En mai 2000, l'equipe de Franck Goddio remonte des fonds de la baie d'Aboukir, en Egypte, une stele de granite noir couverte d'hieroglyphes de 1,90 metre de haut. Son inscription, identique a celle d'une stele conservee au Musee du Caire, revele l'identite du site : Thonis-Heracleion, la cite perdue des pharaons, engloutie depuis plus de 1 000 ans. Ce documentaire SLICE Histoire plonge dans les eaux de la baie d'Aboukir pour decouvrir les tresors d'une Egypte disparue sous les flots.

Carte de la region de Canope, Menouthis et Heracleion en Egypte
Carte de la region de Canope, Menouthis et Heracleion dans le delta du Nil occidental -- trois cites englouties dans la baie d'Aboukir. (Credit : Domaine public, Wikimedia Commons)

Thonis-Heracleion : la cite a deux noms

Thonis en egyptien, Heracleion en grec -- la meme ville portait deux noms. Situee a l'embouchure de la branche canopique du Nil, elle constituait le principal port d'entree de l'Egypte pour les navires venant de la Mediterranee. Toutes les marchandises a destination ou en provenance de l'Egypte devaient y transiter et y acquitter des taxes. Les textes antiques la decrivaient comme une cite prospere et importante, mais sa localisation exacte avait ete perdue.

Les fouilles de l'IEASM depuis 2000 ont revele une ville d'une superficie d'environ 110 hectares, dont la majeure partie repose sous 4 a 6 metres d'eau et sous 1 a 2 metres de sediments. Le site comprend un grand temple d'Amon-Gereb (l'equivalent egyptien d'Herakles), plusieurs chapelles, des entrepots, des residences et un immense port interieur qui abritait jadis des centaines de navires. Plus de 700 ancres et 60 epaves ont ete retrouvees dans le chenal qui menait au port -- autant de temoins du trafic maritime intense qui animait la cite.

La decouverte des colosses

Parmi les decouvertes les plus spectaculaires de Thonis-Heracleion figurent trois statues colossales en granite rose de plus de 5 metres de haut chacune. Elles representent respectivement une deesse (probablement Isis), un pharaonPharaonTitre du souverain de l'Égypte antique, considéré comme un dieu vivant garant de l'ordre cosmique (la Maât), chef suprême de l'État, de l'armée et du culte. en costume traditionnel, et le dieu Hapy, personnification de la crue du Nil. Leur taille exceptionelle, leur etat de conservation remarquable et leur style -- a la jonction du style egyptien classique et des influences hellenistiques -- en font des chefs-d'oeuvre absolus.

Ces statues encadraient probablement l'entree du grand temple d'Amon-Gereb, dont les ruines ont ete progressivement mises au jour. Le temple avait ete construit et reconstruit sur plusieurs siecles, avec des phases de construction identifiees depuis la XXVIe dynastie (VIIe siecle av. J.-C.) jusqu'a l'epoque ptolemaique. Des milliers d'objets votifs -- statuettes, bijoux, vases, monnaies -- ont ete retrouves dans le bassin qui entourait le temple, deposes par des milliers de pelerins sur plusieurs siecles.

Stele de Nectanebo Ier, periode dynastique tardive, Egypte
Stele de Nectanebo Ier (380-362 av. J.-C.), pharaon fondateur de la XXXe dynastie, dont le type iconographique est atteste a Heracleion et dans le delta du Nil. (Credit : Domaine public, Wikimedia Commons)

Canope et Menouthis : deux autres villes englouties

A quelques kilometres au nord-ouest de Thonis-Heracleion gisent les vestiges de deux autres cites englouties : Canope et Menouthis. Canope etait un centre de culte renomme dans l'Antiquite, dedie au dieu Serapis et a sa parhedre Isis. La cite attirait des pelerins de tout le monde grec et romain pour des ceremonies de guerison et des rites oraculaires. Menouthis, plus modeste, etait situee entre Canope et Heracleion.

