Pendant près d'un demi-siècle, les grands sites archéologiques du nord de l'Irak sont restés hors de portée des chercheurs : guerres, embargo, occupation de la région par l'organisation État islamique. Depuis 2019, des dizaines d'équipes internationales sont retournées sur le terrain, autour de Mossoul, pour reprendre l'étude des cités bâties par les civilisations sumérienne et assyrienne. Le documentaire Mésopotamie, la redécouverte des trésors d'Irak, coproduit par Gedeon Programmes et ARTE et réalisé par Olivier Julien, donne la parole à ces archéologues et suit leurs enquêtes de terrain, épaulées par les technologies les plus récentes.1

« Mésopotamie, la redécouverte des trésors d'Irak », réalisé par Olivier Julien (Gedeon Programmes / ARTE, 2024), 1h29. Grand Prix du festival AGON 2024.

Un demi-siècle de sites inaccessibles

Pour mesurer la portée de ce documentaire, il faut se rappeler à quel point la MésopotamieProche-OrientRégion d'Asie occidentale (Levant, Mésopotamie, Anatolie, Iran), berceau de la révolution néolithiqueRévolution néolithiquePassage des sociétés de chasseurs-cueilleurs à l'agriculture et à la sédentarité (vers 10 000 av. J.-C. au Proche-Orient), à l'origine des villages puis des cités., de l'agricultureAgricultureCulture des plantes et production de nourriture par travail du sol, apparue au Néolithique au Proche-Orient puis indépendamment ailleurs ; elle transforme radicalement les sociétés humaines., des premières villes et de l'écriture. du nord est restée, des décennies durant, une région fantôme pour l'archéologie mondiale. Les guerres successives, les sanctions internationales des années 1990, puis l'occupation de larges portions du territoire irakien par l'organisation État islamique entre 2014 et 2017, ont rendu les grands sites de la région de Ninive, Nimroud et Mossoul inaccessibles, quand ils n'ont pas été directement vandalisés. Le site antique de Nimroud, notamment, a subi des destructions délibérées largement documentées.

Depuis 2019, un mouvement de retour s'est amorcé. Des dizaines d'équipes multidisciplinaires internationales, en coopération avec les autorités irakiennes et kurdes, ont repris des campagnes de fouilles sur des sites parfois abandonnés depuis un demi-siècle. C'est cette renaissance archéologique que le film documente, presque en temps réel, à travers plusieurs chantiers en cours.

Relief assyrien représentant Assurnasirpal II, British Museum
Relief néo-assyrien représentant le roi Assurnasirpal II entouré de dignitaires et de génies protecteurs, provenant de Nimroud (Irak), IXe siècle avant notre ère, aujourd'hui au British Museum. Photo Osama Shukir Muhammed Amin, Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Les technologies au service de l'archéologie de terrain

Le documentaire s'attarde longuement sur les outils qui transforment aujourd'hui le métier d'archéologue : relevés géomagnétiques permettant de détecter des structures enfouies sans creuser un seul mètre cube de terre, orthophotographie et photogrammétrie pour restituer en trois dimensions des monuments parfois trop fragiles pour être manipulés, imagerie satellite pour repérer, à l'échelle d'une région entière, les traces invisibles à l'œil nu de cités disparues sous les cultures actuelles.

Ces méthodes non invasives changent la donne dans une région où la sécurité, le financement et le temps disponible restent des contraintes fortes. Elles permettent de cartographier rapidement de vastes emprises, de prioriser les zones de fouille les plus prometteuses, et de documenter des vestiges avant qu'une nouvelle instabilité politique ou un simple aléa climatique ne les rende de nouveau inaccessibles.

Sumériens et Assyriens : deux visages d'une même civilisation

Le film retrace l'histoire de deux dynasties emblématiques de la Mésopotamie ancienne. Au sud, les cités-États sumériennes, Uruk, Ur, Lagash, ont vu naître, dès la fin du quatrième millénaire avant notre ère, les premiers temples monumentaux, les premières administrations complexes et l'écritureÉcritureSystème de signes conventionnels servant à fixer durablement la langue ou l'information ; son apparition (vers 3300 av. J.-C.) marque, par convention, la fin de la préhistoirePréhistoireEnsemble des périodes de l'histoire humaine antérieures à l'écriture, du Paléolithique à l'âge des métaux, connues principalement par les vestiges matériels.. elle-même, sous sa forme cunéiformeCunéiformePlus ancienne écriture connue, née à Uruk ; ses signes, imprimés dans l'argile au calame, ont la forme de coins (du latin cuneus).. Au nord, l'empire assyrien, plus tardif, a bâti des capitales somptueuses, Nimroud, Ninive, Khorsabad, ornées de reliefs de pierre représentant rois, dieux et scènes de guerre, dont plusieurs exemplaires ont été retrouvés lors des campagnes récentes autour de Mossoul.

