En juillet 2001, une equipe franco-tchadienne dirigee par le paleontologue Michel Brunet extrait du sable du desert du Djourab, dans le nord du Tchad, un crane aplati mais extraordinairement complet. Vieux de 6 a 7 millions d'annees, il depasse de plus d'un million d'annees tous les hominines connus jusqu'alors. Ce crane, baptise Toumai, un prenom gorane signifiant "espoir de vie" dans la langue locale, va bouleverser l'arbre genealogique de l'humanite.

Une decouverte au bout du monde

Michel Brunet, paleontologue, directeur scientifique du film Toumai
Michel Brunet (1940-2022), professeur au College de France, paleontologue et directeur scientifique du film. Ses trente ans de prospection au Tchad ont abouti a la decouverte de Sahelanthropus tchadensis. (c) Wikimedia Commons.

Le desert du Djourab est l'un des endroits les plus inhospitaliers de la planete. A plus de 500 km de N'Djamena, dans le bassin du lac Tchad, les dunes de sable alternent avec des zones d'erosion ou affleurent des sediments du Miocene superieur. Pas d'eau, des temperatures qui depassent 50 degres en saison seche, des tempetes de sable imprevues, et des risques lies aux conflits regionaux. C'est dans cet environnement extreme que Michel Brunet, alors professeur a l'universite de Poitiers, a choisi de prospecter a partir de 1994, convaincu que ce secteur mal explore recelerait des tresors paleoanthropologiques.

Le 19 juillet 2001, l'etudiant tchadien Ahounta Djimdoumalbaye remarque un objet insolite dans le sable : une machoire, puis un crane. Il appelle Brunet. En quelques minutes, le paleontologue comprend qu'il tient entre ses mains quelque chose d'exceptionnel. Le crane TM 266-01-060-1, bientot surnomme Toumai, est celui d'un hominineHominineMembre de la sous-famille Homininae incluant la lignée humaine (Homo, Australopithecus, Paranthropus…) mais excluant les orangs-outans et les gibbons. Le terme remplace progressivement « hominidé » dans son acception restreinte., mais d'une antiquite jamais atteinte.

Sahelanthropus tchadensis : que nous dit le crane ?

Crane de Sahelanthropus tchadensis, vue laterale, desert du Djourab, Tchad
Vue laterale du crane de Sahelanthropus tchadensis (TM 266-01-060-1). Le petit trou occipital en position anterieure suggere une posture bipede, mais la taille du cerveau (320-380 cm3) est comparable a celle d'un chimpanze. (c) Wikimedia Commons, CC BY-SA.

Le crane de Toumai mesure entre 320 et 380 cm3 de volume cranien, a peine plus que celui d'un chimpanze moderne. Pourtant, plusieurs caracteres anatomiques le rapprochent incontestablement de la lignee humaine. Le trou occipital, l'ouverture par laquelle la colonne vertebrale s'insere dans le crane, est positionne plus en avant que chez les grands singes africains, ce qui suggere une posture au moins partiellement bipede. La face est plate, les arcades sourcilieres massives mais distinctes de celles des gorilles, et la denture montre des canines relativement reduites.

En 2002, la description de Sahelanthropus tchadensis dans Nature est cosignee par 38 chercheurs. Elle plonge immediatement la communaute paleoanthropologique dans un debat passionne. Deux grandes questions se posent : Toumai est-il vraiment un hominine, c'est-a-dire un membre de la lignee humaine apres la separation d'avec les chimpanzes ? Et si oui, ou se situe-t-il sur notre arbre genealogique ?

La controverse scientifique

Sahelanthropus tchadensis Toumai, six vues du crane, Wikimedia Commons
Six vues du crane de Sahelanthropus tchadensis (TM 266-01-060-1), permettant d'apprecier sa morphologie complete. La reconstruction virtuelle (tomographie) a revele que le trou occipital est positionne loin en avant, argument central pour la bipedisme. (c) Wikimedia Commons, CC BY-SA.