Les fouilles dans cette zone, menees par Goddio mais aussi par Jean-Yves Empereur et d'autres equipes, ont livre des milliers de statues, bas-reliefs et artefacts. Une grande statue d'Isis (probablement de Cleopatre VII representee en Isis) y a ete retrouvee, ainsi que des fragments architecturaux d'une qualite et d'une quantite qui suggere la presence d'un sanctuaire majeur. Des objets de toute la Mediterranee -- ceramiques rhodiennes, amphores italiennes, vaisselle grecque -- temoignent du rayonnement international de ces lieux de culte.

Comment des villes entires ont-elles disparu ?

La disparition de Thonis-Heracleion, Canope et Menouthis sous les eaux est liee a une combinaison de facteurs geologiques et climatiques. Le sol deltaique du nord de l'Egypte est constitue de sediments fins qui se compactent progressivement sous le poids des constructions. Des analyses geologiques ont montre que la region a connu une subsidience (affaissement) significative au cours des dernieres milleniaires, aggravee par des episodes de liquefaction des sols lors des seismes.

Le seisme devastateur de 365 ap. J.-C. et ses repliques auraient provoque un affaissement brutal de plusieurs metres dans certaines zones. Les inondations du Nil, de plus en plus frequentes et violentes au cours des premiers siecles de notre ere, ont acheve d'ensevelir les bas quartiers des cites. Au VIIIe siecle, les villes avaient ete abandonnees depuis longtemps, et leur souvenir s'etait estompe jusqu'a devenir legendaire.

Stele de Ptolemee VIII Evergete II, Egypte ptolemaique
Stele de Ptolemee VIII Evergete II (IIe siecle av. J.-C.), represente en pharaon traditionnel. Des steles similaires ont ete retrouvees a Thonis-Heracleion et Alexandrie. (Credit : Domaine public, Wikimedia Commons)

Les naufrages de la baie d'Aboukir

Au-dela des cites englouties, la baie d'Aboukir recele un autre tresor : ses naufrages. Plus de 60 epaves ont ete identifiees dans les seuls environs de Thonis-Heracleion, couvrant une periode allant du VIIe siecle av. J.-C. jusqu'au VIIe siecle ap. J.-C. Ces navires -- grecs, pheniciens, egyptiens -- constituaient le trafic quotidien d'un port qui etait le principal point d'entree maritime de l'Egypte.

L'une des epaves les plus exceptionnelles est un bateau de 28 metres de long, de construction egyptienne, date du IVe siecle av. J.-C. Sa technique de construction -- avec des planches assembles non par tenons et mortaises comme dans la tradition greco-romaine, mais par des agrafes de bois -- est typiquement egyptienne et rarement attestee. Les cargaisons retrouvees dans certaines epaves -- amphores remplies de vin ou d'huile, lingots de metal, caisses de ceramiques -- offrent un instantane saisissant du commerce mediterraneen a l'age classique.

L'avenir de l'archeologie sous-marine en Egypte

Trente ans apres les premieres plongees de Franck Goddio dans la baie d'Aboukir, l'exploration de ce vaste territoire sous-marin est loin d'etre terminee. Des dizaines d'hectares restent a fouiller a Thonis-Heracleion seule, et les regions de Canope et Menouthis n'ont ete que partiellement explorees. De nouvelles technologies -- robots sous-marins autonomes (AUV), intelligence artificielle pour l'analyse des donnees sonar, techniques de photogrammetrie 3D -- ouvrent des perspectives inedites pour cartographier et etudier ces sites a grande echelle.

Le partenariat entre l'IEASM et le gouvernement egyptien, recemment renouvele, garantit la poursuite des fouilles pour les decennies a venir. Chaque nouvelle saison apporte son lot de decouvertes -- en 2021, une barque rituelle et une trentaine de cercueils en bois ont ete remontees du temple d'Amon-Gereb -- confirmant que les cites englouties de la baie d'Aboukir n'ont pas fini de livrer leurs secrets.