Si les deux civilisations sont séparées par plus d'un millénaire, elles partagent un même terreau culturel : l'écriture cunéiforme héritée des Sumériens, un panthéon largement commun, et une organisation politique fondée sur la cité, le temple et le palais, trois pôles de pouvoir dont l'articulation reste au cœur des débats archéologiques actuels sur l'Antiquité mésopotamienne.

Panneau de guerre de l'Étendard d'Ur, char de guerre sumérien
Détail du panneau de guerre de l'Étendard d'Ur (vers 2600-2400 av. J.-C.), montrant un char de guerreChar de guerreVéhicule léger à deux roues à rayons, tracté par des chevaux, conçu pour le combat ou le prestige ; les plus anciens attestés (vers 2000 av. J.-C.) proviennent des tombes de Sintashta, dans la steppe de l'Oural. sumérien : l'un des plus anciens témoignages connus de la guerre organisée en Mésopotamie. Photo Zunkir, Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0).

Cités-États, écriture et innovations urbaines

La Mésopotamie mérite son surnom de « berceau des civilisations » d'abord parce qu'elle a vu naître, entre le Tigre et l'Euphrate, l'une des premières expérimentations à grande échelle de la vie urbaine : des cités denses, fortifiées, dotées de temples monumentaux, de canaux d'irrigation, de marchés et d'une administration capable de gérer des stocks, des taxes et une main-d'œuvre nombreuse. L'écriture cunéiforme, d'abord conçue pour la comptabilité des temples et des palais, deviendra le support de mythes fondateurs, de codes de lois, de traités diplomatiques et d'une littérature parmi les plus anciennes de l'humanité.

Le documentaire montre à quel point ces innovations urbaines n'étaient ni figées ni pacifiées : les cités mésopotamiennes rivalisaient pour les ressources, l'eau, les routes commerciales et le prestige politique, dans un jeu d'alliances et de conflits qui a rythmé toute l'histoire de la région pendant plus de deux millénaires.

Écho avec l'actualité : le siège de Qabra

Cette rivalité entre cités mésopotamiennes n'a rien d'abstrait : elle vient d'ailleurs de recevoir une illustration archéologique particulièrement saisissante. À Kurd Qaburstan, dans le Kurdistan irakien, une équipe américaine a mis au jour les vestiges d'une cité assiégée et détruite au Bronze moyen, identifiée comme l'antique Qabra, conquise par le roi Shamshi-Addu. Nous avons consacré un article détaillé à cette découverte, qui recoupe directement les thématiques du documentaire : fortifications, archives administratives cunéiformes, violence des rivalités entre cités du nord et du sud de la Mésopotamie.

Ce type de convergence entre actualité archéologique et grand documentaire illustre bien le renouveau que traverse actuellement l'étude de la Mésopotamie du nord, longtemps éclipsée, dans les récits de vulgarisation, par les cités sumériennes du sud comme Uruk ou Ur.

Sceau-cylindre akkadien, vers 2300 av. J.-C.
SceauSceauPetit objet gravé (souvent en stéatite) servant à imprimer une marque dans l'argile ; les sceaux de l'Indus, à animaux et signes, attestent administration et échanges, mais leur écriture reste indéchiffrée.-cylindre de l'époque akkadienne (vers 2300 av. J.-C.) : ces petits cylindres de pierre gravée, roulés sur l'argile fraîche, servaient à authentifier des documents administratifs, à l'image des scellements retrouvés à Kurd Qaburstan. Photo Nic McPhee, Wikimedia Commons (CC BY-SA 2.0).

Ce que ces trésors redécouverts changent à notre vision du « berceau des civilisations »

Au fil des campagnes documentées dans le film, une conclusion se dessine : la Mésopotamie du nord, trop souvent réduite au second rôle derrière les cités sumériennes du sud, apparaît de plus en plus comme un foyer de complexité urbaine à part entière, doté de ses propres dynasties, de ses propres innovations architecturales et de ses propres tragédies historiques. Loin d'un récit figé et déjà écrit, l'archéologie mésopotamienne reste un chantier vivant, où chaque saison de fouilles, chaque relevé géophysique, chaque tablette déchiffrée peut encore déplacer les frontières de ce que l'on croyait savoir sur les premières civilisations urbaines de l'humanité.

Le documentaire d'Olivier Julien offre, en creux, un plaidoyer pour la coopération scientifique internationale dans les zones de conflit : c'est bien parce que des équipes du monde entier ont choisi de revenir, malgré les risques et les incertitudes, que ces trésors mésopotamiens redécouverts peuvent aujourd'hui nourrir notre compréhension du plus vieux berceau urbain de l'humanité.