metaux precieux et partenaire commercial de Tyr, est souvent identifie par les specialistes a Tartessos. Le prophete Ezechiel decrit "ceux de Tarsis" qui commercent avec Tyr en "argent, fer, etain et plomb". Cette richesse metallurgique, attestee par l'archeologie, est bien l'une des caracteristiques fondamentales de la civilisation tartessienne.
La geographie d'une enigme
Ou etait exactement Tartessos ? La question passionne les archeologues depuis le XIXe siecle. L'Andalousie occidentale, baignee par le Guadalquivir et ses affluents, est le territoire le plus souvent cite. Plusieurs sites concentrent les hypotheses :
Huelva est aujourd'hui le candidat le plus serieux. Des fouilles urbaines ont livre pres de 90 000 fragments de ceramiques datant du Xe au VIIIe siecle avant notre ere, incluant des importations grecques et pheniciennes de haute qualite. Cette accumulation de biens de luxe, sur une surface estimee a vingt hectares, fait de l'ancienne Huelva l'un des plus importants emporia du Mediterranee occidental pour cette periode.3
Le parc de Donana, au nord-ouest de Huelva, fut explore des les annees 1920 par l'archeologue allemand Adolf Schulten, qui pensait y trouver la cite engloutie. En 2011, une equipe americaine dirigee par Richard Freund declara avoir trouve "des preuves solides" de la localisation de Tartessos dans ce parc marecageux, au moyen de prospections souterraines et sous-marines. Les chercheurs espagnols reagirent avec scepticisme, qualifiant les affirmations de "fantaisistes". La comparaison que Freund etablissait avec le mythe de l'Atlantide n'arrangea pas sa credibilite scientifique.
Turunuelo (Guarena, Estrémadure), decouverte dans les annees 2010, est l'une des revelations les plus recentes. Ce site tartessien exceptionnel conserve une architecture monumentale unique : un grand batiment de briques crues a plusieurs etages, avec un escalier ceremoniellement condamne, et la plus grande deposition rituelle d'animaux de toute la Prehistoire europeenne, incluant chevaux, boeufs, porcs et plusieurs dizaines d'autres animaux sacrifies. En 2023, les fouilles y ont livre les premieres representations humaines de la civilisation tartessienne : deux bustes de pierre sculptes, ornés de bijoux et de coiffures elaborees, ressemblant aux deesses du pantheon phenicien.
L'orfevrerie : l'art d'un peuple de l'or
Le tresor d'El Carambolo, decouvert en 1958 pres de Seville, est le symbole le plus connu de la civilisation tartessienne. Vingt et une pieces d'or massif, d'une finesse technique remarquable : deux bracelets, deux pectoraux, un collier de seize plaques et une plaque centrale rectangulaire. Le travail de filigrane et de granulation, aux motifs geometriques et floraux, illustre l'extraordinaire maitrise des orfevres tartessiens et temoigne de l'influence orientalisante phenicienne sur l'art local.4
D'autres tresors completent ce tableau : le tresor d'Aliseda (Caceres), avec ses magnifiques fibules et ses bracelets serpentiformes, ou les candélabres de bronze de Lebrija. Ces objets revelent une culture de l'elite qui pratiquait l'echange de prestige sur de longues distances et maitrisait des techniques metallurgiques sophistiquees. La metallurgie etait d'ailleurs l'une des bases de la puissance tartessienne : la region de Huelva possedait l'une des plus riches ceintures pyritiques d'Europe, le Rio Tinto et ses environs etant exploites a une echelle quasi industrielle pour l'extraction de l'argent et du cuivre.
Un peuple entre deux mondes : l'orientalisation

La civilisation tartessienne est nee de la rencontre entre un substrat local de l'Age du bronze atlantique et les apports culturels des Pheniciens, qui s'etablirent a Cadix (Gadir) vers 1100 avant notre ere. Cette hybridationHybridationCroisement entre deux espèces ou lignées distinctes, comme Homo sapiens et Néandertal, laissant une trace dans le génome.→ donna naissance a ce que les archaeologues appellent la "phase orientalisante" (environ 750-550 avant notre ere) : une periode ou les formes, les motifs et les techniques orientaux se fondent dans une creation artistique originale et specifiquement iberique.3
Durant cette periode, les habitats se transforment. Les huttes circulaires ou ovales de l'Age du bronze font place a des maisons rectangulaires avec fondations en pierres seches et murs enduits de platre. Les sites s'organisent en plans concertes. A Castulo (Jaen), une mosaique de galets de riviere datant de la fin du VIe siecle avant notre ere est consideree comme la plus ancienne mosaique d'Europe occidentale. Le tour rapide de potier, introduction phenicienne, remplace les techniques manuelles pour produire des ceramiques grises imitant les productions importées.