Des voix dissidentes se sont elevees, notamment celles de Milford Wolpoff (Michigan) et de Brigitte Senut (Museum national d'Histoire naturelle de Paris). Leur argument principal : le trou occipital positionne en avant se retrouve aussi chez des grands singes marchant a quatre pattes. Toumai pourrait etre un ancetre des gorilles, ou meme un gorille primitif encore inconnu, plutot qu'un hominine.

La reconstruction virtuelle du crane, publiee dans Nature en 2005, a renforce la position de Brunet : la simulation informatique confirme que le trou occipital est bien en position anterieure et que la colonne vertebrale etait orientee verticalement. Une etude publiee en 2020 dans le Journal of Human Evolution, portant sur un femur retrouve dans le meme gisement, a souleve de nouvelles questions : la morphologie de l'os semblait davantage compatible avec une locomotion a quatre pattes. Le debat reste ouvert, mais la majorite de la communaute paleoanthropologique continue de considerer Sahelanthropus tchadensis comme le plus ancien hominine connu.

L'environnement de Toumai : lac, savane et faune miocene

Fossile de Sahelanthropus tchadensis in situ, gisement de Toros-Menalla, Djourab
Fossile de Sahelanthropus tchadensis en cours de degagement, site de Toros-Menalla dans le desert du Djourab. Les sediments du Miocene superieur (6-7 Ma) ont preserve une faune remarquable : bovides, suidės, poissons, crocodiliens et tortues geantes. (c) Wikimedia Commons, CC BY-SA.

Le documentaire de Pierre Stine reconstruit pour la premiere fois l'environnement qu'a connu Toumai. Il y a 6 a 7 millions d'annees, le Tchad actuel n'est pas un desert aride : c'est un milieu de lisiere, a la limite entre une foret galerie et une savane ouverte, borde par un grand lac. Les fouilles de Toros-Menalla ont livre une faune miocene spectaculaire : des bovides geants, des suidės (porcs sauvages ancestraux), des poissons du Nil, mais aussi des tortues geantes, des crocodiliens de plusieurs especes, et surtout des Machairodus, les celebres tigres a dents de sabre.

La presence de cette faune aquatique et amphibie indique que Toumai vivait a proximite d'un plan d'eau permanent, sans doute un lac ou une grande zone humide. Cette mosaiique d'habitats, alternant zones boisees et espaces ouverts, est precisement l'environnement ou plusieurs theories evolutives situent les pressions de selection qui ont favorise la bipedisme et, avec elle, la lignee humaine.

Ce contexte geographique est aussi paradoxal : Toumai vit au Tchad, tres loin de l'AfriqueAfriqueContinent berceau de l'humanité : les premiers hominines y apparaissent, puis Homo sapiens il y a environ 300 000 ans, avant l'expansion vers le reste du monde. de l'Est ou la "vallée du Rift" a longtemps ete consideree comme le berceau exclusif de l'humanite. Sa decouverte prouve que les premiers hominines avaient une distribution geographique beaucoup plus etendue qu'on ne le pensait, peut-etre pan-africaine.

L'enquete d'un film, l'aventure d'une vie

Le film de Pierre Stine, ecrit avec Alain Zenou et le professeur Brunet lui-meme, depasse le simple documentaire scientifique. Il suit Brunet dans ses laboratoires parisiens, lors de sa presentation a l'Academie des Sciences, dans ses allers-retours vers le Tchad. On y voit un homme obstine, passionne jusqu'a l'intransigeance, qui a consacre trente ans de sa vie a prospecter l'Afrique centrale. L'annonce de la decouverte de Toumai en 2001 lui vaut la medaille d'or du CNRS en 2003, la distinction la plus haute de la recherche francaise, et une election au College de France.

Michel Brunet est decede en 2022. Il laisse derriere lui une revolution dans notre comprehension des origines humaines : avant lui, les plus anciens hominines connus dataient de 4,4 millions d'annees (Ardipithecus en Ethiopie). Toumai a repousse cette frontiere de plus d'un million d'annees, et deplace la zone d'enquete du Rift est-africain vers le centre du continent. L'histoire des premiers pas de l'humanite reste a ecrire, mais Toumai, "l'espoir de vie", en aura ete l'un des chapitres les plus bouleversants.

Fiche du documentaire