La religion aussi porte la marque de cet echange. Les Tartessiens semblent avoir adopte des divinites pheniciennes, notamment Astarte, deesse de l'amour et de la fertilite, et Melqart, protecteur des navigateurs. Des sanctuaires inspires de l'architecture phenicienne ont ete identifies a Castulo et dans les environs de Carmone. Les deux bustes decouverts a Turunuelo en 2023 pourraient representer ces divinites sous des traits iberiques.
L'ecriture tartessienne : la plus ancienne d'Iberie
L'un des apports les plus spectaculaires de la civilisation tartessienne est son systeme d'ecriture. Les inscriptions tartessiennes, au nombre d'environ 97, constituent les plus anciens textes indigenes de la peninsule Iberique, datant des VIIe et VIe siecles avant notre ere. Elles sont gravees sur des steles de pierre, principalement retrouvées dans le sud-ouest de la peninsule (Andalousie, Alentejo, Algarve).2
Le systeme employe est dit "semi-syllabique" ou "ecriture du Sud-Ouest" : il adapte l'alphabet phenicien en y integrant des elements syllabiques, creant un systeme hybride dont le dechiffrement reste partiel. La langue sous-jacente, le tartessien, est consideree comme une langue isolee, sans parente etablie avec les autres langues de la region. Certains linguistes proposent des liens avec les langues paleo-hispaniques ou meme, de maniere plus controversee, avec les langues celtiques. La question est loin d'etre tranchee.
La fin mysterieuse : un effacement sans explication
Au Ve siecle avant notre ere, la civilisation tartessienne disparait. Les sites sont abandonnes, l'activite cesse, les echanges commerciaux s'arretent. Cette disparition est l'un des mysteres les plus intrigants de l'archeologie mediterraneenne. Plusieurs hypotheses ont ete avancees :
La premiere pointe vers Carthage. Apres la bataille d'Alalia (vers 535 avant notre ere), les Carthaginois prennent le controle des routes commerciales en Mediterranee occidentale. Le commerce phenicien, qui alimentait la prosperite tartessienne, est peut-etre perturbe par cette reorientation des echanges. Prives de leurs partenaires commerciaux privilegies, les Tartessiens n'auraient pu maintenir leur niveau de developpement.
Une deuxieme hypothese invoque des catastrophes naturelles : montee des eaux dans le delta du Guadalquivir, inondations, modifications du littoral. L'idee que la ville principale soit engloutie sous les marecages du Donana date d'Adolf Schulten et alimente depuis lors les theories atlantidologiques.
Une troisieme piste suggere une transformation interne : Tartessos ne disparait pas mais se transforme en culture turdetane (Turdétans), ses successeurs directs dans la region qui seront eux-memes absorbes par Rome. Cette these attenuerait le caractere "mysterieux" de la disparition en en faisant une evolution progressive plutot qu'une rupture soudaine.
Tartessos et le mythe de l'Atlantide
Depuis le debut du XXe siecle, certains chercheurs ont etabli un lien entre Tartessos et la legende de l'Atlantide telle que Platon la rapporte au IVe siecle avant notre ere. Adolf Schulten, en 1922, fut l'un des premiers a proposer que la cite englouties des Colonnes d'Hercule pourrait etre Tartessos. Le parallelisme est seduisant : une civilisation riche et puissante, situee au-dela des Colonnes d'Hercule, ayant disparu dans les flots. Mais les historiens et archaeologues serieux restent tres prudents : la cité de Platon est une creation litteraire a vocation philosophique, et aucune correspondance rigoureuse ne peut etre etablie avec les donnees archaeologiques.1
L'enigme Tartessos demeure entiere. Entre les fastes racontes par Herodote, les decouvertes spectaculaires de Turunuelo et les questions sans reponse sur la disparition de cette civilisation, la "perle de l'Occident" continue de fasciner. Elle represente le chapitre manquant d'une histoire que la Mediterranee occidentale n'a pas encore entierement livree.
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